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Full text of "Histoire du panthéisme populaire au Moyen Age et au seizième siècle: (suivie ..."

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HARVARD COLLEGE 
LIBRARY 



FROM THR FUND OF 

FREDERICK ATHEARN LANE 

OFNEV YORK 



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HISTOIRE 



DU 



PANTHÉISME POPULAIRE 



AU MOYEN AGE 



KT 



AU SEIZIÈME SIÈCLE 



THÈSE 



PBÉSENTÉE 

A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE MONTAUBAN 

ET SOUTENUE PUBLIQUEMENT 
Le 1875, à heures du 

POUR OBTENIR LE GRADE DE LICENCIÉ EN THÉOLOGIE 

PAR 

AUGUSTE J^UNDT 

de Strasbourg. 



\ 

s. 



STRASBOURG 

TYPOGRAPHIE DE G. FISCHBACH 

1875 



~H~^ 



ni(r:i^ 



MAY 16. 1914 







A M. LE PROFESSEUR 



CHARLES SCHMIDT 



MON MAITRE 



A, JUNDT. 



} 



RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

UmVERSITÉ DE FRANCE. 

• 

ACADÉMIE DE TOULOUSE. 

FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE 

DE MONTAUBAN. 

PROFESSEURS: 

MM. Sardinoux iife, doyen : Exégèse et critique du Nouveau Testament. 
Nicolas ^ : Philosophie. 
PÉDÉZERT : Littérature grecque et latine. 
Bois : Morale et éloquence sacrée. 
MoNOD : Dogmatique. 
BoNiFAS : Histoire ecclésiastique. 
Bruston : Hébreu et critique de TAncien Testament. 



Président de la soutenance : 
M. BONIFAS. 



Examinateurs 

MM. BoNIFAS. 

Nicolas. 
Bois. 



La Faculté ne prétend ni approuver ni désapprouver les opinions particulières 

du candidat. 



HISTOIRE 



DU 



PANTHÉISME POPULAIRE 



AU MOYEN AGE 



ET 



AU SEIZIEME SIECLE 



PRELIMINAIRES 

Introduction. — Le Néoplatonisme, — Denys de V Aréopage (Pseudo- 
Denys), — Scot Érigène, — Joachim de Flore, 

L'Église chrétienne des premiers siècles avait subi sans le vouloir 
l'influence de la philosophie païenne. Mise subitement en contact^ par 
suite de son rapide développement ^ avec les systèmes de la sagesse 
antique et les récentes spéculations de la gnose orientale^ elle n'avait 
pas su résister complètement aux séductions d'une civilisation plus raf- 
finée^ qui paraissait se dédommager du terrain qu'elle perdait dans les 
masses en envoyant à sa rivale ses meilleurs représentans. Justin 
Martyr^ Clément d'Alexandrie^ saint Augustin apportèrent dans l'Eglise 
la science et la méthode des écoles qu'ils avaient visitées avant leur con- 
version; d'autres, nés chrétiens, comme Origène, Grégoire de Na- 
zianze, saint Basile et son frère Grégoire de Nysse, allèrent puiser dans 
les lettres grecques^ des trésors intellectuels qu'ils ne se firent pas faute 
de transplanter dans le sol de l'Évangile. Le platonisme, qui avait eu 
la force de briser un instant les barrières immuables du judaïsme, de- 
vait trouver bien plus facilement accès dans une religion qui venait de 
naître et dont la métaphysique était encore renfermée à l'état rudimen- 
taire dans la tradition et les écrits apostoliques. 



2 INTRODUCTION. 

L'influence de la culture païenne sur la théologie ecclésiastique 
fut double. La lutte contre Thérésie obligea les défenseurs de la foi de 
s'approprier la méthode dialectique de leurs adversaires; ce côté for- 
mel de la science s'imposa de plus en plus à l'esprit des docteurs chré- 
tiens, et fut l'instrument indispensable de l'activité dogmatique 
interne qui s'éveilla dans l'Église à Tépoque de Constantin. D'un 
autre côté, certains principes philosophiques pénétrèrent de bonne 
heure dans l'ensemble des notions dogmatiques de l'Église sous le pa- 
tronage de noms illustres. L'école d'Alexandrie nous présente la fusion 
de ces deux élémens opposés. Il n'y eut pas jusqu'àrl'Église d'Occident, si 
positive dans sa doctrine depuis que Tertullien lui avait imprimé son 
esprit éminemment romain, qui ne ressentît à un moment donné l'in- 
fluence de ce nouveau courant d'idées. Le traité de saint Ambroise de 
Milan sur le paradis est tout plein d'allégories alexandrines , et même 
chez saint Augustin, l'adversaire décidé de tout spiritualisme intellec 
tualiste, nous rencontrons des pages qu'on dirait empruntées à Platon. 

Cette double influence continue à se faire sentir dans la théologie 
chrétienne pendant la seconde période de son développement. La mé- 
thode et la doctrine des écoles d'Athènes et d'Alexandrie survivent à 
l'affaissement général des esprits pendant le septième et le huitième 
siècle, et s'incarnent au moyen âge en deux créations distinctes. La 
forme dialectique de l'ancienne philosophie, jointe aux aspirations dog- 
matiques de la nouvelle société chrétienne qui s'élève sur les- ruines du 
monde romain, donne naissance à la scolastique, tandis que la méta- 
physique grecque, transmise d'âge en âge, produit, à côté de plusieurs 
systèmes philosophiques grandioses, une longue suite de sectes popu- 
laires, unies en une même famille par la similitude des doctrines, et 
s' efforçant de réaliser les conséquences pratiques de ce panthéisme 
traditionnel, qu'elles confondent avec le christianisme sur l'autorité de 
quelques docteurs éminens. 

C'est ce dernier côté de l'influence de la culture antique sur la vie 
intellectuelle et morale au moyen âge qui fera le sujet de ce travail. 
Ici la doctrine ecclésiastique ne constitue plus le principe fondamental 
de la pensée philosophique, comme c'est le cas pour la scolastique : elle 
a cédé le pas aux conceptions alexandrines, pour devenir à son tour le 
principe purement formel d'une spéculation hétérodoxe. 

Cette étude nous permettra de jeter un coup d'œil sur la vie spiri- 
tuelle du peuple au moyen âge, domaine encore peu connu de nos 
jours et qui mérite certainement de fixer l'attention, s'il est vrai que 



LE NEOPLATONISME. 3 

dans l'histoire de l'Eglise comme dans l'histoire profane les faits exté- 
rieurs n'ont d'importance qu'à la condition d'être relies à la vie inté 
rieure des populations. 

Vers le milieu du troisième siècle, le néoplatonisme, corrigeant ce 
qu'il y avait d'irrationnel dans le dualisme gnostique, avait essayé de 
rallier en un faisceau les forces éparses du paganisme pour livrer à la 
religion nouvelle un combat décisif. De l'Egypte, sa patrie, il s'était 
rapidement répandu dans le monde romain, grâce à la propriété excep- 
tionnelle qu'il possédait de convenir à toutes les croyances, à une épo- 
que qui n'a pas son égale pour la variété des opinions religieuses. 
Il était la quintessence de tous les systèmes antérieurs, le cou- 
ronnement de l'édifice philosophique de l'antiquité; il justifiait au 
moyen d'un même principe l'idéalisme le plus raffiné et la superstition 
la plus grossière. Partant d'une notion de la divinité assez obscurément 
entrevue par Platon*, il définissait le principe premier des choses 
comme l'être suprême, to ^v, l'essence indéterminée en qui tous les 
contraires sont identiques. De cet être purement négatif, obtenu par 
l'abstraction, il faisait dériver les réalités visibles et invisibles au moyen 
d'une série d'émanations dont la première était le vouç , l'intelligence 
divine renfermant en elle le monde idéal, le xo^fAoç voyjto^ de Platon, et la 
dernière la matière ou le monde visible, xojuoç alo^TjToç, organisé par la 
^rr^-fi divine ou l'âme universelle, seconde effluve de l'être infini. Entre 
ces deux mondes il y avait place pour toute la mythologie païenne. Mais 
le néoplatonisme voulait être avant tout une religion. A cet effet, il ensei- 
gnait à l'homme que le but de son existence terrestre était de préparer 
son retour dans l'unité divine au moyen de l'abstraction intellectuelle 
(àiùJâaiç) et de l'ascétisme, et il entrevoyait le terme de cette évolution 
(otvaYWYi^), non dans la contemplation des réalités suprêmes contenues 
dans l'intelligence divine (Oecop(oi), mais dans l'anéantissement de la per- 
sonnalité elle-même au sein de Dieu (Ivû><tk}. 

Cette doctrine pénétra dans l'Église à partir du sixième siècle, et en- 
gendra un puissant courant d'idées dont les dernières manifestations 
expirent à l'époque des réformateurs. 

Dans une discussion publique qui eut lieu à Ephèse en 53i entre 
les monophysites Sévériens et les orthodoxes, les monophysites produi- 
sirent à l'appui de leur manière de voiries œuvres de Dcnys de l'Aréo- 

iVoyes entre autres Timée, ddit. Stalb., p. 114. 



4 DENVS DE X AREOPAGE. 

page, premier évêque d'Athènes et disciple de Paul. Hypatius, Tar- 
chevêque d'Ephèse, déclara sans valeur le témoignage de ces livres, par 
la raison qu'aucun écrivain antérieur n'en garantissait l'authenticité. 
Malgré cette opposition, ces écrits ne tardèrent pas à être universelle- 
ment acceptés par l'Eglise tant en Occident qu'en Orient, grâce au 
patronage illustre sous lequel l'auteur* avait pris soin de les placer. 

Dieu y est représenté comme l'essence infinie, absolument élevée au- 
dessus de toute relation et de toute dénomination*. Inconnu à lui-même, 
il se manifeste au moyen d'une série d'émanations comprenant les attri- 
buts divins, les types éternels des choses visibles renfermés dans la 
nature spirituelle des anges, les âmes humaines et les natures diverses 
qui composent le monde matériel'. L'être divin donne la substance 
à tout ce qui existe; il est l'essence de toutes choses*. Il est donc 
également vrai de dire qu'aucun nom ne convient à Dieu et que tous les 
noms lui conviennent. A ce second degré de la vie divine nous rencon- 
trons la distinction des personnes trinitaires'*. Mais quelle est la valeur 
de cette distinction ? « La paternité et la filialité divines, lisons-nous, pro- 
viennent de la non-paternité et de la non-filialité ; c'est d'elles que sont 
issus les dieux et les fils des dieux, les pères des dieux et les esprits 
semblables à Dieu , ainsi nommés parce que cette paternité et cette 
filialité leur sont intégralement communiquées d'une manière spiri- 
tuelle, c'est-à-dire immatérielle, intellectuelle. L'esprit divin primitif, au 
contraire, est au-dessus de toute immatérialité intellectuelle et de tout 
devoir; il n'y a pas ressemblance complète entre les causes et les effets*.»' 
Si donc il est question quelquefois dans ces écrits de personnes divines 
dans le sens ecclésiastique, l'auteur nous invite lui-même à ne pas nous 
arrêter à ces expressions, mais à ne voir dans le nom de ces personnes 
que des catégories d'êtres célestes inférieurs à l'unité suprême, à la- 
quelle seule appartient la réalité absolue. Dieu étant l'essence de toutes 
choses, connaît toutes choses dans la connaissance qu'il a de lui-même ^ 
Il ne connaît point le mal : le mal ne possède ni substance ni puissance 

*Cet ëcrivain inconnu, probablement originaire d'Alexandrie et vivant dans la se- 
conde moitié du cinquiëme siëclo, reconnaît lui-même sa dëpendanco vis-à-vis de la 
philosophie de son temps: De nom. c2iv., II, 4. 

^De theoL myst.y 1,2. — De nom, cUv.y I, 1. — De hier, ecd.f II, 3. 

8 De nom, div,^ IV, 4. 

*De hier cceL, IV, 1. JDe nom, div.j V, 4. 

^De nom. div.j II, 8; U, 5. 

^De nom, div.y II, 8. On comprend sans peine comment les monophysitcs ont pu 
faire servir une pareille doctrine dans Tintërct do leur cause. 

'^De Twtn, div., VU, 2, 



1 



DENYS DE l'aréopage. 



créatrice^ il n'est qu un manque de perfection dans les créatures. Dieu 
connaît le mal par le bien '. Le mal étant ainsi défini comme le 
non-être, et le bien comme la plénitude de l'être', il s'ensuit que le 
mal n'est qu'un accident qui doit s'évanouir. Toutes choses sont appelées 
à rentrer dans l'unité divine. Le salut du monde a pour base cette vé- 
rité que rien de ce qui est ne peut tomber dans le néant *. La succes- 
sion des émanations divines ou la hiérarchie céleste, divisée en trois 
triades d'anges d'après un passage de saint Paul, nous rend possible ce 
retour en nous présentant les degrés successifs de notre ascension vers 
le ciel*. C'est également dans ce but qu'a été instituée la hiérarchie 
ecclésiastique, image de la précédente, et divisée en trois triades ecclé- 
siastiques : le liturge administrant le baptême aux catéchumènes, le 
prêtre offrant la sainte-cène aux purifiés, l'évêque conférant l'onction 
aux initiés ou parfaits. « L'âme humaine n'a atteint le but auquel elle 
est appelée, que lorsqu'elle s'est plongée dans les ténèbres oti habite 
celui qui est au-dessus de toutes choses, dans l'abîme de la non-con- 
naissance oîi s'évanouissent toutes les distinctions, oti elle s'unit par- 
faitement avec celui qu'on ne peut connaître, en le connaissant au delà 
de toute connaissance ". »» 

Le système de Denys de l'Aréopage reparut vers le milieu du neu- 
vième siècle dans les écrits d'un profond penseur, originaire d'Irlande 
ou d'Ecosse, qui continua à la cour de Charles-le-Chauve la tradition 
littéraire des écoles du palais, grâce à la science qu'il avait acquise dans 
les monastères de l'île des saints. La figure de Scot Érigène est une 
apparition étrange en ces temps de ténèbres. Il brille pendant quelques 
années du plus vif éclat à la cour de France, imprime aux querelles 
théologiques la marque originale de son génie philosophique, puis dis- 
paraît aussi mystérieusement qu'il était apparu, laissant à la postérité 
le soin de juger une doctrine que ses contemporains avaient soupçonnée 
d'hérésie, mais qu'ils n'avaient pas assez comprise pour la condamner, 

•• S'occuper de philosophie, dit-il, qu'est-ce sinon exposer les rè- 
gles de la vraie religion, dans laquelle la cause suprême et principielle 
de toutes choses. Dieu, est adorée avec humilité et recherchée par voie 
rationnelle ? De là il résulte que la vraie philosophie est la vraie reli- 
gion, et que la vraie religion est la vraie philosophie *. » Cette identifi- 
cation des deux domaines est le caractère général de la science au 

1 De nom. div., IV, 20, 24, 30. — 2Ibid., IV, 34.— » Ibîd., VIU, 9. — */)e hier, coel., 
m , 2. — * /)c t?i€ol, myst, II, 3. — « /)e prœdeety I, 1. 



L.' 



K 



G SCOT KRIGÈNE. 

moyen âge, auqueLnotre auteur appartient déjà pour autant qu'il dé- 
passe son époque. Il importe seulement de savoir si la prédominance de 
Téiément chrétien fera de lui le créateur de la scolâstique, ou si celle 
de Télément philosophique en fera Tinitiateur du panthéisme au moyen 
âge. 

" La nature universelle, nous apprend-il, se divise en quatre caté- 
gories : Tétre qui n'est pas créé et qui crée, l'être qui est créé et qui 
crée, l'être qui est créé et qui ne crée pas, l'être qui n'est pas créé et qui 
ne crée pas. La première et la dernière de ces catégories se rapportent à 
Dieu ; elles ne diffèrent que dans notre entendement, suivant que nous 
considérons Dieu comme principe ou comme but final du monde *. »♦ 
Telles sont les grandes lignes de son système. 

Suivant Scot Érigène « deux méthodes intellectuelles conduisent à 
Dieu : l'une par voie de négation (d7co!paTUT^),qui fait table rase de toutes 
nos représentations de la divinité, l'autre par voie d'affirmation (xara^ot- 
TixT^), qui applique à Dieu toutes nos conceptions intellectuelles sans en 
excepter aucune, nos qualités et même nos défauts *. Ces deux mé- 
thodes,loin de s'exclure, n'en forment qu'une, laquelle consiste à conce- 
voir Dieu comme l'être au-dessus de toute essence, de tout bien, de 
toute sagesse, de toute divinité, comme le néant inaccessible à l'intelli- 
gence, au sujet duquel la négation est plus vraie que .l'affirmation, et 
qui demeure inconnu à lui-même •. » 

Cet être infini se révèle au moyen de « théophanies, »» c'est-à-dire par 
la série des créatures qui émanent de lui. Il devient ainsi accessible à 
l'intelligence, « de même que la lumière, pour devenir sensible à l'œil, 
a besoin de se répandre dans l'air. » Ce n'est pas en vertu d'un mouve- 
ment subit de sa nature que Dieu crée ce qui existe : « être, penser et 
agir se confondent pour lui en un seul et même état. Dieu crée toutes 
choses, ne signifie rien d'autre que : Dieu est en toutes choses. De lui seul 
on peut dire qu'il est ] le monde n'existe qu'en tant qu'il participe à 
l'être de Dieu *. 3) 

Dieu n'est donc pas seulement essence infinie, il est encore à lui- 
même sa propre manifestation; « il est tout à la fois substance et acci- 
dent, le maître universel et le temps et l'espace, créateur au-dessus de 
toute créature et créé au dedans de toute créature; infini il devient fini, 
invisible il devient visible, éternel il commence à être, immobile il se 
meut par lui-même vers lui-même et devient toutes choses en toutes cho- 

iDe div. naty II, 1. — aibîd., II, 1; I, 16. -- sibîd , II, 19 ; IT, 28. — * Ibîd., I, 74 ; 
II, 20; 1,10, 



SCOT KRIGENE. 7 

ses. Et ce n est pas de l'incarnation du Verbe^qu ilest question ici^ mais 
de la descente inefifable de la bonté suprême, qui est unité et Trinité, vers 
les choses qui sont, afin qu'elles soient. Dieu se multiplie en lui-même à 
l'infini par les genres et les espèces, sans cesser d'être un en lui-même, 
et il rappelle en lui l'infinité de la multiplication de son propre être. 
H n'existe hors de lui ni néant ni matière dont il aurait fait le monde ; 
il puise en lui-même le mobile de ses théophanies; il est dans la matière 
de ce monde pour autant qu'elle participe à l'existence. Dieu est une 
unité multiple en elle-même; il est le commencement, le milieu, la fin; 
il est l'effluve hors de sa propre essence, le mouvement au sein de la con* 
tingence et le retour en lui-même. Tout ce qui est en Dieu est éternel 
comme lui; le créateur et la créature sont un *. » 

Cependant il convient d'établir quelques distinctions dans cet en- 
semble de natures issues du principe suprême. Au sommet de la série 
des émanations divines se trouvent les types universels des objets visi- 
bles; leur unité forme le Verbe divin*. Ici se présente la doctrine de la 
Trinité que Scot Érigène essaie vainement de concilier avec son sys- 
tème. «Le Père, dit-il, a déposé dans le Verbe les causes essentielles et 
primordiales des choses; le Saint-Esprit dérive les effets de ces causes, 
c'est-à-dire il fait descendre ces causes dans la variété des genres et des 
espèces, dans le domaine de la quantité et de la qualité. Les types éter- 
nels produisent ainsi les essences célestes et spirituelles, dépourvues de 
corps matériel, puis celles qui ont pour corps la simplicité des élémens 
premiers, et enfin les êtres qui composent le monde sensible ; et malgré 
ces manifestations successives ils demeurent éternellement et sans chan- 
gement au sein de la Sagesse divine'.» Nous sommes loin ici des for- 
mules ecclésiastiques : la philosophie a absorbé le dogme. Le Fils n'est 
cju'un simple milieu métaphysique, et le Saint-Esprit une force inhé- 
rente aux idées universelles qui les porte à se réaliser ici-bas. « Pour- 
quoi le Verbe de Dieu est-il descendu dans les effets des causes ? » li- 
sons-nous dans un passage caractéristique: «uniquement pour sauver, 
suivant son humanité, les effets des causes éternelles qu'il possède en lui 
suivant sa divinité, pour faire rentrer les effets dans leurs causes, et 
sauver ainsi tout ensemble les causes et les effets. Incompréhensible à 
toute créature avant de s'être incarné, il s'est incarné d'une certaine 
manière, il est descendu dans la connaissance des anges et des hommes 

au moyen d'une théophanie merveilleuse, ineffable et multiple sans 

«• 

1 De div. nat.,1, 7; m, 17; II, 6. — aibid., HI, 1; V, U. — sibîd., H, 22. 



8 SCOT KRÎGENE. 

fin. Si la Sagesse de Dieu n'était pas descendue dans les effets des causes 
première 5^ la raison d'être des causes aurait disparu; car^ si les effets 
des causes avaient péri, aucune cause n'aurait pu subsister, de même 
que si les causes avaient péri, aucun effet n'aurait pu se maintenir. Ces 
deux termes sont corrélatifs : ils naissent et disparaissent ensemble *. » 
Ne nous arrêtons pas à cette explication allégorique de T incarnation 
du Verbe. Le procès de la divinité hors d'elle-même pour rentrer en 
elle-même est ici clairement attribué à une nécessité métaphysique, 
symbolisée dans l'idée ecclésiastique de l'activité personnelle du Fils et 
du Saint-Esprit. Il faut que le Fils s'incarne, c'est-à-dire que les effets 
des causes se multiplient à l'infini pour que le monde visible et invi- 
sible soit sauvé, ou, en d'autres termes, pour qu'il rentre dans l'unité 
divine. Il faut que le principe de division, qui a fait sortir l'essence 
divine de son unité absolue, s'épuise en produisant tous ses effets, afin 
que cette unité puisse se recomposer. En vue de la réalisation de ce but 
final, les causes peuvent tout aussi peu se passer de leurs effets que les 
effets de leurs causes : la production des effets est le commencement de 
la rédemption du monde. « Le procès des créatures hors de Dieu et leur 
retour en Dieu sont deux principes inséparables pour l'intelligence; 
Dieu est le commencement de toute division et la fin de toute réunion'.»» 
Quelle place donner à la Trinité dans un pareil système, à moins de 
ne voir dans les trois personnes que les formes relatives imposées à 
Tessence divine par suite de sa manifestation à elle-même, c'est-à-dire 
de simples accidents qui pénètrent aussi peu dans l'unité de l'être divin 
que les noms que portent les hommes, ou les relations qui les unissent, 
compromettent au point de vue réaliste l'unité de la nature humaine'. 

Au-dessous du monde des idées se trouve le séjour des quatre élé- 
ments, puis vient le monde visible, qui n'est que le produit des quali- 
tés du monde invisible devenues plus grossières, et ne possède aucune 
substance propre*. «L'homme est le dernier terme de cette descente 
de Têtre infini dans le règne de la division ; c'est par lui que commence 
le retour de toutes les substances dans leur unité primitive ^. » 

« Au nombre des causes suprêmes se trouvait l'homme, notion intel- 
lectuelle éternellement conçue par la pensée divine. Il était fait à l'image 
de Dieu et destiné à être le médiateur entre Dieu et la créature , le. 
lieu de réunion des créatures en une seule et même unité. Si l'homme 
n'avait pas péché, la division des sexes ne se serait pas produite : il se- 

ii>e div. nat,, V, 25. — 2 ibid., II, 2; II, 5. — 3ibid., I, 14. — * Ibid., V, 15; I, 62.— 
6 Ibid., II , 6. 



SCOT ÉRIGÈNE. 



mit demeuré dans l'unité primitive de sa nature. De plus^ le monde 
n aurait pas été séparé en lui du paradis, c'est-à-dire aurait habité spi- 
rituellement dans l'unité de son essence; le ciel et la terre ne se seraient 
pas séparés en lui, car tout son être aurait été céleste et sans aucun 
élément corporel. Sans la chute, il aurait joui de la plénitude. de l'être 
et se serait reproduit à la manière des anges. La nature sensible ne 
présenterait pas en lui ses oppositions multiples, car il serait tout entier 
intelligence, une intelligence attachée sans discontinuer à son créateur, 
et il n aurait jamais quitté le séjour des causes premières au milieu des- 
quelles il a été placé. Le monde entier des créatures, créé en lui, ne 
souffrirait pas en lui de division. Mais parce que le premier homme est 
tombé par orgueil hors de la félicité suprême, l'unité de la nature hu- 
maine a été brisée en un nombre infini de variétés et d'existences parti- 
culières. C'est pourquoi la Providence a fait choix d'un nouvel homme, 
afin que la nature humaine, diversifiée dans l'ancien homme jusqu'à 
l'infini, fût ramenée en lui à l'unité primordiale ' . » Ajoutons tout de 
suite que Scot Érigène fait lui-même justice de l'idée de la chute de 
l'homme primitif par péché d'orgueil : c Qu'Adam ait été réellement 
pendant un certain temps dans le paradis avant la chute, le soutienne 
qui pourra! jamais il ne se serait détourné de la perfection s'il avait pu 
la goûter un seul instant •. » Le moment qui a précédé la chute et 
le pouvoir de s'y soustraire n'ont donc jamais existé qu'à l'état de simple 
possibilité logique, comme tout principe pose idéalement son contraire. 
Loin d'avoir été le résultat de la liberté morale du premier homme, la 
chute n'a été que le produit d'une nécessité métaphysique, et, ce qui 
plus est, elle a eu lieu hors du monde, dans la sphère de l'intelligence 
divine. La conséquence en a été, non la corruption morale de l'espèce 
humaine, mais la naissance du monde visible. En un mot, ce n'est là 
qu'une nouvelle manière de formuler l'axiome fondamental de cette 
philosophie qui voit dans la manifestation de Dieu* à lui-même le prin- 
cipe de toute division cosmique, en même temps qu'un essai de conci- 
lier cette vérité avec l'un des principaux dogmes de l'Église. La sphère 
humaine et la sphère divine se couvrent si bien dans la pensée de Scot 
Érigène que les différens momens de l'évolution des créatures sont ici 
représentés comme se succédant, non plus en Dieu, mais dans l'inté- 
rieur de l'homme. C'est dans l'homme que les créatures étaient réunies 
dans leur unité primordiale, c'est en lui qu'elles se sont diversifiées à 

1 De div. nat., V, 20; H, 6; IV, 7; IF, 9. — ^Ibid., H, 25 ; IV, 15. 



10 SCOT KRÎGEXE. 

linfini, c est en lui qu'elles existent présentement dans leur état de 
division et de faiblesse. La conclusion en est que le monde visible 
n existe qu en apparence et que les phénomènes extérieurs ne sont que 
le reflet fugitif des modifications de l'être intellectuel^ un en lui- 
même*. Fichte n'a pas craint de renouveler, à la fin du siècle der- 
nier, C2S conséquences d'un idéalisme absolu, qui sacrifie la notion de 
l'être individuel pour proclamer la seule réalité de la conception abstraite. 

Le résultat final de la chute pour l'homme a été son entrée dans le 
domaine de la matière, avec la division des sexes et le mode grossier de 
la reproduction physique. L'âme a créé elle-même son corps, car le 
corps n'est qu'une image de l'âme, comme l'âme est une image de 
Dieu. Être rivé à la matière corruptible est le degré le plus bas de 
l'existence *. 

« Rien de ce qui est ne saurait tomber dans le néant; le terme de la 
chute de la nature humaine est le point de départ de son relèvement*.»» 

" L'homme ici-bas possède en lui les deux élémens qui composent 
la nature universelle, l'esprit et la matière ; il réconcilie en lui les extré- 
mités opposées de la création. Il est le médiateur entre Dieu et le 
monde, le point où toutes les créatures, tant spirituelles que maté- 
rielles, doivent se confondre en une seule unité. La nature humaine 
n'a rien perdu de sa pureté primitive par le fait de la chute; elle la con- 
serve tout entière. Ce n'est pas en elle qu'est le siège du mal, mais dans 
les mouvemens pervers de notre libre volonté. Comme toute idée pre- 
mière, elle jouit d'une beauté impérissable; le mal ne réside que dans 
l'accident, dans la volonté individuelle. L'image de Dieu continue à 
subsister dans l'âme humaine *. « 

« Tout être renferme nécessairement ces trois qualités : la substance, 
la puissance, l'activité. Dans l'âme humaine la substance s'appelle l'in- 
telligence, la puissance raison, l'activité discernement. Trois domaines 
différens correspondent à ces trois forces : le discernement s'occupe des 
effets des causes premières, la raison conçoit ces causes elles-mêmes, et 
l'intelligence s'élève au-dessus de ces causes jusqu'à l'être inconnu de 
Dieu *. Les notions de l'intelligence humaine, comme celles de l'intel- 
ligence divine, sont la substance de toutes choses. L'intelligence, tant 
divine qu'humaine, est réellement tout ce qu'elle connaît. La Trinité 
de l'âme ne diffère pas substantiellement de la Trinité divine : elles ne 
forment qu'une seule et même Trinité *. » L'être intellectuel, éternelle 

1 De dir, nat, IV. 7. — ^id., II, 5; V, 7; H, 29. — SIbîd., V, 7; V, 20. — Mbîd., 
n, 5; V, 31; JV, 16. — &Ibîd., H, 23. — «Ibid., IV, 9; II, 8; II, 23. 



i 
1 



SCOT KRIGENE. l I 

manifestation de letrc inconnu de Dieu ^ est représenté ici comme 
Funité de toutes les intelligences particulières et comme Tunique réalité 
dans le monde. 

C'est par Fintelligence humaine que s'opère le retour de la création 
en Dieu. Les objets extérieurs^ conçus par nous ^ passent dans notre 
nature et s'unissent à elle. Ils y trouvent les causes premières, dans les- 
quelles ils rentrent par l'effet de notre pensée, qui sait entrevoir l'éter- 
nelle essence dans les phénomènes passagers et s'identifier intellectuel- 
lement avec Dieu. Ainsi les créatures visibles remontent avec nous en 
Dieu*. «Le Verbe est le principe et le but final du monde; il retrouve 
à la fin des temps l'infinie multiplicité de son propre être revenue en 
lui dans son unité originelle » , ou, pour employer le langage allégo- 
-rique qui réduit les faits de la révélation chrétienne au rôle de symboles 
et d'images de cette évolution de l'être divin: «Christ monte au ciel 
d'une manière invisible dans les cœurs de ceux qui s'élèvent à lui par 
la contemplation*. » 

La mort physique est le commencement du retour de l'homme à 
Dieu. D'un côté la matière s'évanouit sans laisser de traces, de l'autre 
toutes les divisions successivement issues de l'unité divine et qui 
coexistent dans l'âme humaine, rentrent l'une dans l'autre. Le premier 
terme de cette unification universelle est le retour de l'homme dans 
l'état primitif de sa nature, telle qu'elle existe au ciel, sans la division 
des sexes. Le Christ ressuscité nous a précédés dans ce paradis de la 
nature humaine une en elle-même, dans lequel toutes les créatures 
sont un*. » Tous les hommes indistinctement rentreront dans l'unité 
de la nature humaine, car cette nature est la propriété commune de 
tous. Mais ici s'établit en eux une triple distinction. Ceux qui se sont 
élevés durant leur vie jusqu'à la contemplation de l'être divin, s'élè- 
veront au-dessus de l'unité de leur nature céleste jusqu'à la déification; 
ceux qui n'auront pas dépassé le niveau ordinaire de l'existence ter- 
restre, demeureront dans le séjour de la nature humaine glorifiée; 
ceux, au contraire, qui se seront livrés aux « mouvemens irrationnels 
d*une volonté perverse, » tomberont dans d'éternels supplices, sans que 
la nature humaine, qui forme le fond de leur être, soit atteinte dans 
sa félicité idéale par leurs souffrances. La conscience individuelle seule 
sera le siège de la douleur*. 

Cette division des hommes après la mort en trois catégories et sur- 

1 De div. nat., V, 8; V, 26; V, 21. — aibîd., V, 20; V, 38. — sibîd., V, 7; II , 8; V, 
20; V, 8. — *Ibid., V, 36; V, 31. 



12 SCOT ÉRIGÈNE. 

tï)ut l'idée des peines éternelles romperaient d'une manière fâcheuse 
l'harmonie de ce système, si l'auteur n'était revenu lui-même en maint 
passage sur cette concession faite au dogme ecclésiastique. « Toutes 
choses, revenues dans l'essence divine, y demeureront dans une unité 
indivisible et immuable. Après l'anéantissement de ce monde, il ne sub- 
sistera aucune malice, aucune mort, aucune misère. La bonté divine 
absorbera la malice, la vie éternelle absorbera la mort, la félicité absor- 
bera la misère. Le mal aura une fin; il n'a point de réalité en lui- 
même, car Dieu ne le connaît pas'. » Tout le traité de Scot Érigène 
sur la prédestination est consacré à l'exposition de cette même idée. Les 
peines éternelles sont absolument condamnées par la logique de son 
système. 

Quant à l'identité finale de la créature et de Dieu, même Juxtaposi- 
tion d'opinions contraires. « La substance, libre de tout accident, se 
transforme en Dieu et devient Dieu, non en vertu de sa nature, mais 
par un effet de la grâce divine. Les créatures perdent aussi peu leur 
substance particulière dans leur union avec Dieu que le fer perd sa 
substance dans son union avec le feu *. » Ailleurs, au contraire, il est 
question de la « mort des saints en Dieu, »' de « l'engloutissement du 
monde dans le néant de la divinité absolue : » l'auteur, il est vrai, s'em- 
presse d'ajouter qu'il ne faut entendre par là que le retour du monde 
dans ses causes premières'. 

« Quand l'unité primitive sera reconstituée. Dieu n'engendrera pas 
une seconde création : tout demeurera éternellement dans un repos 
absolu*.» La logique aurait voulu que la manifestation de Dieu fût 
aussi étemelle que son essence. N'avons-nous pas lu qu'en Dieu la 
pensée, Tactivité et l'être se confondent absolument? 

Malgré ces inconséquences, le système de Scot Erigène est une œuvre 
incomparable de profondeur spéculative, si l'on songe à l'état intellec- 
tuel de l'époque qui l'a vu naître. Nous lui pardonnons ses concessions 
à la doctrine de l'Église en nous souvenant que ce système appartient 
à une philosophie qui s'est vantée de s'accommoder à tous les cultes et 
à toutes les doctrines. Scot Érigène et tous ceux qui, au moyen âge, ont 
recueilli son héritage spirituel, croient fermement adhérer à la foi de 
l'Église, mais ils croient tout aussi fermement à Ja vérité de leur doc- 
trine particulière. Ils essaient dès lors de concilier les deux ordres 
d' idées, soit en faisant des concessions à la théologie ecclésiastique, soit en 

i/)c div, naJt., V, 27; V, 31. — 2Ibld., V, 20; V, 8; HT, 15. — sibîd., V, 21. — ♦Ibîd., 
Il, 2. 



*-^ 



JOACHIM DE FLORE. l3 

spiritualisant celle-ci au profit de leurs propres théories. Dans le premier 
cas^ ils subordonnent le dogme à la philosophie en le considérant comme 
un moyen d'éducation pour les âmes ignorantes et faibles, c est-à-dire 
comme une forme inférieure de la vérité pure dont ils réservent la con- 
naissance aux esprits éclairés*. Dans le second cas, ils revêtent leurs 
propres conceptions des formules de la doctrine traditionnelle et ne font 
de cette doctrine, au moyen de l'interprétation allégorique, que l'image 
préfigurative de la vérité supérieure. Mais quoi qu'ils fassent, la théologie 
de r Eglise se trouve absolument subordonnée au système philosophique, 
de la même manière que plusieurs siècles auparavant les diverses doc- 
trines qui s étaient partagé le monde ancien se trouvaientsubordonnées 
au principe de l'être absolu dans le néoplatonisme, et n'étaient considé- 
rées que comme des manifestations imparfaites de cette unique vérité. 
Durant tout le cours du moyen âge, nous retrouverons ce même phé- 
nomène si surprenant d'une conscience partagée entre deux ordres de 
vérités absolument diflférens et qui croit les concilier lorsqu' involon- 
tairement elle sacrifie l'un à l'autre. 

Mentionnons encore, avant de terminer ce chapitre préliminaire, la 
doctrine répandue dans les dernières années du douzième siècle par le 
moine calabrais Joachim de Flore. L'Église, selon lui, était tombée dans 
une corruption irrémédiable, et ne devait pas tarder à subir un terrible 
châtiment de la part de Dieu. Mais avant la catastrophe finale. Moïse et 
Elie devaient revenir en ce monde, personnifiés spirituellement par 
deux ordres mendians, chargés de prêcher une vérité supérieure à la 
fois à l'ancienne et à la nouvelle alliance. Le Père s'est incarné dans 
la loi de l'Ancien Testament, le Fils dans l'Évangile*; le Saint-Esprit 
s'incarnera à son tour dans l'ère nouvelle qui va s'ouvrir. Accueillies 
avec enthousiasme par la fraction exaltée de l'ordre des franciscains, 
ces théories apocalyptiques se répandirent rapidement, et nous les ren- 
contrerons constamment dans le cours de cette étude, intimement unies 
à la tradition panthéiste que les sectes populaires se transmettront à 
travers le moyen âge. 

i/>e dtv, nat.y I, 60. 



i.j 



14 DAVID DE DINANT. 



CHAPITRE PREMIER. 



TREIZIEME SIECLE. 



David de Dînant, — Amaury de Bène et les Amalriciens, — Les Vau- 
dois panthéistes. — Le panthéisme des écoles. — Ortlieb de Stras^ 
bourg et les Ortlibiens. 

La doctrine de Scot Érigène demeura dans l'oubli jusqu'à la fin du 
douzième siècle, époque où le réalisme, sorti victorieux de sa double 
lutte contre la nominalisme de Roscelin et le rationalisme intellec- 
tualiste d'Abélard, commence à exercer sur la théologie une influence 
prépondérante. Déjà Bernard de Chartres était allé plus loin que son 
contemporain Guillaume de Champeaux et avait enseigné l'éternité et 
la perfection du monde, son procès perpétuel hors de l'unité pure soiis 
forme d'exemplaires divins pu de genres, puis d'espèces et enfin d'indi- 
vidus, et son retour incessant dans son principe originel; mais, quant 
au mode de ce retour, il s'était arrêté en décade la dernière conséquence 
de ce genre de philosophie, à la distinction de cause et d'effet*. A partir 
de ce moment, le réalisme revêtira des formes plus décidées. 

Au commencement du treizième siècle nous rencontrons simul- 
tanément deux figures bien différentes, quoique se rattachant toutes 
deux plus ou moins directement à la tendance spéculative inaugurée 
par Scot Érigène. Ici les écrits originaux nous font entièrement défaut: 
quelques rares données biographiques, et, relativement à leur doctrine, 
quelques passages d'auteurs contemporains et postérieurs, voilà les 
seules traces qui nous sont restées de ces deux hommes. 

David, originaire de Dinant sur la Meuse, ne paraît pas avoir en^ 
seigné publiquement. «Doué d'un esprit très-délié, il vivait dans l'en- 

1 Cousin, întrod. aux ouvr,lmd. d'Abélard, Paris 18-10, p. 128. — Hauréau, De la 
philos. scoLj î, 246 S8. 



DAVID DE DINANT. 13 

to a rage du pape Innocent III qui était fort amateur de subtilités'. »» 
On peut placer avec assez de certitude sa mort avant l'année 1 209 . 
Son livre intitulé Quaterni ou Quaternuli^ petits chapitres^ n existe 
plus ; Albert le Grand et Thomas d' Aquin en ont conservé quelques 
extraits^ d'après lesquels sa doctrine a été la suivante : 

« L'universalité des êtres se divise en trois catégories : les corps, les 
âmes, les substances éternelles. Le principe indivisible des corps est la 
matière, celui des âmes l'intelligence, celui des substances éternelles 
Dieu. Ces trois principes sont simples et par conséquent identiques : 
Dieu, l'intelligence et la matière première sont un. Il résulte de là que 
toutes choses sont unes dans la substance *. « Voilà tout son système. 
Cette vérité unique, il s'efforce de la prouver au moyen de la dialecti-» 
que d'Aristote, en partant successivement de chacun des trois prin- 
cipes en question pour montrer comment il s'identifie avec les deux 
autres. 

Il part d'abord de l'idée de Dieu : « Le point et l'unité, dit-il, sont 
deux principes premiers, l'un de la sphère du concret, l'autre de 
la sphère de l'abstrait. Si l'on fait abstraction de cette 4îfférence, ils 
sont un dans la substance. De même. Dieu, la matière et l'intelligence 
sont des principes premiers, chacun dans son domaine. Dieu, il est 
vrai, est le principe actif, la matière le principe passif- mais si l'on 
fait abstraction de cette différence. Dieu, l'intelligence et la matière se 
confondent dans l'unité de la substance'. »» 

Puis de l'intelligence ; « L'intelligence, est identique à l'objet de sa 
connaissance. Or l'intelligence connaît Dieu et la matière. Il importe 
ici de se demander si le résultat de cette connaissance est une sim- 
ple similitude ou une identité complète. Il ne peut être question 
de similitude qu'à propos des subitances revêtues de formes exté- 
rieures, et non à propos des substances simples, indivisibles. L'in- 
telligence, la matière et Dieu sont donc identiques dans l'unité de la 
substance*.» 

Enfin de la matière : « Le principe formable (substantiel) d'une 
catégorie d'êtres est la matière de ces êtres, ou du moins leur principe 
matériel. L'intelligence est le principe matériel des substances intellec- 

*Chnm. anonym, Laudun. eanonicif chez Bouquet, Berum goU. script.^ XVHr, 714. 

^Thomas d*Aq. SefnteiU^ II, dist XYII, quœst. 1, art. l;p. 215 dans IMditlon de 
Venise, 1776. 

3 Albert le Gr., Summa de creaU, p. Il , qiisast 5, art. 2. 

* Albert le Gr., Summa de creat.f ibid.; — Summa theol.^ II, ti*. 12, qu. 72, membr. 4., 
art. 2* 




Ib DAVID DE DINANT. 

tuelles, la matière celui des substances corporelles; ces deux principes 
ne diffèrent pas Tun de l'autre^ sans quoi il faudrait admettre un prin- 
cipe matériel supérieur pour expliquer leur différence, et remonter 
ainsi de principe en principe jusqu'à Tinfini. » Même raisonnement pour 
prouver que Dieu ne diffère pas de la nature. ** Dieu, l'intelligence et 
la matière sont donc identiques *. " Ailleurs il arrive à la même con- 
clusion par une autre voie : « Tout être qui subit une action étrangère, 
la subit au moyen des formes particulières dont il est revêtu, non au 
moyen du sujet qui habite sous les formes particulières. Le sujet est 
insensible à toute influence extérieure, car en vertu de Tindififérence de 
sa nature il renferme en liii tous les contraires. Or l'âme et la matière 
sont deux sujets susceptibles de modifications, mais non en tant qu'elles 
forment l'essence commune des êtres individuels qui subissent ces 
modifications. L'intelligence et la matière sont donc identiques dans la 
substance*. »• . . 

David de Dinant s'est mû dans un cercle très-étroit de conceptions 
philosophiques. La vérité unique qu'il avait à soutenir, il a été tout 
naturellement amené à la présenter sous forme de paragraphes détachés, 
reprenant chacun le problème en question à un point de vue différent 
et aboutissant invariablement à cette conclusion, nous dirions pres- 
que à ce refrain: Dieu, l'intelligence et la matière se confondent 
dans l'unité de la substance. Cette forme de son exposition se retrouve 
dans tous les passages qui ont été conservés de lui, et c'est elle certai- 
nement qui a donné à son livre le nom qu'il porte. Au premier abord 
il paraît difficile de définir sa doctrine. Quelle place, en effet, attribuer 
dans l'histoire de la spéculation religieuse à une philosophie qui définit 
Dieu avec une égale facilité la matière première, l'intelligence de l'uni- 
vers, et la Providence qui produit et gouverne toutes choses *? Est-ce 
le matérialisme, l'idéalisme ou le théisme chrétien ? L'on serait tenté 
de la considérer comme une pénétration intime de ces trois élémens à 
proportions égales, si une pareille conception pouvait se présenter à 
l'esprit humain. Tout être, selon David, est à la fois matière, esprit et 
Dieu. Ces trois termes désignent, d'après lui, trois substances simples et 
par conséquent identiques, car il n'existe qu'une substance simple. 11 
ne reste donc plus qu'à chercher lequel des trois termes l'a emporté 
chez notre auteur dans la représentation qu'il s'est faite de cette subs- 

1 Albert le Gr., Summa theol.f I, p. 76. 

2 Albert le Gr., Summa theoL, II, tr. 12, qus&st. 72, mcmbr, 4, art. 2. 

3 Albert le Gr., Summa de créai., p. II, quœst. 5, art. 2. 



DAVID DE DINANT. I7 

tance unique. Voici quelques passages qui ne laisseront subsister au- 
cun doute sur ce point. 

« L'essence indivisible qui est le fondement et le soutien de toutes 
choses et qui existe en toutes choses,, est la matière première. Cette 
essence indivisible est Dieu^ parce que le fondement et le soutien de 
toutes choses^ l'essence qui donne aux choses leur être ne peut être que 
Dieu. Aristote raconte dans la première partie de sa Physique que 
les philosophes anciens ont dit que tout ce qui existe est un^ et que ce 
principe indivisible et immuable de toutes les existences est la CAr,j la 
matière première. Or l'unité indivisible et immuable est une qualité 
qui ne convient qu'à Dieu ; par conséquent Dieu et la matière pre- 
mière sont un. Un poëte ancien a dit : Où Dieu peut-il habiter si 
ce nest dans la mer et dans l'air? Jupiter est tout ce que tu vois^^l'es- 
pace dans lequel tu te meus. Orphée, dans ses vers, affirme que Dieu 
est l'univers. Et comme il est évident quC l'univers est divers quant à 
la forme et un quant à la matière, il en résulte que Dieu et la matière 
sont un *. » 

La substance première de David de Dinant n'est donc autre que 
la matière, envisagée, à la manière de Spinoza, comme le principe de 
toutes les existences tant corporelles que spirituelles. La matière est Dieu 
en tant qu'elle est Tabsolue virtualité dans le sens d' Aristote; elle est 
intelligence en tant qu'elle donne naissance aux types universels tels 
que Platon les a définis. David a essayé de la sorte de concilier son 
système avec les formes de la philosophie de son temps, en certains 
endroits même avec l'enseignement ecclésiastique; mais ni Aristote ni 
Platon ne lui ont donné le principe de sa spéculation. La tendance 
générale de sa philosophie est l'abstraction systématique de toute diffé- 
rence en ce monde. Il n'aspire qu'à retrouver dans tous les êtres une 
même substance fondamentale, sans essayer de nous donner l'explica- 
tion de l'origine des qualités particulières qui constituent les genres et 
les espèces. Il nous apprend bien que l'entendement humain est la 
source de toutes ces différences*; mais il a négligé de nous apprendre 
pourquoi l'intelligence est disposée de façon à concevoir tels êtres 
comme des substance? matérielles, tels autres comme des substances 
spirituelles, tels enfin comme des substances célestes. II n'a su que re- 
monter par l'abstraction du composé au simple, sans chercher à décou- 

* Albert lo Gr., JSumma theoL, II, tr. 12, qusost. 72, mcmbr. 4, art 2. — Suvwia de 
créât, j p. II, quœst. 5, art. 2. 
3 Thomas d'Aq., Sentent., II, dist XVII, quaîst. 1, art. 1. 



l8 DAVID DE DINANT. 

vrir le chemin par lequel l'unité est descendue dans la pluralité^ ce qui 
seul aurait fait de son enseignement une vraie philosophie. David n'a 
pu déduire aucune vérité métaphysique^ aucun précepte moral du prin- 
cipe unique qu'il avait formulé : en effet, avec une pareille méthode 
dialectique, l'unité substantielle de toutes choses une fois affirmée, la 
pensée philosophique a terminé sa carrière ; la notion de l'immobilité 
de toutes les existences au sein de la matière universelle est nécessaire- 
ment sa première et sa dernière conquête. 

Ce panthéisme à la fois absolu et rudimentaire ne pouvait pas exercer 
d'influence sur une époque trop attachée à la doctrine ecclésiastique 
pour l'accepter, et trop éprise de spéculation pour s*en contenter. Le 
peuple surtout devait lui rester complètement étranger. Albert le Grand 
parle bien d'un disciple de David, nommé Baudoin, avec lequel il aurait 
lui-même discuté, et Thomas d'Aquin raconte que plusieurs philoso- 
phes de son temps défendaient encore la doctrine de David ^ Les dis- 
ciples ont pu répéter les subtilités du maître, comme le prouvent les 
propositions attribuées à Baudoin; ils n'ont rien su ajouter à l'édifice 
d'un système condamné par son principe à demeurer absolument stérile. 

Reste la question de l'origine de ce système. Ce n'est pas dans Scot 
Erigène qu'une pareille spéculation a pu trouver sa méthode. Trouve- 
rons-nous la solution de ce problème dans la philosophie des écoles 
arabes qui ont jeté un si vif éclat tant en Orient qu'en Espagne? Déjà 
au commencement du onzième siècle, Avicenne avait écrit une analyse 
de l'Organon et des commentaires sur les livres de l'âme, du ciel et du 
monde, sur la Physique et la Métaphysique d'Aristote; mais il avait 
fortement mélangé la doctrine péripatéticienne d'élémens empruntés 
au néoplatonisme, tels que l'idée des émanations divines naissant du 
premier moteur, Timpossibilité de connaître et de définir Dieu par le 
moyen de ses perfections, etc. Algazel, à la fin du onzième siècle, 
enseigna et écrivit dans le même esprit. Le principal représentant de 
cette fusion des deux élémens de la philosophie antique fut, vers le 
milieu du douzième siècle, Averrhoës, l'illustre docteur de Cordoue. 
Lui aussi place une succession de sphères émanées l'une de l'autre entre 
le premier moteur et le monde, et il admet la possibilité d'une identifi- 
cation de l'intellect individuel et du principe premier ou intellect uni- 
versel; mais il hésite à tirer la dernière conséquence d'une pareille ma- 
nière de voir, la négation de l'immortalité de l'âme individuelle, tant 

* Albert le Gr., Summa ihcol^ II, p. 08. — De cau9. ei proc., IV, 5, p. 550. 



/ 



I 



DAVID DE DINANT. I9 

pour ceux qui sont parvenus, au moyen de la spéculation^ à cet anéan- 
tissement de l'intellect particulier dans la seule réalité de l'intellect 
absolu, que pour ceux qui ne se sont pas élevés au-dessus des phéno- 
mènes fugitifs de ce monde. Outre certains ouvrages originaux, il com- 
posa des commentaires sur un grand nombre de traités d' Aristote, entre 
autres la Physique, la Logique et l'Éthique. A cette tendance philo- 
sophique appartientégalement un ouvrage anonyme, longtemps attri- 
bué à Arîstote et très-répandu à cette époque, le Lhre des causes, 
déjà connu par Alain de Lille vers la fin du douzième siècle'. Le 
principe du monde y est défini, il est vrai, dans le sens d'Aristote 
comme la causalité suprême; mais il n'est attribué à ce moteur premier 
d'autre activité que de laisser émaner hors de lui la série des substances 
intelligentes, reliées entre elles par le lien de la causalité et procédant 
toutes de l'être infini et incompréhensible auquel seul appartient 
la réalité, tout comme l'avaient enseigné les néoplatoniciens. La 
philosophie arabe exerça une grande influence sur les premiers déve- 
loppemens de la scolastique ; les commentaires d'Aristote, tout péné- 
trés des idées alexandrines, qui se répandirent en Occident, furent les 
seules versions des écrits de ce philosophe que connurent les docteurs de 
l'Église jusque vçrs le milieu du treizième siècle. C'est là que David de 
Dinant a puisé sa connaissance d'Aristote; mais s'il est aisé de recon- 
naître dans les catégories de sa pensée l'influence de la Logique du 
«maître naturel,»» le principe de son système, tout en ayant plus d'ana- 
logie avec le dynamisme cosmique des péripatéticiens qu'avec l'idéalisme 
métaphysique d'un Proclus, ne lui a cependant pas été suggéré par l'étude 
d'Aristote. — La spéculation orientale a encore produit au moyen âge 
un autre genre de philosophie que cette pénétration intime de la pensée 
d'Aristote par les principes néoplatoniciens. Un contemporain d'Avi- 
cenne, Avicembron, est l'auteur d'un livre intitulé la Fontaine de vie, 
dans lequel nous croyons trouver une des sources de lu doctrine de David . 
« Tout être, y est-il dit, est composé de matière et de forme ; la matière 
en est le genre, la forme en est le caractère spécifique. La matière est la 
substance des corps, c'est-à-dire le sujet de l'étendue et des divers acci- 
dens; les formes sont les qualités qui les différencient. Même les subs- 
tances éternelles, les types universels des choses visibles, sont compo- 
sées de matière et de forme. Chaque matière ou genre est à son tour 
forme ou espèce d'une matière supérieure; l'on remonte ainsi des objets 

1 Uaurëau , iJe la philos, scoliut., I, 38o. 



20 AMAURY DE Bfe^a£ ET LES AMALRiCIENS. 

terrestres à leurs types éternels^ et de là aux quatre élémens qui for* 
ment la matière de ces types; à leur tour, les quatre élémens ont pour 
matière la corporéité, et leurs qualités particulières sont leurs formes. 
Le dernier terme de cette ascension est la matière première qui existe 
au ciel*. » Avicembron a donc enseigné l'unité de substance; il a vu 
dans la matière première le sujet indéterminé et indivisible de toutes 
les existences corporelles et spirituelles^ et il s est élevé à cette concep- 
tion en pratiquant la même méthode de l'abstraction dont David a fait 
usage deux siècles plus tard. La profonde ressemblance des deux doc- 
trines nous autorise à supposer que la Fontaine de vie n'a pas été in- 
connue à David. Cet écrit était répandu au treizième siècle dans les 
écoles de l'Occident; Albert le Grand et Thomas d'Aquin ont dirigé 
contre lui leurs attaques. 

Dans un des passages précédemment cités, David de Dinant men- 
tionne d'après Aristote le témoignage «d'anciens philosophes " qui 
voient dans la matière (8Xr,) le principe du monde. Ailleurs il s'appuie 
directement sur une sentence d'Anaximènes de Milet qu'il rencontre 
dans Aristote *. Ces débris du vieux naturalisme grec nous paraissent 
avoir été le point de départ de sa pensée, à laquelle l'influence d' Avi- 
cembron et les dispositions originales de son propre esprit ont donné la 
forme sous laquelle elle se présente à nous. David a été avec Avicem- 
bron le continuateur du matérialisme ionien au moyen âge. Cette forme 
particulière du panthéisme n'a fait dans l'histoire de la philosophie que 
de rares apparitions : après David de Dinant elle a sommeillé jusqu'au 
seizième et au dix-septième siècle, oîi nous la voyons d'abord se mani- 
fester passagèrement dans les attaques dirigées par Michel Servet contre 
la Trinité, et puis renaître avec une énergie nouvelle dans l'Éthique 
de Spinoza. 

A la même époque vivait à Paris un docteur dont le système exerça 
une influence particulière sur la vie religieuse du peuple. Originaire 
de la ville de Bène dans le territoire de Chartres, Amaury enseigna 
d'abord non sans éclat la logique et les autres disciplines littéraires; puis 
il se tourna vers la théologie « qu'il professa d'après une méthode com- 
plètement originale et dans l'exposition de laquelle il fit preuve d'opi- 
nions nouvelles et d'une grande indépendance de jugement. » La répu- 
tation dont il jouissait lui gagna même la faveur de Louis, dauphin de 

^ UaarëaU) De la phUos. scolast.., I, 372. 

'■^Albert le Gr., Summa ÛicoLj II, tr. 12, qurest. 72, mcrnbr. 4, art. 2. 






AMAURY DE BÈNE ET LES AMALRICIENS. 21 

France. La thèss fondamentale de sa théologie était que e: tout chrétien 
«st tenu de croire qu'il est membre de Christ et qu'il a souffert réel- 
lement avec Christ le supplice de la croix. » Cette proposition ayant 
soulevé de vives contradictions au sein de l'Université^ Amaury fut 
contraint en 1204 de soumettre le débat au pape^ qui se prononça contre 
lui. Revenu à Paris et mis en demeure par ses collègues de rétracter la 
proposition incriminée, il le fit, non sans protester au fond de sa cons- 
cience contre l'aveu qu'on lui arrachait. Miné par le chagrin que lui 
causait cette humiliation, il tomba malade et mourut peu après. On 
l'enterra près du monastère de Saint-Martin-des-Champs'. Nulle part 
il n'est fait mention de livres qu'il aurait composés. 

Amaury laissait un certain nombre de disciples qui continuèrent 
dans l'ombre à répandre sa doctrine. La secte échappa pendant quel- 
ques années à la vigilance de l'Église jusqu'à ce que le zèle d'un de 
ses membres les plus enthousiastes la perdît. « Un orfèvre du nom de 
Guillaume, se disant envoyé du Seigneur, vini un jour trouver le 
docteur Rodolphe de Nemours pour lui proposer les articles suivans ; 
«Le Père a agi dans l'ancienne alliance sous certaines formes, no- 
tamment sous la forme de la loi ; le Fils a agi dans la nouvelle alliance 
^ous certaines formes, entre autres sous la forme des sacremens. Les 
formes de la loi mosaïque sont tombées lors de la venue de Christ ; 
ainsi tomberont maintenant toutes les formes sous lesquelles le Fils a 
opéré ; les sacremens seront abolis, parce que le Saint-Esprit se mani- 
festera ouvertement par ceux des hommes dans lesquels il s'incarnera; 
il parlera principalement par la bouche de sept prophètes au nombre 
desquels je me trouve moi-même. Le règne de l'Esprit approche ; quand 
Dieu aura visité les peuples, les princes, les bourgeois et surtout les 
prélats par les fléaux de la famine et de la guerre, les tremblemens de 
terre et les feux du ciel, tous les royaumes du monde seront soumis au 
roi de France. Le pape est l'Antéchrist, et Rome la Babylone d'impu- 
reté. » Entendant cela, maître Rodolphe demanda à l'orfèvre s'il comp- 
tait quelques associés auxquels les mêmes révélations avaient été faites. 
Guillaume répondit qu'il en avait beaucoup, et il se mit à citer leurs 
noms. Maître Rodolphe comprit le danger qui menaçait l'Eglise; mais 
sentant son impuissance en face de tant de perversité, il déclara à for- 
févre que le Saint-Esprit lui avait révélé qu'il prêcherait lui-même un 

iRîgord, chez Duchêne, But, Franc, script., V, 50. — Chron. anonym. Laudu- 
nentiê canonici; Bouquet, 18, 715. — Vincent de BeauvAÎs, Specul. h%8tor.y XXIX, 107. 
— Rob. Gaguln, Cknnp. wper Franc. gesHsy f« 100. 



22 AMAURY DE BtNE ET LES AMALRICIEN5. 

jour cette même doctrine en compagnie d'un autre prêtre. Là-dessus 
il se rendit immédiatement auprès de Tévêque de Paris et de plusieurs 
ecclésiastiques et docteurs en théologie et leur raconta ce qu'il ve- 
nait d'apprendre. Ceux-ci lui conseillèrent, ainsi qu'au prêtre qui 
l'avait accompagné, de continuer à feindre les dispositions les plus 
bienveillantes envers la secte jusqu'à ce qu'ils en connussent à fond les 
erreurs. Maître Rodolphe et son compagnon parcoururent donc pen- 
dant trois mois les diocèses de Paris, de Langres, de Troyes et de 
Sens, et rencontrèrent un nombre très-considérable de sectaires. Pour 
inspirer aux hérétiques pleine confiance en lui, maître Rodolphe simu- 
lait parfois un ravissement, et racontait ensuite dans ks réunions pieuses 
ce qu'il assurait avoir vu. Quand Tévêque de Paris fut instruit de tout 
ce qu'il désirait connaître, il fit saisir les hérétiques dans leurs pro- 
vinces; le sous-diacre Bernard seul fut arrêté à Paris. Des évéques voi- 
sins et des maîtres en théologie se réunirent sous la présidence de l'ar- 
chevêque de Sens, Pierre de Corbeil, pour interroger les accusés. On 
présenta à ces derniers une liste de propositions qu'ils avouèrent leur 
appartenir; puis, sur l'avis des docteurs et des évêques, ils furent dé- 
gradés publiquement et livrés au bras séculier. Le 19 novembre 1209, 
dix des condamnés subirent la peine du bûcher. C'étaient le sous-diacre 
Guillaume de Poitiers, qui avait enseigné les arts à Paris et avait 
étudié trois ans la théologie; le sous -diacre Bernard; le sous-dîacre 
Etienne; l'orfèvre Guillaume, le prophète de la secte; Etienne, prêtre 
du Vieux-Corbeil; Etienne, prêtre de Celles; le prêtre Jean; le prêtre 
Dadon; Elmange et Odon, clercs de Saint-Cloud. Ils moururent sans 
manifester le moindre repentir. Le sous-diacre Bernard prétendit même 
«qu'aucun incendie, qu'aucun supplice ne pouvait l'affecter, parce 
qu'il était Dieu pour autant qu'il possédait l'existence.» Quatre autres, 
le diacre du Vieux-Corbeil du nom d'Etienne, maître Guérin, le prêtre 
de Saint-Cloud appelé Pierre et le prêtre Ulric, ces deux derniers sexa- 
génaires, furent condamnés à la prison perpétuelle. L'on accorda le 
pardon aux femmes et à ceux qu'une crédulité naïve avait amenés 
dans la secte. Ainsi fut extirpée l'hérésie pernicieuse des Amalriciens*.» 
Le même Synode condamna la mémoire d'Amaury de Bène, le fon- 
dateur de la secte coupable. Son corps fut extrait du cimetière et ense- 
veli dans une terre non consacrée. De plus, on défendit la lecture des écrits 
de David de Dinant, des «livres naturels»» d'Aristote et des commen- 

iRîgord, chez Duchêno, Exsl. Franc, script., V, 50. — Césaîre d'Heisterbach, Hist. 
memor., 1, V, c. 22, — Martine, Thés. nav. anecd.y IV, 163. 



AMACRV Df-: BHNF ET LES AMALRICIENS. 2 3 

taires (arabes) qui les interprétaient*. Le président du Synode pro- 
nonça même un blâme sévère contre la doctrine deScot Érigèfie^ comme 
étant la source à laquelle Amaury aurait puisé ses hérésies'; Cette 
sentence fut renouvelée en I2i5 dans les statuts donnés par le légat 
Robert de Gourçon à l' Université de Paris. L'étude de la Dialectique 
d'Aristote fut recommandée, mais l'interdiction prononcée contre sa 
Philosophie naturelle fut encore étendue à sa Métaphysique. La doc- 
trine de David de Dinant et celle d' Amaury y furent condamnées une 
seconde fois'. 

Un fait digne de remarque est l'absence du nom de Scot Érigène 
dans ces statuts de i2i5. Déjà six années auparavant Scot n'avait pas 
été expressément mentionné dans la sentence du Synode de Paris : 
l'archevêque de Sens s'était contenté de blâmer incidemment son en- 
seignement, sans le condamner au même titre que celui de David et 
d'Amaury, Pourquoi ces ménagemens envers une doctrine reconnue 
comme hérétique? Était-ce pour ne pas accuser d'aveuglement et d'igno- 
rance les chefs de l'Église du temps desquels elle avait paru? ou bien 
n'était-ce pas plutôt à cause de la réputation de sainteté qui commençait 
à entourer le nom de son auteur? car on ne pouvait condamner 
comme un hérétique vulgaire celui que des récits venus du Nord assu- 
raient avoir été martyr, et dont le nom figurait sans doute déjà et de- 
vait continuer à figurer jusqu'au seizième siècle parmi les saints de 
l'Eglise d'Angleterre*. Grâce à cette tolérance tacite, le, traité De la 
division de la nature se releva vite de sa condamnation momentanée, et 
déjà Honorius III est obligé d'avouer en 1221, dans la lettre même 
où il raconte le blâme infligé à ce livre en 1209, ^^^ l'ouvrage de 
Scot Érigène se trouve « entre les mains d'un grand nombre de moines 
et de docteurs des écoles "'. « Également rapide fut la réhabilitation des 
ouvrages d'Aristote. A vrai dire, la sentence du Synode de Paris ne fut 
jamais complètement exécutée contre eux. La défense de les lire dut 
être renouvelée en 121 5, puis en i23i, en des termes, il est vrai, bien 
moins catégoriques, dans une bulle de Grégoire IX : « Que l'on ne se serve 
plus à Paris des livres naturels d'Aristote, dont la lecture a été interdite 
par un concile provincial, jusqu'à ce qu'ils aient été examinés et 

^Martëne, TIie8, nov, anecd., IV, 166. — Jourdain, Recherches eriL sur Pâfje et 
V origine des trad. lat, d'Aristote , 210 ss. 
aÂlbëric, Chron., 514. 
»Da Boulay, Hist. Univ. Par.,d, 81. 

^Saint-BoQ^ Taillandier, Scot Érigène et la phil. scolast., 1843, p. 46. 
^'Gerson, De concord. metaph. ciim log.^ în 0pp., IV, 2,826, éd'ii. de La Haye 1728. 



^4 AMAURY DE B^NE ET. LES AMALRICIENS. 

purgés de tout soupçon d'erreur*.»» Un historien contemporain 
raconte même que la sentence du Synode de 1 209 ne devait rester en 
vigueur que pendant trois ans-; ce fait prouve combien le sentiment 
universel des savans de l'époque s'accommodait peu de l'idée d'une 
suppression totale des écrits condamnés. Cette interdiction devint de 
plus en plus illusoire jusqu'à ce qu'elle tombât complètement dtins 
l'oubli^ lorsque vers le milieu du même siècle des versions plus exactes 
d'Aristote furent importées de. l'Orient. Robert Lincoln et* Albert le 
Grand paraissent déjà n'en avoir plus tenu compte; ils ont commenté, 
sans soulever la moindre opposition, la Physique et la Métaphysique 
d'Aristote. 

Les livres contenant la doctrine d' Amaury de Bène ' et de David de 
Dinant ne survécurent pas à la tourmente. Voici les hérésies attribuées 
aux disciples d' Amaury par la sentence du Synode de Paris : 

« Le Père a opéré au commencement sans le Fils et sans le Saint 
Esprit, jusqu'à l'incarnation du Fils. Le Père s'est incarne en Abra- 
ham, le Fils dans le sein de Marie, le Saint-Esprit s'incarne chaque 
jour en nous-mêmes. Le Fils a agi jusqu'aux temps présens, mais le 
Saint-Esprit commence à agir dès maintenant jusqu'à la fin des temps. 
— Tout est un, car tout ce qui est est Dieu. — Actuellement Dieu 
est revêtu de formes visibles au moyen desquelles il peut être vu des 
créatures; il se manifeste par le moyen d'accidens extérieurs. Le corps 
de Christ se .trouve donc présent sous les accidens visibles du pain 
avant la consécration. La consécration ne fait que constater cette pré- 
sence. — Le Fils s'est incarné en se soumettant à une forme visible; le 
Fils incarné n'a pas été autrement Dieu que ne l'est l'un de nous. — 
Le Saint-Esprit, incarné en nous, nous révèle toutes choses; c'est en 
cette révélation que consiste la résurrection des morts; c'est pourquoi 
nous prétendons être déjà ressuscites. — Le$ enfans issus de l'union 
de l'un de nous avec une femme deja secte n'ont pas besoin de bap- 
tême*. »» 

Nous ajoutons à ces hérésies celles que nous trouvons relatées parles 
historiens postérieurs. En 1220, Guillaume le Breton écrivait : «Ces 
sectaires prétendaient que le pouvoir du Père a duré aussi longtemps 

iDu Boulay, IRst. Univ. Par,, 3, 140. — Albëric, Chron., 614. 

2 Ces. d'Heisterb., Hïst. memor., 1. V, c. 22. 

8 Du Boulay, Hîsf, Univ. Par.^ 3, 82: *< libri de doctrîna Amalrioi hereticî;» Bans 
douto.des recueils de sentences d^ Amaury composes par ses disciples. 

*Martëne, Thei, nov. anecd.f IV, 163 ss. — Ces. d*HeÎ8terb., Ht$t. Tuemor., I, V, 
c. 22. 



AMAURY DE BÈNE KT LES AMALRICIENS. 25 

que la loi mosaïque, qu'à l'arrivée du Christ les sacremens de l'an- 
cienne alliance ont été abolis, et que de notre temps a commencé le 
règne de r Esprit. La confession, le baptême, l'eucharistie ne trouvent 
plus place dans la nouvelle ère qui s'ouvre, car désormais c'est l'action 
intérieure de l'Esprit, sans aucun acte extérieur, qui confère le salut. 
— Ils entendaient la vertu de la charité dans un sens si large, qu'ils 
prétendaient que tout acte considéré habituellement comme un péché 
ne Test plus s'il eit accompli dans la vertu de la charité. C'est pourquoi 
ils se livraient, au nom même de la charité, aux ^chés les plus gros- 
siers, et promettaient l'impunité à leurs victimes en leur assurant 
que Dieu n'est que bonté et non justice*. »• En 1222, Césaire leur* 
attribuait les propositions suivantes: «Le. Fils incarné n'a pas été 
autrement Dieu que ne l'est 1 un de nous; chacurf de nous est donc 
Christ et le Saint-Esprit. — Dieu a parlé par la bouche d'Ovide 
aussi bien que par celle de saint Augustin. — Le corps de Christ n'est 
pas autrement dans le pain consacré que dans tout autre pain ou dans 
n importe quel objet. — Elever des autels aux saints, brûler de l'encens 
devant les images sacrées et vénérer les reliqaes des martyrs est une 
idolâtrie. — Si quelqu'un vit au sein de l'Esprit, et qu'il commet les 
plus grossiers péchés, il ne pèche pas, car l'Esprit, qui est Dieu, ne peut 
pécher, et l'homme, qui n'est rien, ne peut pécher aussi longtemps que 
cet Esprit, qui est Dieu, est en lui. Cet Esprit opère tout en tous." 
Ils niaient, selon lui, la résurrection des corps, et prétendaient que le 
paradis et l'enfer n'existent pas, disant que « l'homme possède en lui la 
connaissance de Dieu,»» et que «l'enfer habite dans son âme quand 
l'homme commet des péchés mortels'.»» Martin de Pologne, chapelain de 
Nicolas III, dans sa chronique de 1 2 7 1 , fait remonter à Amaury lui-même 
la proposition : « Aucun péché n'est imputé à ceux qui vivent dans la 
charité,»» et il ajoute : « Sous l'apparence de la charité, ses adhérens se 
livraient à toute sorte de débauches '. »» Suivant Thomas d' Aquin, les 
Amalriciens considéraient Dieu comme « le principe formel de toutes 
choses*. »» Enfin, Gerson raconte avoir trouvé dans les écrits du cardi- 
nal d'Ostie, qu'Amaury avait enseigné que « la créature se transforme 
en Dieu et qu'elle retrouve en lui son propre être et son principe idéal »», 
et que ses disciples ont cru avec lui « que l'âme, lorsqu'elle monte ù 

'Guîll. lo Breton, De gettia Phil, Axtg,^ à l'année 1209. 
2 Ces. dlleisterb., HùU memor^ 1. V, c. 22. 
^Martin de Pologne, Chrome.^ 395, ëdit. d'Anvers 1574, 
♦Thomas d'Aq., Summa iheol,, qusest. 3, art. 8. 



2(J AMAURY DE BKNE ET LES AMALRICIENS. 

Dieu au moyen de l'amour, se dépouille complètement de sa nature 
particulière et retrouve en Dieu son éternelle et immuable essence, 
qu'une telle âme perd son propre être et reçoit l'être de Dieu, qu'elle 
n'est plus une créature, qu'elle ne voit plus et n'aime plus Dieu, mais 
qu'elle est Dieu lui-même, l'objet de toute contemplation et de tout 
amour *. » 

Gerson, sur la foi du cardinal d'Ostie, ajoute que c*est à cause des 
hérésies qu' Amaury a puisées dans le livre De la division de la nature 
que Scot Erigène a été censuré par le Synode, et que c'est le chancelier 
de l'Université de Paris, Odon de Tusculum, qui a tiré de l'ouvrage 
de Scot les hérésies qui ont motivé ce blâme. Nous en conclurons que . 
les propositions réunies par Odon* ne sont autres que celles qu' Amaury 
s'était appropriées. En effet, si les hérésies notées par Odon avaient été 
tirées du livre en question pour servir de base à un procès expressé- 
ment intenté à l'auteur de cet ouvrage, le nom de Scot Erigène se trou- 
verait nécessairement mentionné dans la sentence de 1 209, et ce ne 
sont pas les raisons énoncées tantôt qui auraient fait reculer les 
juges devant une condamnation explicite, puisqu'ils n'ont pas craint 
de flétrir le nom du commensal d'Innocent III, David de Dinant, du 
vivant encore de ce pape. Ce n'est que s il n'y a pas eu d'action judi- 
ciaire directement intentée à la mémoire de Scot Erigène que le pré- 
sident du Synode de Paris a pu se contenter de blâmer sa doctrine, sans 
instituer, pour l'une des raisons produites plus haut, une enquête plus 
approfondie sur la question de son orthodoxie; dès lors les propositions 
qui suivent n'ont pu être extraites du livre de Scot Erigène que pour ser- 
vir au procès d' Amaury, ce qui prouve qu'on les avait rencontrées mêlées 
à l'ensçignement de ce dernier. Le cardinal d'Ostie s'est servi, pour son 
récit, des notes mêmes du chancelier Odon. Plus tard, Martin de Po- 
logne, à qui sa haute position devait singulièrement faciliter les recherches 
de ce genre, attribue également à Amaury une série de propositions tex- 
tuellement extraites du livre De la division de la nature; mais, chose 
curieuse, les deux listes diffèrent, et même pour certaines propositions 
communes à toutes deux, les termes ne sont pas identiques, Martin de 
Pologne a donc possédé des sources autres que les notes du chancelier 
Odon, et la rencontre de son témoignage avec celui du cardinal d'Ostie 
relativement à la dépendance d' Amaury vis-à-vis de Scot Erigène est une 

* Gerson, De myatica theoL specuL, m 0pp., III, 2, 394; — Epiât, ad fr. Bartholo- 
Tïiœum Carthus.y I, 80; — Sermo 37, in 0pp., lEI, 3, 1242. — Lk aussi se manifeste 
IMnfluence de Scot; voy. p. ex. De div. nat., 1. V, c. 25, 38. 



AMAURY DE BENE ET L¥S AMALRICIENS. 27 

garantie de plus de la vérité de ce fait. Nous ne saurions donc nous ranger 
à l'avis d'un historien allemand * qui cherche à démontrer que les hérésies 
réunies par Odon n'ont rien de commun avec la doctrine d'Amaury, et 
nous ne pensons pas dépasser la vérité historique en considérant les 
propositions de Scot Érigône comme des citations introduites par 
Amaury dans son exposition pour appuyer de leur autorité une doctrine 
analogue. Voici ces propositions : 

" Toutes choses sont Dieu; aucun mouvement ne saurait être attribué 
à Dieu, parce que toutes choses sont en lui et qu'il est lui-même toutes 
choses. On ne peut nier facilement l'identité de Dieu et de la créature. De 
même qu'il n'y a pas une autre nature en Abraham et une autre en 
Isaac, mais une seule et même nature dans l'un et l'autre^ ainsi tout 
est un dans la nature première qui est Dieu. — Dieu est l'essence de 
toutes les créatures et l'être de toutes choses. — Les idées premières 
créent et sont créées. — De même que la lumière n'est point perçue 
en elle-même, mais dans l'air, ainsi Dieu ne peut pas être compris en 
lui-même, mais seulement dans les créatures. — Sans le péché, la 
nature humaine n'aurait pas été soumise à la distinction des sexes; les 
hommes se seraient multipliés à la manière des anges. La distinction 
des sexes disparaîtra après la résurrection; elle n'existait déjà plus dans 
le Christ ressuscité. -*- Dieu est appelé la fin de toutes choses, parce 
que toutes choses doivent retourner en lui et demeurer en Dieu dans 
un repos inaltérable, au sein de l'unité indivisible*. » Il est aisé de se 
convaincre par ce qui précède que toutes ces propositions appartiennent 
à Scot Erigène, 

Amaury était mort réconcilié avec l'Église; la rigueur de sa condam- 
nation posthume prouve que ses adhérens avaient fidèlement reproduit 
son enseignement. Il ne convient donc pas de séparer, au point de vue 
de la doctrine, le maître des disciples, tout en reconnaissant que l'inter- 
valle qui a séparé la mort d' Amaury de l'arrestation de ses partisans 
n'a pas été trop court pour permettre à la secte de tirer des principes 
de son fondateur quelques-unes des conséquences pratiques qu'ils ren- 

^Krœnlein, Almalrich von Bena vnd David von Dînant, dans les T/ieol. Stud. und 
Krit., 1847, II, 287 ss. 

^Gcrson, De eoneord, mttaph. cum logica., în 0pp., FV, 2, 826. 

Qerson a tire ces fragmens du commentaire da cardinal d'Ostîo sur Décret, Oreg^^ 
1. 1, tit. 1, cap. 2, § reprobamus. Un texte plus complot en a été publie par Tho- 
masins, Origineê hUtphîîos, eteccles. Halle 1699, p. 113. — Martin de Pologne, Ohron., 
p. 394. — Les passages do Scot, reproduits par Amaury, se trouvent De dh\ naL, 1, 74 ; 
II, 2; I, 14; I, 73; H, 1, 2; I, 10; II, 6; II, 2. 



28 AMAURY DE BÈNE ET LES AMALRICIENS. 

fermaient. Voici le système d'Amaury de Bène, autant qu'il nous est 
possible de le reconstruire d'après les sources que nous venons d'indi- 
quer : 

DieUj l'être infini et immuable, se manifeste à lui-même en revêtant 
les formes accidentelles des créatures. De la sorte il est à la fois le prin- 
cipe formel du monde en tant qu'il est l'intelligence qui conçoit et réa- 
lise dans le domaine de la contingence les types éternels des choses, et 
l'essence de tout ce qui est, car il n'existe rien au dehors de lui. Ce 
panthéisme, à la base duquel se trouve la doctrine de l'émanation, 
s'achève par l'idée du retour final de toutes choses en Dieu : les divi- 
sions issues de l'unité divine doivent successivement disparaître; l'âme 
rentre en Dieu par la contemplation et l'anéantissement progressif 
de son être individuel dans l'être infini. Ces vérités, communes à la 
grande famille des penseurs de l'école d'Alexandrie, Amaury les exprime 
tantôt en répétant les formules de Scot Érigène, tantôt en spiritualisàrit 
le langage de l'Écriture, Ainsi, l'identification substantielle de l'homme 
et de Dieu au moyen de la connaissance, il l'appelle « le retourde l'homme 
dans l'unité primitive de sa nature céleste, » ou bien encore, d'un terme 
emprunté à i Cor. XII, 27, « devenir membre du corps de Christ, »» et 
pour bien graver sa pensée sous cette dernière forme dans l'esprit de ses 
disciples, il l'exprime d'une manière paradoxale en étendant la com- 
munion substantielle avec Christ jusqu'aux souffrances de la cruci- 
fixion. Il réussit ainsi à faire entrer si profondément la conviction de 
leur identité avec Dieu dans le cœur de ses adhérens, qu'ils seront 
prêts à affronter tous les tourmens, persuadés qu'ils ne peuvent souf- 
frir puisqu'ils sont unis à Dieu tout autant que l'a été Jésus-Christ. 
A-t-il professé également la théorie des trois âges, que nous rencontrons 
chez ses disciples quelques années après sa mort? nous n'osons l'affirmer, 
quelque probable que cela nous paraisse, n'ayant sur ce point qu'un 
seul témoignage d'une autorité assez douteuse*. 

Amaury a donc suivi une méthode intellectuelle absolument diffé- 
rente de celle de David de Dinant. Au lieu de se représenter l'identité 
des principes qui se partagent le monde comme une réalité immobile, 
étrangère à toute idée de développement, il a voulu, suivant en cela les 
traces d'un illustre prédécesseur, fonder cette identité sur l'idée d'une 
évolution s' accomplissant au sein de l'être divin. Ses doctrines morales 
nous sont inconnues; mais -il n'a certainement songé, pas plus que 

lEymeric, Director. InquUit.^ II, 248., ëdit. de Rome 1587. 



*-._ 



AMACRY DE BËN£ ET LES AMALRICIENS. 29 



Scot Erigène, à abolir les prescriptions de la loi divine pour proclamer 
l'affranchissement de la nature individuelle; on peut dire que lorsqu'il 
a enseigné l'union finale de l'homme et de Dieu, il n'a voulu qu'élever 
l'homme à un état de perfection tel que tout secours extérieur lui de- 
viendrait inutile, et que même les commandemens de la loi morale ne 
lui seraient plus nécessaires, puisqu'il posséderait en lui la source de 
toute vie et de tout bien. Théorie pleine de dangers, par laquelle il pla- 
çait dans l'esprit plus ou moins grossier de ses disciples les prémisses de 
funestes déductions. 

Les Amalriciens ont reproduit dans leur enseignement les principes 
métaphysiques de leur fondateur : *• Tout est un, disaient-ils, car tout 
est Dieu. L'être infini de Dieu est revêtu dans le temps présent de 
formes accidentelles au moyen desquelles il devient intelligible; l'in- 
carnation du Fils n'est autre chose que l'une des innombrables mani- 
festations de l'infini au sein du fini. Dieu a parlé par la bouche d'Ovide 
ainsi que par celle de saint Augustin. L'homme de bien, en s'unissant 
à l'être absolu, peut devenir Dieu comme le Fils l'a été; il peut devenir 
Christ et l'Esprit. > Mais ces propositions qui, chez Amaury, étaient 
formulées dans un intérêt purement philosophique, ont été répétées 
par ses disciples dans un but éminemment pratique. Déjà avant 1209 
ils ont conclu du principe de la présence substantielle de Dieu en 
toutes choses au rejet du sacrement de l'eucharistie, qui limite cette 
présence aux élémens consacrés, et qui la fait dépendre de formules 
extérieures ; ils ont également aboli le baptême comme un rite inutile 
aux enfans nés dans leur secte. En outre, ils ont nié la résurrection 
des corps, affirmant être déjà ressuscites par le fait de leur union avec 
Dieu, et réduit par conséquent le paradis et l'enfer à de simples états 
intérieurs, suivant que l'homme a conscience ou non de posséder cette 
union. Ce qui est plus grave, c'est qu'ils ont déduit du principe de 
l'identification de l'âme humaine et de Dieu l'impossibilité pour 
l'homme de pécher dans cet état d'illumination intérieure : il ne pèche 
plys, disaient-ils, car ce n'est plus lui, mais Dieu qui désormais est 
l'auteur de ses actions. La distinction du bien et du mal une fois abo- 
lie, la puissance coërcitive de la loi morale s'efface d'elle-même. Selon 
eux la justice divine n'est qu'illusion. Dieu n'est que bonté; aucune 
défense extérieure n'étant imposée à l'homme, aucun châtiment ne sau- 
rait lui être réservé. Ce n'est qu'après 1209 qu'ils paraissent avoir 
tiré de leur doctrine spéculative et mis en pratique cette dernière con- 
séquence. Le Synode de Paris eût certainement mentionné ces prin- 



3o A5UURY DE BÈNE ET LES AMALRICIENS. 

cipcs moraux si la secte les avait déjà possédés auparavant. Pour la 
même raison nous n'admettrons pas sur ce point le témoignage de 
Martin de Pologne qui les fait remonter jusqu'à Amaury lui-même. 
Mais déjà avant 1220 la secte a professé la doctrine que l'homme en 
qui habite le Saint-Esprit ne pèche plus, quoi qu'il fasse. 

A côté de cette doctrine philosophique poussée jusqu'en ses déduc- 
tions extrêmes, nous rencontrons chez les sectaires un ensemble de con- 
ceptions d'un autre ordre, destiné à servir de base historique à la vérité 
spéculative et à légitimer les précédentes conséquences morales en fai- 
sant entrer les principes dont elles sont déduites dans l'organisme de la 
révélation chrétienne. Faire du panthéisme la fin de l'histoire des .dis- 
pensations divines, tel est le but auquel l'hérésie a fait servir les rêveries 
apocalyptiques de Joachim de Flore. « De même que l'incarnation du 
Fils a aboli les prescriptions de l'ancienne alliance, ainsi le Saint- 
Esprit, s'incarnant dans les hommes disposés à le recevoir, abolit pour 
eux les sacremens de la nouvelle alliance. Désormais le'culte des saints 
et des reliques est une idolâtrie et la hiérarchie sacerdotale, persécutrice 
de la vérité, une abominable institution. Aucun acte extérieur ne 
confère le salut: seule l'incarnation du Saint-Esprit sauve les hommes. 
Ce spiritualisme absolu de la nouvelle ère, fondé sur les ruines du léga- 
lisme mosaïque et de la piété évangélique, sera introduit par de grandes 
catastrophes qui fondront principalement sur l'Église, et par la sou- 
mission de tous les peuples de la terre au roi de France. « La secte 
s'attribuait la mission de révéler aux hommes ce* royaume de l'Esprit 
dont elle possédait dès maintenant les trésors de connaissance et de 
liberté intérieure. 

Déjà en 1209 la secte des Amalriciens était trop répandue pour pou- 
voir être détruite par le supplice de quelques-uns de ses membres. De- 
puis la mort de son fondateur, elle avait envahi quatre diocèses, et, de 
l'aveu même de ses persécuteurs, elle était très-nombreuse. Elle était 
composée de clercs et de laïques, comptait des gens instruits dans son 
sein à côté de gens du peuple à l'esprit «crédule et naïf, » et paraît 
avoir possédé une certaine organisation intérieure. 11 est du moins 
question de réunions religieuses dans lesquelles la description de ravis- 
semens célestes était accueillie avec faveur, et il est fait mention de 
sept prophètes, organes spéciaux du Saint-Esprit pour la diffusion de la 
vérité. C'est la propagande trop zélée de l'un de ces prophètes qui lui 
atth-a la sanglante répression de 1209. 



LES VA U DOIS l'ANTHÉlSTliS. 3l 

La secte se dispersa après le martyre de ses principaux membres. Dès 
1311^ un de ses chefs, maître Godin, fut brûlé à Amiens*. En i2i5, 
le concile du Latran renouvela la condamnation de la doctrine 
d'Amaury en la Jugeant « encore plus insensée qu'hérétique*.»» Nous 
savons que dans la même année le légat cardinal Robert de Courçon 
défendit à l'Université de Paris l'usage des livres déclarés suspects en 
1209. Cependant toutes ces mesures n'empêchèrent pas l'hérésie de se 
propager sourdement tant dans les écoles et les couvens que dans 
les rangs du peuple. En 1220, on brûla, à Troyes, un hérétique qui 
s'était dit le Saint-Esprit incarné '. Un biographe de Thomas d'Aquiii 
raconte que vers la même époque un chevalier, invité ù faire pénitence 
de ses péchés, répondit : « Si saint Pierre a été sauvé, je le serai aussi, 
car en lui et en moi habite le même esprit *. " 

C'est Lyon qui paraît avoir été le principal lieu de refuge des sec-^ 
taires. Il est probable qu'ils se retirèrent en grand nombre dans cette 
partie de la France, espérant gagner à leur foi les hérétiques de cette 
contrée, les Vaudois, déjà persécutés à cette époque, et animés de sen- 
timens analogues aux leurs contre Ja hiérarchie sacerdotale et les céré- 
monies de l'Église. Les deux sectes, en effet, se mêlèrent intimement, 
et confondirent un instant leurs destinées. Le dominicain Etienne de 
Belleville, qui a séjourné à Lyon en j 223, et interrogé, en sa qualité 
d'inquisiteur, les hérétiques qu'on découvrait, nous a tracé le plus 
curieux tableau des Vaudois de son temps ^. 

- Ils refusent absolument, dit-il, l'obéissance à l'Eglise romaine qu'ils 
appellent la Babylone impure de l'Apocalypse. Pour eux tous les gens 
de bien sont prêtres, ayant reçu de Dieu l'ordination, que les ecclésias- 
tiques ne reçoivent que des hommes. Tous les gens de bien, et, suivant 
quelques-uns, même les femmes, peuvent donner l'absolution et consa- 
crer le pain en prononçant les paroles prescrites. Ils. enseignent qu'il 
suffit de confesser ses péchés à Dieu et que Dieu seul a le droit d'ex- 
communier. Il est même permis, d'après eux, de rompre les liens du 
mariage pour s'attacher à leur secte. Ils ne croient pas davantage au 

^Chron, anonym, Laudun, canonicî; Bouquet, 18, 715. 

«Can. 2. Mansi., Collectto concU.f 22, 982. 

^Cés, d'Heîsterb., Hîst memor,, 889. 

^ VUa S, Tkomœ Aquin, Acta SS., Mars, 1. 

^ Étienno de Belleville (Steplian. do Borbone, orcl. ff. Prœdic). Liber de VII donig 
Spirituê sanctiy ms. de la Sorbonnc, n^ 938, p. 4, titul. 7, cap. 30, p. 395. Le passage 
on question se trouTo aussi chez d'Argentrë, Collectto judicior, denoviserrorlbus^l, 87. 
— Voy. encore VAppendiv du Cad. Cadoniensis de la Somme de Rainerio, ibid., 1, 
50. Cet appendijc n'est probablement qu'un extrait de TomTOge d'Etienne de Belleville. 



ZTF 



32 LES VAUDOIS PANTHÉISTES. 

mérite des indulgences et à l'efficacité des prières en faveur des morts, 
car pour eux le purgatoire n'existe que dans cette vie. Ils rejettent le 
mensonge et le serment, dénient le droit d'exercer la justice et de faire 
la guerre si ce n'est aux démons, et permettent de se soustraire au jeûne et 
de travailler pendant les fêtes des saints, à condition toutefois de ne 
scandaliser personne, car, selon eux, il n'y a d'autres saints que les 
gens de bien ici-bas. Pareillement ils considèrent comme un péché 
d'adorer la croix et le corps de Christ et de payer la dîme au clergé; 
ils appellent fils du diable les prêtres enrichis, et refusent de recon- 
naître aux cimetières et aux églises un caractère particulier de sainteté, 
toute terre, selon eux, étant également bénie de Dieu. Ils se moquent 
des chants religieux et des lumières qu'on brûle devant les images 
consacrées, et appellent par dérision les consécrations des églises et des 
autels les fêtes des pierres. 

« Ils prétendent que tout homme de bien est le fils de Dieu de la 
même manière que Christ l'a été : Christ a eu Dieu ou le Saint-Esprit 
pour âme, et voilà ce qu'ils disent également des autres hommes. Ils 
croient à l'incarnation, à la naissance, à la passion, à la résurrection 
du Christ; mais ils entendent par là la conception, la naissance, la 
résurrection spirituelle de l'homme parfait au moyen de la pénitence. 
Pour eux la vraie passion de Jésus est le martyre du juste, et le véri- 
table sacrement est la conversion de l'homme, car c'est là qu'est feit le 
corps de Christ. Voici la Trinité qu'ils admettent : le Père est celui 
d'entre eux qui convertit un étranger à leur doctrine, le Fili est celui 
qui est converti, le Saint-Esprit la vérité au moyen de laquelle et au 
sein de laquelle s'opère cette conversion. C'est là ce qu'ils entendent 
dire lorsqu'ils affirment croire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Sui- 
vant eux, l'âme de tous les hommes depuis Adam est le Saint-Esprit 
qui est Dieu ; majs si l'homme pèche, le diable se met à la place du 
Saint-Esprit. C'est parce que Dieu habite en eux que tous les hommes 
de bien sont prêtres; c'est Dieu qui opère par eux et qui leur confère 
le pouvoir de lier et de délier. 

" Cependant ils diffèrent beaucoup entre eux, suivant qu'ils sont 
plus ou moins atteints de ces erreurs. Presque tous accordent que l'âme 
de tout homme de bien est le Saint-Esprit, c'est-à-dire Dieu; mais il y 
en a d'autres dont les sentimens sont un peu moins mauvais et dont 
l'erreur est que tout homme de bien peut faire le corps de Christ dans 
l'eucharistie, en prononçant les paroles prescrites. J'ai vu brûler une 
hérétique qui, placée devant un autel improvise, s'était imaginé con- 



LES VAUDOIS PANTHÉISTES. 33 

sacrer les espèces; j'ai entendu une mère et sa fille, atteintes de ces 
mêmes erreurs, quoique d'opinion différente sur certains points, faire 
preuve d'une connaissance très-approfondie des propositions qu'elles 
défendaient : elles furent brûlées toutes deux. »» 

La secte de Lyon a donc possédé un ensemble assez peu homogène * 
de doctrines. La première série des propositions relatées est en tout 
point conforme à ce que nous savons de la doctrine particulière des 
Vaudois au commencement du treizième siècle. La seconde nous re- 
trace les principes fondamentaux des Amalriciens. Les dernières proposi- 
tions de cette seconde série nous montrent d'une manière frappante la 
fusion de la doctrine déjà si évangélique des Vaudois avec la métaphy- 
sique panthéiste importée dans la secte par les hérétiques de Paris : 
d'abord l'essai de concilier le principe de l'inhabitation substantielle de 
Dieu dans l'homme avec l'idée de la corruption amenée par le péché, 
puis la justification de la liberté vaudoise vis-à-vis du sacerdoce ecclé- 
siastique au moyen de ce même principe de l'union de l'homme et de 
Dieu. L'hérésie panthéiste avait pu d'autant plus facilement se faire 
accepter des Vaudois que ceux-ci n'avaient pas encore définitive- 
ment arrêté leur doctrine, et ne possédaient donc aucun moyen de 
distinguer la fausse spéculation de la vraie, surtout si elle aboutis- 
sait aux résultats pratiques qu'ils avaient déjà proclamés eux-mêmes. 
Sans doute, les Vaudois ne virent, au commencement, dans les dis- 
cours de leurs nouveaux frères que des descriptions fortement imagées 
de l'union extatique de l'âme avec Dieu; le panthéisme se sera glissé 
dans la secte à la suite du mysticisme. Il est à remarquer cependant 
que les théories morales que nous avons signalées chez les Amalriciens 
après 1209 ^^ s^ ^^^^ point montrées à Lyon : l'esprit éminemment 
chrétien des sectaires de ces contrées aura empêché les nouveaux venus 
de dévoiler les conséquences extrêmes de leur enseignement, ou bien, 
si l'arrivée des hérétiques à Lyon remonte aux premières années après 
les événemens de Paris, à une époque où ces doctrines pratiques 
n'étaient pas encore formulées, le caractère sérieux de la piété vaudoise 
aura empêché ces doctrines de naître. Mais les deux élémens ainsi 
juxtaposés, malgré l'influence qu'ils ont exercée l'un sur l'autre, étaient 
trop différens pour que leur union eût pu être parfaite et durable; la 
persécution même ne l'a pas cimentée. Etienne de Belleville constate 
qu'une fraction de la secte était demeurée étrangère à l'invasion des 
idées panthéistes; sans doute l'influence de ces idées est allée en dimi- 
nuant depuis ce moment, car ptes tard nous n'en trouvons plus trace. 



€>^ 






34 LE PANTHÉISME DES ECOLES. 

* 

Rien dans la théologie ultérieure des Vaudols ne rappelle leur contact 
momentané avec les disciples d'Amaury. 
Dès lors l'hérésie populaire disparaît pour quelque temps de France. 

Dans les écoles, le panthéisme systématique vécut d'une existence 
languissante jusque vers la seconde moitié de ce siècle, pour s'éteindre 
sous l'influence d'un nouveau courant d'idées provoqué par la réaj^a- 
rition du nominalisme. En i23i, Grégoire IX crut atteindre la source 
même de V hérésie en renouvelant la défense de lire les livres naturels 
d'Aristote *. Après lui, Albert le Grand et Thomas d'Aquin jugèrent 
qu'une réfutation au moyen de la dialectique produirait plus d'effet 
que les anathèmes répétés de l'Eglise. Us opposèrent donc aux doctrines 
d'Amaury et de David les principes du théisme chrétien, combattant le 
système qui fait de Dieu la substance matérielle ou le principe formel 
du monde par l'exposition des vrais rapports de l'être personnel de 
Dieu et de la création. Grâce aux citations dont est émaillée leur polé- 
mique, il nous est possible d*entrevoir ce qu'ont été les doctrines qu'ils 
attaquent. Saint Thomas composa un traité particulièrement dirigé 
contre les partisans d'Averrhoës, qui concluaient de l'identité de l'élé- 
ment intellectuel dans la nature humaine à l'unité de l'intelligence uni- 
verselle*. Mais telle était encore à cette époque l'influence de la philo- 
sophie antique sur les esprits cultivés, influence constatée explicitement 
par l'inquisiteur Monéta de Crémone, lorsque dans son grand ou- 
vrage contre les Cathares et les Vaudois, écrit vers l'an 1240, il réfute 
longuement l'erreur des « docteurs qui marchent sur les traces des phi- 
losophes païens et estiment que le monde est éternel ', »» que Thomas 
d'Aquin ne sut pas lui demeurer absolument étranger, pas plus que ne 
l'avait su autrefois saint Augustin, et que, tout en affirmant très-éner- 
giquement la transcendance de la personnalité divine, il reproduisit 
lui aussi en maints passages les formules qui définissent Dieu comme 
l'être absolu et immuable, intelligible seulement dans ses manifesta- 
tions, causalité suprême et substance de tout ce qui est. Aussi, après 
sa mort, ces concessions aux tendances intellectuelles de son époque 
faillirent-elles compromettre sa réputation d'orthodoxie. Attaquée à la 
fois à Paris et à Oxford, sa doctrine fut défendue avec énergie par 

1 Du Boulay, Hist. Univ. Far., 3, 140. 

^Secund. Sentent., dîst. 17, queest. 2, art. 1, — et le traite De uniiate inieUtctm 
contra AverroUtas, 0pp. Venise 1745, în-4o, t. 19. 
^JSumma adv. Cath. et WcUd.y Rome 1743, ioglbL, p. 477. 



LE PANTHÉISME DES ÉCOLES. 35 

Tordre des dominicains. Au Protectorium TTi. Aquinatis du domini- 
cain Robert d'Oxford avait succédé^ en i285^ le Reprehensorium/r, 
Thomœ du franciscain Guillaume de Lamare_, et dans Tintervallc 
révêque de Paris Etienne Tempier avait condamné^ en 1276^ plu- 
sieurs propositions de l'illustre docteur. Mais les dominicains _, attaqués 
dans la personne de leur principal représentant, décidèrent en 1286, au 
chapitre général de Paris, de faire de la justification des opinions de 
Thomas d'Aquin le but essentiel de leur activité et la condition absolue 
du séjour des membres dans Tordre. Grâce à la considération dont ils 
jouissaient dans T Eglise, grâce surtout à la valeur intrinsèque des 
ouvrages qu'ils défendaient, ils réussirent à réhabiliter la mémoire de 
Thomas d'Aquin, si bien qu'il put être canonisé en i322 et que le 
jugement de Tévêque de Paris fut annulé trois ans plus tard. 

En la même année 1276, où furent condamnées quelques proposi- 
tions du « docteur angélique « , le pape Jean XXI apprit que certaines 
erreurs troublaient «la source vive de la sagesse salutaire,»» T Univer- 
sité de Paris. Il chargea Tévêque Etienne de faire un examen rigoureux 
des doctrines professées à cette école. Etienne ne découvrit pas moins 
de deux cent dix-neuf hérésies, avancées pendant les dernières années 
par les étudians de la Faculté des arts sous forme de questions discu- 
tables : procédé nullement compromettant, grâce auquel la témérité 
des opinions se dissimulait sous le principe peu sincère au fond que ce 
qui est vrai selon la philosophie peut être faux selon la foi. Dans le 
pêle-mêle de ces propositions, qui toutes ne sont pas fausses, nous li- 
sons les suivantes : 

** L'on ne peut rien connaître de Dieu, si ce n'est qu'il est. — L'être 
pur de Dieu ne peut se concevoir d'une manière positive, mais seule- 
ment d'une manière négative. — En Dieu la Trinité et Tunité s'excluent 
autant que le simple exclut le composé. — Dieu ne connaît autre chose 
que lui-même. — L'activité de Dieu est éternelle comme son être. — 
La création n'a jamais été possible; mais il faut croire le contraire selon 
la foi. — Le monde est éternel. — Rien n'est Teffet du hasard; tout est 
le produit d'une nécessité immuable. — La volonté et Tintelligence ne 
fonctionnent point par elles-mêmes, mais en vertu d'une cause éter- 
nelle, de même que les corps célestes, — Tous les mouvemens de la 
volonté doivent être ramenés au moteur premier. — Il ne peut pas y 
avoir de péché dans les facultés supérieures de Tjâme. — La simple for- 
nication entre célibataires n'est pas un péché. — La mort est la fin de 
toute crainte. — C'est dans cette vie el non dans Tautre que l'homme 



36 ORTLIEB DE STRASBOURG ET LES ORTLIBIENS. 

possède la félicité. — L'on ne doit point prier. — L'intelligence humaine 
est éternelle parce qu'elle provient d'une cause immuable. — La con- 
naissance perçue par l'intelligence ne diffère pas de la substance de 
l'intelligence. — Il n'y a pas de différence entre le sujet qui connaît et 
l'objet qui est connu; de même tout ce que nous connaissons est un 
dans l'intelligence. — Il n'y a dans tout l'univers qu'une seule intelli- 
gence *. »» 

Plusieurs de ces propositions avaient déjà été condamnées, en 1270, 
par l'évéque de Paris*. Leur réapparition pendant les années suivantes 
prouve combien était encore vivace le désir des spéculations aven- 
tureuses. Malheureusement, ce n'était plus un profond besoin de l'in- 
telligence qui les faisait entreprendre, mais le vain plaisir d'engager 
une lutte dialectique sur des questions réputées dangereuses pour la foi. 
Ces questions elles-mêmes ne se reproduisirent plus dans la suite. La 
philosophie réaliste, tombée au rôle d'un simple exercice de l'esprit, 
disparut peu à peu devant l'influence croissante d'Aristote. Les discus- 
sions entre les Thomistes et les Scotistes amenèrent le triomphe du 
nominalisme : la source des grands systèmes fut dès lors tarie dans les 
écoles. 

Les contrées occidentales de l'Allemagne furent, au moyen âge, le 
véritable foyer de l'hérésie panthéiste. Les florissantes cités du Rhin 
renfermaient une bourgeoisie enrichie par le commerce et animée des 
plus larges sentimens d'autonomie politique et religieuse; aussi toutes 
les sectes hostiles à l'Église, les Cathares, les Henriciens, les Vaudois, 
y trouvèrent-elles un facile accueil. A cet esprit d'indépendance, les 
populations de ces pays joignaient des tendances mystiques très-pro- 
noncées, dispositions trop favorables pour que le panthéisme populaire 
ne jetât pas à son tour dans ce sol de profondes et durables racines. 

Mosheim, sur la foi de vagues indices, suppose qu'il faut chercher 
en Italie l'origine de la secte hérétique qui, sous différens noms, sou- 
tint dans cette partie de l'Allemagne, pendant plus de deux siècles, une 
lutte sans cesse renaissante contre l'Eglise'. Quiconque connaît les 
opinions des disciples d'Amaury et des sectaires de Lyon n'hésitera pas 
à la considérer comme une ramification du panthéisme de France, au- 
quel d'ailleurs Gerson l'a déjà rattachée*. Avant Amauiy de Bène^ 

iD'Argentrë, Collect. judic. de «lov. errorib.y 1, 175. 

«D'Argentré, ibid., 1, 188. 

^ImiittU, kiat. eccles,, 384, note t 

^ Trcuiatuê de cantic, ariffinali raiione, Opp., 8, 2, 622. 



 



ORTLIEB DE STRASBOURG ET LES ORTLIBIENS. 3 7 

nulle trace d'une semblable doctrine dans les pays du Rhin : immédia- 
tement après la persécution des Amalriciens_, les deux sectes de Lyon et 
d* Alsace surgissent simultanément et professent des principes analogues. 
Ce n'est donc pas une hypothèse trop invraisemblable d'admettre que 
plusieurs disciples d^Amaury, entre autres celui dont la secte porte le 
nom, se sont réfugiés, après les événemens de 1209, ^^^^ ^^^ provinces 
occidentales de FAllemagne et ont implanté dans ces pays Thérésie de 
leur maître. 

Dans un fragment ajouté à la Somme de Rainerio Sacchoni contre 
les Cathares et les Vaudois, il est dit qu'un certain Orclenus ou, d'a- 
près une meilleure version, Ortlenus de Strasbourg, a été condamné 
par Innocent III pour avoir enseigné " que l'homme doit s'abstenir de 
tout ce qui est extérieur et suivre l'impulsion de l'Esprit qui est en 
lui'». A la place du mot inconnu Ortlenus il faut sans doute lire 
Ortlevus, c'est-à-dire Ortleb ou Ortlieb, nom qui paraît avoir été 
assez fréquent à l'époque dont nous parlons*. Cet Ortlieb est évidem- 
ment le chef de la secte des Ortlibenses ou Ortlibarii dont il est ques- 
tion également dans le passage cité*. L'histoire ne sait rien d'une 
condamnation de c«t homme par Innocent III; l'on est donc réduit à 
supposer ou bien que les pièces du procès existent encore à Rome, ou 
que l'auteur de cette notice, trompé par la ressemblance des deux 
doctrines, a étendu à Ortlieb la condamnation d'Amaury par le concile 
du Latran. L'exposition de l'enseignement des Ortlibiens mettra en 
lumière ce rapport de parenté "qui les unit aux sectaires de Paris et de 

* B^l PP. max.y 25 , 277. 

2Nou8 trouvons ce nom dans plusieurs documens de ce temps : En 1197, Ortlîe- 
bus; en 1200, Ortleb, bourgeois de Strasbourg; en 1210, Ortliebus, sculieius de Ehen- 
Jiehn; en 1238, Ortliebus de Falkenstcin; en 1336, Claus Ortlieb, 9clwffe zuo Urmat. 
(Scbmidt, Hist. du chapitre SairU-Thomai de Strasb.y chartes 12 et 13; — Als. dipl.f 
1,389; 1,381; 2, 156.) 

^BibL PP. max.y 25, 266. — Ce passage et plusieurif autres sont sans doute 
roBuyre d^un inquisiteur allemand qni a interpole Touvrage de Rainerio suivant les 
besoins particulier» du milieu dans lequel il vivait (v. Giesclcr, De JRainerii Sacchoni 
Summa commentatio crUîcay Gœtting» 1834). Il se compose de deux fragmens indë- 
pendans Tun de Tautre, le premier commençant par le mot Ordibarii^ le second 
par le mot Ortlibenses y et donnant chacun avec plus ou moins de développemens 
nue exposition complète de la doctrine des sectaires. — Un manuscrit interpole du 
traite de David d^Augsbourg, De Iiœresi pauperum, longtemps attribue au dominicain 
Yvonetus (v. les recherches de Pfeiifer dans la Zeitschrift de Haupt, 1853, 9, 55), nomme 
les Ortlibarii sans indiquer leur doctrine. Ce manuscrit se trouvait à Fancienne Bi- 
bliothèque de Strasbourg. — La même Bibliothèque possédait un traite manuscrit, 
datant, ainsi que le prëcëdent, du milieu du treizième siècle et contenant la doc- 
trine des Ortlibiens, trésor perdu pour la science comme tant d^autres. 



38 ORTLIEB DE STRASBOURG ET LES ORTLIBIENS. 

Lyon, et il fera ressortir les idées qui leur sont particulières. Nous 
laissons la parole à Tauteur du fragment en question : 

« Avant la naissance de Jésus-Christ^ disent-ils, le Père a agi seul; 
la Trinité n'existait pas encore. Celle-ci n*a été complétée que lorsque 
Jésus se fut attaché son premier disciple saint Pierre, qui seconda le 
Seigneur dans son ministère : ce fut là le Saint-Esprit, lequel opère 
dans le monde de concert avec le Fils. — Le monde est étemel. Dieu 
ne Ta pas créé. Si Ton demande comment Adam peut encore être appelé 
le premier homme , la réponse est qu'Adam a été le premier homme 
que Dieu a créé membre de leur secte en lui faisant connaître et ac- 
complir sa volonté. — Fondée par Adam, leur secte a traversé les 
temps comme l'unique dispensatrice du salut, hors de laquelle tous les 
hommes ont péri. C'est elle qui est la véritable arche de Noé. Elle a 
sauvé huit hommes depuis Adam jusqu'au temps présent, entre autres 
Jésus-Christ; ces huit élus de Dieu l'ont successivement rétablie, alors 
qu'elle était menacée dans son existence. Ainsi s'est transmis le pré- 
cieux dépôt de la grâce divine. — Christ a été le fils véritable de Joseph 
et de Marie, et de plus un pécheur. Ce n'est que par la prédication 
de Marie qu'il est devenu le Fils de Dieu ; Marie a donc été la fille de 
Dieu avant que Jésus n'en ait été le Fils. C'est de cette manière qu'elle 
a donné le jour au Fils de Dieu tout en restant vierge. Christ a obtenu 
le salut en entrant dans leur secte ; la pénitence, par laquelle il a dû 
passer pour en devenir membre, est la seule Passion qu'il ait endurée. 
De même, ils n'attribuent aucune réalité à la mort et à la résurrection 
du Seigneur. Le Fils meurt, lorsque l'un d'entre eux tombe dans un 
péché mortel ou qu'il quitte la secte; il ressuscite quand ce même 
frère fait pénitence. — Ils se disent eux-mêmes les fils de Dieu. — 
Le pape, suivant eux, est la source de tout mal; il est un docteur de 
l'erreur. Les prêtres sont les guides des âmes sur le chemin du men 
songe ; les chants d'église ne sont que clameurs de l'enfer. Ils n'a- 
joutent aucune foi aux indulgences ni au pouvoir des clefs. Selon eux, 
l'homme, lorsqu'il est devenu parfait et qu'il est le Saint-Esprit, peut 
lier et délier et faire toutes choses. Pareillement, ils affirment qu'on 
n'est pas tenu de payer la dime au clergé et que les prêtres doivent 
vivre du travail de leurs mains comme tout autre artisan. Ils rejettent 
aussi les sacremens : le baptême, disent-ils, n'a pas de valeur indépen- 
damment du mérite de celui qui le confère; il ne sert à rien aux enfans 
étrangers à leur secte; un juif peut être sauvé sans baptême s'il entre 
dans leur association. Le corps de Christ dans l'eucharistie n'est que 



ORTLIEB DE STRASBOURG ET LES ORTLIBIENS. Sq 

du paîn ordinaire; par contre, ils appellent leur propre corps le vrai 
corps de Christ. — Ici peut se placer ce que nous savons de renseigne- 
ment d*Ortlieb lui-même: « L'homme doit s'abstenir de touf ce qui est 
extérieur, pour suivre l'Esprit qui est en lui. » Il entendait certaine- 
ment par là opposer à la loi extérieure et aux pratiques de l'Église l'ins- 
piration directe du croyant. — « Quant au mariage, ils le restreignent 
à la simple communion spirituelle des époux, n'admettant d'autre gé- 
nération que la conversion des hommes à leur secte. » Ils vivent avec 
une grande austérité et s'imposent de lourdes pénitences et des jeûnes 
fréquens. 

•* Les quatre évangiles, disent-ils, sont des livres utiles, car ils sont 
écrits dans les cœurs ; mais les ouvrages des quatre grands docteurs 
saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise et saint Bernard, sont 
inutiles, car ils ne sont écrits que sur du parchemin. Saint Bernard ce* 
pendant ne doit pas être condamné comme les autres, car il s'est con- 
verti à la vérité et il a été sauvé, » Ils rejettent ainsi l'autorité des 
Pères de l'Eglise. De la même manière ils refusent de se soumettre à 
la lettre du texte biblique, et ne voient qu'un enseignement moral dans 
les récits historiques des Ecritures. Il arrive de la sorte que, si on les 
interroge sur les articles de la foi chrétienne, ils les accordent tous, 
mais ils les interprètent d'une manière mystique, si bien que les fem- 
mes de leur secte induisent souvent en erreur nos clercs les plus savans. 
" Ils se composent une Trinité terrestre à l'image de la Trinité céleste 
qu'ils admettent. Le Père est celui d'entre eux qui, par sa prédication, 
a amené un membre à leur secte J le Fils est le membre nouveau con- 
verti par le Père, et le Saint-Esprit est celui d'entre eux qui a secondé 
le Père dans cette œuvre de conversion ou qui a consolidé la foi du 
frère nouvellement admis. Ils se réunissent ainsi par groupes de trois 
pour célébrer leur culte. Le Père se tient entre ses deux compagnons 
qu'il dépasse tous deux; à sa droite est le Fils, plus élevé d'un degré 
que le Saint-Esprit, qui se tient à gauche. Ils représentent ainsi la Tri- 
nité lorsqu'ils prient. Ces trois personnes sont unies entre elles par des 
liens tout particuliers. Si l'on demande à Tune d'elles quel est son pro- 
chain, elle nomme les deux autres personnes qui composent avec elle 
la Trinité. — Ils nient la résurrection des corps, mais ils croient au 
jugement dernier et à la vie éternelle des esprits. Le jugement de 
Dieu, selon eux, viendra quand le pape et l'empereur seront convertis 
à leur secte. Alors seront anéantis tous ceux qui n'auront pas été des 
leurs; quant à eux, ils jouiront en toute éternité d'une paix absolue. 



40 ORTLTEB DE STRASBOURG ET LES ORTLIBIENS, 

tout en continuant à se reproduire à la manière des hommes et à être, 
sujets à la mort terrestre. » 

■ Dans cet ensemble de doctrines^ nous retrouvons l'ide'e de Tidentité 
de la nature humaine et de la nature divine telle que les Amalriciens 
l'avaient enseignée^ sous la forme de l'union substantielle de l'homme 
et du Fils de Dieu^ et revêtue du même emblème de la Trinité humaine 
sous lequel les hérétiques de Lyon se la représentaient. De plus^ nous 
constatons ici la même aversion pour l'Église et son culte^ les mêmes 
opinions au sujet des sacremens^ la même méthode de l'interprétation 
des faits bibliques que chez les autres sectaires; seulement ^ chez les 
Ortlibiens^ la tendance à spiritualiser la lettre de l'Écriture se mani- 
feste d'une manière si complète^ qu'elle imprime à la secte un de ses 
caractères distinctifs. Également digne de remarque est la présence, 
sous une forme un peu affaiblie, il est vrai, des théories apocalyptiques 
de Joachim de Flore, entièrement absentes chez la secte de Lyon. Les 
principes métaphysiques d'Amaury sont encore représentés ici par la 
doctrine de l'éternité du monde et par la négation, au point de vue 
philosophique, de l'idée de la création. Nulle trace, dans ce fragment 
de la Somme de Rainerio, des erreurs pratiques reprochées aux Amal- 
riciens; bien au contraire, nous y trouvons. des indices évidens d'une 
tendance ascétique chez les sectaires de Strasbourg. Sans doute, Ortlieb 
et un certain nombre de ses disciples ont su se maintenir à la hauteur 
morale oîi les avait placés l'enseignement d'Amaury. Cependant il ne 
faudrait pas se hâter de porter sur toute la secte un jugement aussi 
fevorable. Une doctrine qui attribuait à l'homme parfait, identifié avec 
le Saint-Esprit, une absolue souveraineté religieuse et morale et qui 
enseignait qu'il faut se soustraire à toute influence extérieure pour ne 
suivre que l'impulsion de l'Esprit intérieur, ne pouvait pas exercer une 
influence salutaire sur la vie du peuple. En i2i5, on brûla, à Stras- 
bourg, quatre-vingts personnes de tout rang *; la plupart des condam- 
nés étaient des Vaudois, maîs dans le nombre il s'en trouvait égale- 
ment qui disaient que les péchés les plus grossiers sont permis et con- 
formes à la nature*. D'après un chroniqueur suisse, cette hérésie 
comptait, en 1 2 1 6, des partisans dans toute l'Alsace et avait pénétré 
jusqu'en Suisse'. Si donc l'idéalisme moral d'Amaury de Bène s'est 

* Annales Argent., chez Bœhmer, Fontes rerum german.<, 2, 105. 
^Nauderas, Chronica, Col. 1579, in-fol., p. 912. 

BHartmaim, Annales Eremi (du couvent d'Einsiedlen en Suisse), chez Fûslin, 
Mrchen- und Eetzergeschichte der mUil&m Zeit, 2, 6. 



ORTLIEB DE STRASBOURG ET LES ORTLÏBIENS. 41 

conservé chez quelques jnembres de la secte^ s'il a même engendré l'as- 
cétisme dans quelques âmes heureusement disposées^ le matérialisme 
pratiqué a envahi d'autres âmes plus grossières. Dès 121 5, cette double 
conséquence d'un même principe était représentée chez les Ortlibiens. 
Le nom des Ortlibiens ne tarda pas à disparaître. Il n'est plus guère 
mentionné que dans la loi que l'empereur Frédéric II publia à Padoue, 
en I Z24, contre les hérétiques de son temps K Vers le milieu de ce 
siècle^ les sectaires panthéistes des pays du Rhin commencent à être 
connus sous le nom de Frères du libre esprit. La doctrine nouvelle 
s'était répandue au loin } elle comptait de nombreux partisans dans 
les villes et dans les couvens de ces contrées. La secte des Ortlibiens, 
paraît-il, s'absorba dans ce vaste développement de l'hérésie dont elle 
avait été le premier foyer en Allemagne. Vers i25o, il y eut, à Cologne, 
des hérétiques « recherchant l'apparence de la liberté, » mais enseignant 
des doctrines si blasphématoires, si contraires à l'Eglise et à Tordre 
social, que le chroniqueur n'osa pas les rapporter*. Peu de temps 
après, on trouva en Souabe, dans plusieurs couvens d'hommes et de 
femmes, des gens qui disaient qu'on ne peut pas mieux servir Dieu que 
parla •« liberté de l'esprit'. » Depuis cette époque, l'hérésie n'est plus 
mentionnée pendant quelque temps par les historiens. Les troubles de 
l'interrègne agitaient l'Empire, la juridiction de l'Église était aflfaiblie, 
les seigneurs et les magistrats résistaient aux évéques et aux moines; 
nul ne faisait attention aux sectes au milieu de l'anarchie générale. A 
ces conditions éminemment favorables aux progrès de l'hérésie se joi- 
gnait l'aversioa que l'on éprouvait pour Rome dans beaucoup de con- 
trées de l'Allemagne, et qui s'exprima avec tant de force dans les poésies 
des Minnesctnger. La secte panthéiste s'est ainsi propagée dans Tombre 
jusqu'au commencement du quatorzième siècle, oti nous la voyons 
reparaître avec une énergie nouvelle. 

* S0U8 le nom à^Ortoleni; Hartzheim, Condlîa germ.j 3, 509. 

^Nider, Formicariusy Strasb. 1517, m-4o, p. 45*, d'aprës un manuscrit d*Albert le 
Grand. 

^Mart. Crusîus, Aimâtes Suev.^ p. 3, 1. 2, c. 14, d'après le dominicain Félix Fa- 
ber, du quinzième siècle. 



\ 



42 LES BÉGHARDS JET LES BEGUINES. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 



QUATORZIEME ET QUINZIÈME SIÈCLES. 



Les Béghards et les Béguines, — Les Frères et les Sœurs du libre 
esprit. — Maître Eckhart, — Les Frères du libre esprit (fin). — 
Marguerite Porrette, Jeanne Dabenton et les Turlupins. — Les 
Hommes de V intelligence, de Bruxelles, — Les Adamites ou Picards 
de Bohème, 



Vers la fin du douzième siècle apparaissent dans les Pays-Bas des 
associations religieuses d'un genre tout particulier. Les croisades, 
s* ajoutant aux guerres continuelles, aux maladies et aux autres maux 
qui affligeaient les populations, avaient aggravé les malheurs du temps. 
Pour les orphelins et les veuves, nul asile que le cloître. Les femmes 
tombées dans la misère, qu'effrayait la règle sévère des couvens et qui 
désiraient rester honnêtes, étaient réduites à demander à la mendicité 
les moyens de vivre, que le travail ne leur procurait que d'une manière 
insuffisante, surtout en temps de disette. Elles cherchaient donc à com- 
pléter leur g^in modique en implorant la charité des passans, ou bien, si 
Tâge et les infirmités leur interdisaient le travail, elles vivaient exclu- 
sivement d'aumônes. Vers Fépoque indiquée, la position de ces mal- 
heureuses commence à se modifier : à la voix d'un prédicateur zélé, ou 
bien d'après les dispositions du Magistrat, ou plus souvent encore sur 
l'initiative de quelque riche et charitable bourgeois, elles se réunissent 
et forment une association d'un caractère à la fois laïque et religieux, 
parfaitement indépendante au début de tout ordre monastique et placée 
la plupart du tempssous la seule surveillance de l'évéque. Telle est l'ori- 
gine de l'institution des Béguines^ institution d'une haute importance 



.. .j. 



LES BÉGHARDS ET LES BÉGUINES. 48 

sociale au siècle où elle a paru, et qui a dû à sa grande utilité un dé- 
veloppement considérable *. 

' On a beaucoup discute sur la signification du mot Béguine. En Belgique, cette 
question a suscite au dix-septîëme et au dix-huitiëme siëcle une controverse trës-yivo 
àlaquelle les rivalités des principales maisons deBëguines ne sont pas restées étran- 
gëres. Les uns ont rattaché ce nom à sainte Begge, la fille de Pépin de Landen, créa- 
trice présumée de Tinstitution des Béguines au septième siëcle ; les autres y ont vu 
le surnom populaire donné à un prêtre de Ltiége, Lambert dit le Bëg^e, fondateur 
d^une communauté de béguines en cette ville (1180). De ces deux opinions la seconde 
seule 8*est maintenue jusqu^aux temps présons. En 1843 elle a trouvé un défenseur 
décidé en la personne de Hallmann {Die Qeachichte des Vrêprunga der helgiscken 
Beghineriy Berlin). Gieseler (Mrchengeêchiche, U, 364 ss.) et Wackemagel (AUdetU- 
8che8 Wœrterbuchf § Beghine) Tout adoptée, le second, il est vrai, non sans mani- 
fester quelque doute, tandis que Grimm (Deidsches Wcarterhuch, I, 1299) la rejette 
comme la première, et déclare le problème insoluble. Nous pensons également que cette 
seconde hypothèse ne peut guère mieux se justifier que la précédente. En effet, com- 
ment admettre que le surnom donné au prêtre Lambert à cause de sa prononciation 
vicieuse se soit étendu aux femmes pauvres recueillies par lui dans son domaine, et, 
chose plus invraisemblable encore, ait été donné aux membres de toutes les asso- 
ciations analogues à celles de Liège qui surgirent peu après en des localités où le 
nom de Lambert le Bègue n'est jamais parvenu à la connaissance du peuple? Du 
reste, Hallmann paraît avoir senti lui-même Tinvraisemblance de cette conjecture, car 
il Tabandonne en partie k la fin de son travail, et, ruinant lui-même Tautorité du 
récit de Gilles d'Orval (datant de 1230), sa source la plus importante, il nous ap- 
prend (p. 112) que «par une de ces erreurs légères dont les historiens du moyen ftg« 
se rendent souvent coupables, Gilles a pris pour un surnom populaire ce qui n'était 
en réalité que le nom de famille de Lambert : comment, en effet, ce prêtre aurait-il 
pu être un prédicateur fort goûté, comme Gilles le raconte, s'il avait été bègue? » 
Notre auteur oublie apparemment que les noms de famille n'étaient pas encore en 
usage à cette époque, et, par le reproche quil adresse à Gilles, il reconnaît implici- 
tement qu'il n'est pas possible d'expliquer le mot Béguine par le surnom du prêtre 
Lambert. 

Les circonstances extérieures qui ont donné naissance aux réunions des Béguines 
devront nous fournir le plus sûrement l'explication de leur nom. Avant de for- 
mer une société particulière, les Béguines étaient confondues dans la foule des 
femmes pauvres qui vivaient d'aumônes. Or étymologiquement Béguine ne peut si- 
gnifier que mendiante, en admettant que ce mot s'est formé de la même manière que 
d'autres mots analogues qui tous dérivent d'un verbe. Ainsi LoUhard vient de lolleUf 
réciter des prières (« Lolhardi loUant ut micas undique tollant, etc., »> est-il dit dans 
une vieille poésie satirique ; v. Matthias von Chemnat , Ckronik Friedr. L des 8kg- 
reichen, dans les QueUen sur hayer, u. deutschen Oesch, Mîlnchen 1862, H, 110), Pa- 
pelhard de papeln ou plapem, babiller, même sens. Bégkard, que les auteurs alle- 
mands du quatorzième siècle écrivent Begehart ou Beggehart (Tauler, 2« sermon pour 
le 3« dimanche après la Trinité, n^ 30 Cod. A, 89, in-4o, quatorzième siècle de l'aûc. 
Bibliothèque de Strasb., Rulman Merswin, Von den neun FeUen, Leipz. 1859, 
p. 33), et les auteurs latins Beginhardi ou Begihardi (« conversî seu Begihardi, hoc 
est firatres non habentes domicilia, in processione mendicantea cibaria.»» J.nna^ domin, 
Colmar, ad annum 1302, p. 190), dérive évidemment delà même racine que Béguin^, 
d'un verbe beggeuy mendier, que le dialecte des Pays-Bas a dû posséder à cette épo- 
que et que nous rencontrons encore en anglais {to heg, a heggar). Cette solution 
s'est présentée à l'esprit de Mosheim; 11 la repousse en disant que les Béguines ne 



44 LES BÉGHARDS ET LES BÉGUINES. 

La première de ces associations qui nous est connue d*une manière 
plus précise est celle de Liége^ fondée dans les années i i8o à 1 1 84^ par le 
vénérable prêtre Lambert^ surnommé le Bégue^ dans une campagne qu'il 
possédait près de la ville *. En 1202, nous rencontrons un semblable 
établissement à Tirlemont, en 1212 à Valenciennes^ en 12 19 à Douai, 
en 1227 à Gand, en i23o à Anvers, en 1234a Louvain et à Bruges et 
en i25o à Bruxelles. Cette institution se répandit rapidement hors des 
limites du pays où elle était née. Les auteurs français du milieu du 
treizième siècle la mentionnent comme existant dans les principales 
villes de France, surtout à Paris et à Cambrai, où elle comptait au delà 
de mille membres à la mort de saint Louis. En i25o, elle ne possédait 
pas moiife de deux mille adhérentes à Cologne; à Strasbourg, la charité 
des bourgeois commençait à lui ouvrir de nombreux asiles'; vers la 

mendiaient pas, et il ne voit d^autre moyen de rësoudre la difficulté que de donner 
au verbe duquel ce mot paraît provenir, un sens que rien ne justifie, celui de prier 
Dieu ; Béguine signifierait ainsi dévote. Nous croyons plus naturel d^admettre que le 
surnom de mendiantes que les Bëguines devaient à leur première condition, leur est 
reste dans la bouche du peuple, alors même qn^elles ne mendièrent plus. Dans Fasile 
que la charité leur avait ouvert (oratoriwm, gotteshus = Hôtel-Dieu ; au quinzième 
siècle seulement heguinctgium) autant pour améliorer leur condition que pour enle- 
Tcr aux multitudes un spectacle pernicieux, elles n^en continuèrent pas moins à 
vivre indirectement de Tassistance publique et k s*appeler elles-mêmes les « pauvres 
sœurs »> (pauperes sorores^ arme JSchwestern). 

Les premières apparitions des Béguines ont eu lieu presque simultanément et nous 
pouvons ajouter indépendamment les unes des autres, car elles naissaient d*un be- 
soin général des populations à cette époque. Gilles d'Orval place k Liège la nais- 
sance de la famille des Béguines; Thomas de Cambray la place k Nivelles, autre 
ville des Pays-Bas (Mosheim, De BegJiardîs et Beguinahus, p. 105). Cette divergence 
entre deux auteurs contemporains, loin de nous étonner, nous est une preuve qu^il 
ne faut pas chercher l'origine de cette famille religieuse dans une localité déter- 
minée, ni par conséquent la rattacher k l'activité d'un seul homme, mais qu'il con- 
vient de considérer les différentes associations qui ont surgi tout d'abord, comme 
des foyers distincts, dont chacun, dans un certain sens, a droit k la priorité, en vertu 
de la nécessité sociale qui a produit partout les mêmes manifestations de la charité. 
Dans toutes ces localités, le nombre des Béguines a forcément été assez restreint au 
commencement, et le peuple ne les aura guère distinguées du reste des femmes 
pauvres qui continuaient k demander l'aumône : le surnom, une fois transmis, leur 
sera resté. N'oublions pas qu'k l'époque où les deux ordres les plus célèbres ont 
élevé la mendicité k la hauteur d'une vertu évangélique, ce nom ne pouvait rien 
contenir d'injurieux ; dans la suite des temps il a reçu une signification de plus en 
plus religieuse, pour ne plus désigner bientôt que des femmes vivant dans l'humilité 
et dans la pauvreté, et livrées k la pratique assidue des œuvres charitables et des 
exercices de piété. Ce surnom populaire toutefois , nous ne le possédons plus sous 
sa forme primitive, mais uniquement sous la forme latine {Beguina^ Beghina) que 
les écrivains ecclésiastiques lui ont donnée. 

* Mosheim, DeBeghardis, 73 sq, — 2Ch. Schmidt, Die JStraseburger BeginenMuser 
im Mitdalter; dans VAlsaHuy 1859; p, 16. 



/ 



V 



LES BEGHARDS ET LES BEGUINES. 45 

même époque^ elle fait son apparition à Bâle^ à Berne^ à Augsbourg, à 
Hambourg^ à Ltibeck, etc. Le treizième siècle fut l'âge d'or de cette 
institution, dont Matthieu de Paris n'hésite pas à ranger les rapides 
progrès parmi les merveilles de son temps*. 

En France et en Allemagne, les Béguines demeuraient en assez grand 
nombre dans une même maison, tandis qu'en Belgique leur habitation 
nous rappelle moins un cloître qu'une de nos cités ouvrières modernes : 
elle se composait (et elle se compose encore aujourd'hui) d'une série de 
maisons assez petites, dont chacune ne renfermait pas plus de deux ou 
trois Béguines; au centre, s'élevaient une église et un hôpital pour les 
sœurs âgées ou malades; tout près de là se trouvait un cimetière. Le 
genre de vie de ces femmes tenait le milieu entre la vie monastique et 
la vie profane. Elles ne renonçaient nullement à la société des hommes, 
aux affaires et aux préoccupations terrestres; elles faisaient vœu de 
chasteté et d'obéissance, mais non d'une manière absolue comme reli- 
gieuses; elles conservaient la liberté de quitter l'association quand elles 
le voudraient et de contracter mariage. Celles qui n'étaient pas entière- 
ment pauvres pouvaient même disposer par testament d'une certaine 
partie de leur avoir. A l'intérieur de leur maison, elles s'occupaient de 
différens travaux de femme, et consacraient une partie de leur temps 
aux prières et aux lectures pieuses. Souvent aussi elles se rendaient 
dans les différentes familles de la ville pour soigner un malade; quand 
elles recevaient des legs, elles s'appliquaient à célébrer l'anniversaire 
de la mort de leurs bienfaiteurs, en assistant à des messes pour le 
repos de leur âme et en récitant des prières sur leur tombe. Les Bé- 
guines jouissaient ainsi de la plus grande partie des bienfaits de la 
vie des couvens, sans en éprouver les désavantages. 

Elles ne tardèrent pas à trouver des imitateurs. Des confréries d'arti- 
sans, le plus souvent de tisserands, se formèrent à leur image dans les 
différentes villes oti elles possédaient des établissemens. Appelés par 
le pQxxplcBéghards^ les membres de ces associations éminemment laïques 
joussaient de la même indépendance que les Béguines ; ils consacraient 
leur vie au travail manuel et aux exercices de piété, et s'attirèrent ainsi 
la faveur des populations. 

Les progrès de ces deux sociétés religieuses ne manquèrent pas de 
leur susciter des ennemis, surtout parmi le clergé séculier, dont ils éveil- 
lèrent la jalousie. Les curés des paroisses recevaient une certaine somme 
par an, à titre de dédommagement pour les pertes que leur faisait 

'Mosheim, o, c, 136. 



^ 



46 LES BÉGHARDS ET LES BEGUINES. 

éprouver la présence d'un prêtre spécialement attaché à chacune de ces 
associations; on leur abandonnait même une partie du prix des en ter re- 
mens quand quelque riche bourgeois^ et le cas n'était point rare, de- 
mandait à être enseveli dans le cimetière attenant à rétablissement : 
quant aux ordres religieux, ils ne pouvaientque perdre au créditcrois- 
sant de ces fondations pieuses qui les privaient, non-seulement du con- 
cours de beaucoup de membres, mais encore de donations importantes. 
Le concile du Latran avait décrété que nul ordre n'obtiendrait plus 
à l'avenir l'approbation pontificale; c'est de cette décision que l'on fit 
usage contre les Béghards et les Béguines, en les accusant, entre autres 
griefs, de former une association non reconnue par l'Église. Déjà en 
1 240, Jeanne de Flandre jugea nécessaire d'ordonner à ses magistrats 
de les défendre contre leurs spoliateurs; cinq ans plus tard. Innocent IV 
les prit tout spécialement sous sa protection. En 1261, Urbain IV 
écrivit au doyen de Louvain « de les protéger contre les téméraires qui 
les affligent, et de ne pas permettre qu'on les moleste par des procès ni 
dans leurs personnes ni dans leurs biens*. » Mais en 1274 Grégoire X 
renouvela la sentence du concile du Latran, et dès lors commença le 
déclin de l'institution des Béghards et des Béguines, hâté encore par les 
accusations d'hérésie qui ne tardèrent pas à les frapper. Depuis la fin du 
treizième siècle, ces associations religieuses furent obligées, pour sauver 
leur existence, de sacrifier^ l'une après l'autre, leur indépendance, et de 
se placer sous la protection soit des franciscains, soit des dominicains, en 
acceptant la troisième règle de ces ordres. Les poursuites auxquelles elles 
furent exposées, et surtout leur absorption progressive par le clergé régu- 
lier, firent qu'elles disparurent, au bout d'un certain temps, en France et 
en Allemagne. Dans les Pays-Bas, il se forma, depuis le milieu du quin- 
zième siècle, la Congrégation des Béghards de la troisième règle de 
saint François, dirigée par une assemblée annuelle réunie à Zipperen; 
de là son nom de Congregatio Zipperensis *. Après la tourmente du 
seizième siècle, cette congrégation, réduite à un nombre de membres 
très-restreint, fut réunie, par Innocent X, aux tertiaires franciscains de 
Lombardie, et ne fut, dès lors, plus qu'une province de l'ordre de saint 
François. Quant aux Béguines, elles se maintinrent jusqu'à nos jours 
sur cette terre qui les avait vues naître ; mais, ainsi que nous avons pu 
nous en assurer nous-même, on chercherait vainement, dans les quelques 
établissemens qu'elles y possèdent encore, les vestiges de leur an- 

'Moshoim, o. c, 140 s. 
^Mosheim, 0. c, 191 s. 



LES BEGHARDS ET LES BEGUINES. 47 

cienne autonomie religieuse,, tant elles ont changé de caractère par suite 
de leur entrée dans le tiers ordre des frères mendians. 

A ce déclin de la prospérité extérieure de cette institution se joignit 
encore, comme une conséquence de son rapide développement, la déca- 
dence, intérieure, la corruption des mœurs et des doctrines, amenée 
fatalement par Tentrée dans ces associations d'une foule d'élémens hé- 
térogènes. Déjà en 1244, Siegfried III, archevêque de Mayence, pour 
prévenir Tabus que les plus jeunes dentre les Béguines faisaient de leur 
liberté, prescrivit aux établissemens de son diocèse de ne pas accepter 
des membres nouveaux au-dessous de quarante ans*. En i3oo, Tar- 
chevéque Pierre de Mayence renouvela cette mesure. De même, l'évé- 
que d'Eichstedt, Reinbotto, menaça, vers l'an 1239, les Béguines mal 
famées de son diocèse des peines les plus sévères*. De plus, l'exemple 
des frères mendians paraît avoir ramené quelques Béguines à leur 
ancien genre de vie et donné à certains Béghards des habitudes de va- 
gabondage. Un décret du concile de Mayence de 1295, renouvelé à 
Aschaffenbourg en 1292 et à Mayence en i3io, défend aux membres 
de ces associations de traverser les rues et les places publiques en 
criant : " du pain, au nom de Dieu I »», et de se livrer encore à d'au- 
tres pratiques singulières*. En France, Guillaume de Saint- Amour 
leur reproche vers la même époque de vivre d'aumônes et d'affecter 
une piété extraordinaire en portant en public des vêtemens déla- 
brés*. Il constate qu'ils jouissent, pour ce motif, d'une faveur très- 
grande auprès du peuple que séduisent leurs dehors hypocrites , et il 
exprime le vœu de voir l'entrée des maisons des Béguines interdite 
aux religieux, comme leur est défendue l'entrée des demeures des 
nonnes. Enfin, mis en rapport avec les sectes de leur temps par suite 
de leur immense extension, les Béghards et les Béguines durent natu- 
rellement en subir l'influence, grâce à la liberté de leur genre de vie , 
et leur nom ne tarda pas à être employé pour couvrir toute sorte 
d'hérésies. Dans le sud de la France, on désigna sous ce nom les fran- 
ciscains hérétiques ou Fratricelles ; en Allemagne, dans les Pays-Bas et 
dans le nord de la France, on appela Béghards et Béguines les Frères 
et les Sœurs du libre esprit, Jean XXII donna même ce nom aux par- 

ilbîd., 147. 

3y. son statut, s. a., chez Chmel, Die Handschriften der Wiener Bihl, Vienne 1841 , 
2,349. 

«Mansî, (Mec/, conci/., 23, 298, can. 4; — 25,261, can. 51 ; 825; — Mosheim, 
o. c, 202. 

^Mosheim, o. c, 12* 



48 LES BÉGHARDS ET LES BEGUINES. 

tisans de Gérard Segarelli répandus en Italie'. Toutefois, il ne faut 
pas oublier qu'à côté des membres de ces associations, qui acceptèrent 
des doctrines étrangères à l'Église, il y en eut d'autres qui restèrent or- 
thodoxes, distinction qu'il importe d'observer dans l'étude des sources 
de leur histoire. 

C'est comme partisans de l'hérésie du libre esprit que les Béghards 
et les Béguines rentrent dans l'ensemble des sectes panthéistes au 
moyen âge. 

Vers i25o, Albert le Grand, vivant à Cologne, rencontra pour la 
première fois des Béghards hérétiques. Il écrivit sur leur compte de 
si horribles détails dans un de ses livres intitulé Manuel^ aujourd'hui 
perdu, qu'un auteur postérieur, qui a possédé ce livre, se refuse à trans- 
crire ce passage et se contente d'appeler ces hérétiques « une peste 
recherchant l'apparence de la liberté*. »» En 1261 apparurent en 
Souabe des sectaires semblables aux précédens, mais dont le but paraît 
avoir été de jeter le trouble dans les couvens. « Alors surgirent dans 
quelques couvents un certain nombre d'adversaires de la vie monasti- 
que; on les nommait Fratricelles, Béghards et Béguines. Ik engagèrent 
beaucoup de religieux à vivre sans règle , assurant qu'on pouvait 
mieux servir Dieu par la liberté de l'esprit »». Les évéques s'émurent de 
ces tentatives et voulurent dissoudre les collèges où de pareilles voix 
s'étaient fait entendre; alors les religieuses de Kirchen et de Gnadenzell, 
« auxquelles la liberté des Fratricelles avait plu, » demandèrent instam- 
ment à l'évêque de Constance de leur donner la règle de saint Augus- 
tin, afin de cacher ces doctrines nouvelles sous l'apparence d'une vie 
monastique régulière. Ces religieuses sont évidemment des Béguines'. 
En 1290, le Içcteur des franciscains de Baie fit saisir à Colmar deux 
Béghards et deux Béguines, et plusieurs autres à Baie même, parce 
qu'il les considérait comme hérétiques*. 

La première moitié du quatorzième siècle fut pour la secte du libre 
esprit l'époque de son plein épanouissement. Cologne, Mayence, Stras- 
bourg furent les foyers de l'hérésie. Grâce au texte des décrets lancés 
contre les novateurs, il nous est possible de connaître exactement leur 
•doctrine. 

Henri de Virnebourg, archevêque de Cologne, publia en i3o6 une 

^ Mosheim, o. c, 67. 
SMoeheim, 0. c^ 198. 
^Mosheim, o. c, 199. 
^Mosheim, o. c, 201. 



LES B^GHARDS ET LES BEGUINES. 49 

« 

loi «contre les Béghards et les Béghardes*. »» Il leur reproche de 
«pratiquer un nouveau genre de vie sous prétexte de pauvreté^ de 
mendier au lieu de travailler^ au grand détriment de la chrétienté^ » 
c'est-à-dire au grand détriment des frères mertdians^ et de «prêcher 
publiquement leur doctrine quoique étant des laïques, n Voici les erreurs 
dont il les accuse : « Dieu se trouve dans un état de perdition (m qua^ 
dam perditioné), — Ceux qui sont menés par l'Esprit de Dieu ne sont 
plus sous la loi^ car la loi n'est pas imposée au juste^ à celui qui vit 
sans péché. — Celui qui ne me suit pas^ disent-ils, ne peut être sauvé, 
car je ne pèche pas, — La simple fornication n'est pas un péché. — Tout 
homme peut renvoyer sa femme légitime pour suivre Dieu. — Si une 
femme ne déplore pas la perte de sa virginité dans le mariage, elle ne 
peut être sauvée. — Toutes ces vérités leur viennent d'une révélation 
céleste. » Les menaces d'excommunication et de persécution qui termi- 
naient ce mandement n'effrayèrent pas les hérétiques; leur nombre ne 
fit qu'augmenter à Cologne. Leur audace alla même jusqu'à troubler 
les réunions religieuses tenues par les dominicains et les franciscains, et 
à interpeller en pleine église celui des frères mendians qui osait com- 
damner leurs doctrines du haut de la chaire. En même temps les reve- 
nus de ces deux ordres diminuaient sensiblement. On trouva donc 
nécessaire de faire venir dans cette ville un des théologiens les plus 
illustres de l'époque pour réfuter une doctrine dont le clergé de la loca- 
lité était impuissant à démontrer l'erreur. Duns Scot arriva à Cologne 
en i3o7 et se mît immédiatement à l'œuvre; mais l'année suivante il 
mourut sans avoir pu achever sa tâche *. 

Le concile de Trêves de l'année i3io s'occupa également des 
Béghards. « Dans la ville et le diocèse de Trêves, est-il dit dans les 
actes de cette assemblée, il y a un certain nombre de laïques, appelés 
Béghards, du nom d'une congrégation imaginaire à laquelle ils feignent 
d'appartenir; ils se présentent en public vêtus de longues tuniques ornées 
de grands capuchons et fuient tout travail manuel. A certaines époques 
ils tiennent entre eux des réunions dans lesquelles ils se donnent, en 
présence de personnes crédules, l'apparence de profonds interprètes des 
Ecritures sacrées. Nous désapprouvons leur association comme étran- 
gère à toute congrégation reconnue par l'Église, et leurs habitudes de 
mendicité et de vagabondage '• » 

^Mosbeim, o. c, 210 s. 

^ Wadding, Amwleafrctt, minorum^ 6, 108. 

* Mosheim, o. c, 242 s. — Clément.^ lib. 6, tii 3, cap. 3. 



'f 



5o LES BEGHARDS ET LES séGUINES. 

Parmi les pratiques singulières que leur reproche le concile de 
Mayence de la même année ^ il est question de réunions secrètes dans 
des lieux retirés ou dans des cavernes. 

Clément V, dans une lettre écrite en i3ii à Tévêque de Crémone^ 
Rainerio de Casulis^ « contre la secte du libre esprit^ » nous montre que 
Thérésie avait déjà franchi les monts. • Dans quelques parties de l'Italie, 
dans la province de Spolète et les contrées avoisinantes, se trouve un 
certain nombre d'hommes et de femmes, tant membres d'un ordre 
religieux que laïques, qui veulent introduire dans l'Église un genre <le 
vie abominable, qu'ils appellent la liberté de l'esprit, c'est-à-dire la 
liberté de faire tout ce qui leur plaît * . « Au concile de Vienne, qui 
eut lieu la même année. Clément V dirigea contre la secte deux décrets 
ou constitutions, recueillis dans les Clémentines. Dans le premier de ces 
documens il est dit : « Nous avons appris d'une source digne de foi 
qu'il existe un certain nombre de Béguines, atteintes sans doute de 
folie, qui se livrent à des discussions et à des prédications sur la Trinité 
et sur l'essence divine, et qui manifestent des opinions hétérodoxes sur 
les articles de foi et les sacremens de l'Église. De la sorte elles indui- 
sent en diverses erreurs beaucoup de gens simples et crédules; de plus, 
elles commettent sous le voile de la sainteté beaucoup d'actions qui 
sont un danger pour les âmes. » Le pape concluait à la suppression 
totale de l'institution des Béguines, arrêt trop sévère puisqu'il frap- 
pait les innocentes en même temps que les coupables; il est revenu lui- 
même sur cette décision dans un écrit publié peu après, dans» lequel il 
accorde aux Béguines orthodoxes et de mœurs irréprochables la permis- 
sion de w servir Dieu selon l'inspiration du Seigneur.» La seconde consti- 
tution avait pour exorde : « Ce n'est pas sans un grand déplaisir que nous 
avons appris qu'en Allemagne a surgi une secte abominable et con- 
damnable, formée par quelques hommes pervers et quelques femmes 
infidèles, vulgairement appelés Béghards et Béguines. » Elle reproche 
aux sectaires les erreurs suivantes : « Ils divisent le temps compris 
entre la création et la fin du monde en trois époques : suivant eux, le 
temps qui s'est écoulé depuis la création jusqu'à l'arrivée du Seigneur 
est l'époque du Père, celui qui est compris entre l'incarnation du 
Christ et la venue du Saint-Esprit est l'époque du Fils, et^ le temps de 
la rédemption, qui dure depuis l'envoi du Saint-Esprit jusqu'à la fin 
du monde, est l'époque du Saint-Esprit, le temps de la liberté pour 

^Baynaldii Aimai» ad ann, 1811, no 66. 



LES B^GHARDS ET LES BÉGUINES, 5i 

l'homme de faire ce qui lui plaît^ sans que rien puisse être appelé mal. 
— L'homme peut acquérir dès la vie présente la plénitude de la félicité 
céleste telle qu'il l'obtiendra après la mort. — Tout être intellectuel 
possède en lui-même la parfaite félicité en vertu de sa nature; l'âme n'a 
donc pas besoin de la lumière divine pour s'élever à la contemplation 
et à la jouissance de Dieu. — L'homme peut atteindre dès l'existence 
actuelle un tel degré de perfection qu'il devient incapable de pécher et 
qu'il ne peut plus faire aucun progrès dans la grâce divine. Car s'il pou- 
vait encore progresser^ il pourrait dès ici-bas s'élever à une perfection 
supérieure à celle qu'a possédée Jésus-Christ. — L'homme, quand il 
est parvenu au dernier degré de la perfection, ne doit plus ni jeûner ni 
prier, car ses sens sont alors si complètement soumis à la raison, qu'il 
peut en toute liberté accorder à son corps tout ce qui lui plaît. — Ceux 
qui vivent dans cet état de perfection et qu'anime l'esprit de Dieu ne 
sont plus soumis à aucune loi humaine ni à aucun précepte ecclésias- 
tique, car là où est l'esprit de Dieu , là est la liberté. — S'exercer dans 
la pratique des vertus est le fait d'un homme imparfait. L'âme parfaite 
donne congé à toutes les vertus. — L'union sexuelle est un péché mor- 
tel si elle ne s'accomplit pas sous l'impulsion de la nature. Dans ce cas, 
au contraire, elle n'est pas un péché, surtout si la tentation l'a précé- 
dée. — Lorsqu'on présente le corps du Christ dans le service divin, il 
ne faut pas se lever, ni témoigner à l'hostie aucun respect, car ce serait 
un signe d'imperfection que de descendre des hauteurs de la contem- 
plation pure, pour s'arrêter à une pensée quelconque touchant le mys- 
tère de l'eucharistie ou la Passion du Seigneur. » Ces constitutions ne 
paraissent pas avoir été publiées immédiatement. Du moins il n'en est 
pas fait mention dans la lettre adressée, six ans plus tard, par l'évêque 
de Strasbourg, Jean d'Ochsenstein, à son clergé, au sujet des mêmes 
hérétiques; la décisondu concile de Mayence de i3io est seule relatée 
dans cette lettre. Ce n'est que sous Jean XXII que ces décrets du con- 
cile de Vienne parvinrent à la connaissance des évêques, qui dès lors 
rivalisèrent de zèle dans la répression de l'hérésie. 

La lettre de Jean d'Ochsenstein, de l'année i3iy, est le plus pré- 
cieux témoignage que nous ayons au sujet des Frères du libre esprit. 
Nous y trouvons une exposition très-étendue de leurs principes, et de 
plus quelques détails sur leur genre de vie dans le diocèse de Stras- 
bourg. Elle fut écrite sur les renseignemens réunis par la commission 
inquisitoriale nommée par l'évêque dans le but spécial de rechercher 
ces hérétiques. Nous y lisons : « L'on rencontre dans notre ville et dans 



52 LES BEGHARDS ET LES BÉGUINES. 

notre diocèse un certain nombre de sectaires que le peuple appelle 
Béghards et Sœurs mendiantes '^ et qui se donnent à eux-mêmes le 
nom de secte du libre esprit et de Frères et Sœurs de la pauvreté volon- . 
taire. Dans leur nombre se trouvent, à notre grande douleur, des 
moines et des prêtres, et beaucoup de gens mariés... Nous condamnons 
toutes les doctrines et cérémonies de la secte ; nous ordonnons que ces 
hérétiques soient chassés de leurs habitations, que les maisons qui ser- 
vaient à leurs réunions soient vendues publiquement au profit de l'É- 
glise. Les livres qui renferment leur doctrine doivent être remis aux 
prêtres dans l'espace de quinze jours et brûlés. Ceux d'entre les sec- 
taires qui n'auront pas fait pénitence et changé de costume dans un 
délai de trois jours*, seront excommuniés, ainsi que ceux qui leur 
donneront l'aumône. Sont exceptés les Béghards qui ont accepté la troi- 
sième règle des franciscains ou qui sont régis par des frères apparte- 
nant à des ordres approuvés par l'Église, et les Béguines menant une 
vie pieuse et honnête. »» Voici les hérésies qui motivent cette sévère 
sentence : « Dieu est d'une manière formelle tout ce qui est '• — Ils 
assurent être Dieu en vertu de leur nature, sans qu'on puisse 
établir aucune distinction entre eux et Dieu. L'homme, disent-ils, 
peut s'unir si bien à Dieu, que sa puissance, sa volonté, son acti- 
vité se confondent avec la puissance, la volonté et l'activité de 
Dieu. Aussi prétendent-ils avoir créé toutes choses et avoir plus créé 
que Dieu. De même, suivant eux, chaque homme parfait est Christ 
en vertu de sa nature, et peut même acquérir un mérite plus grand que 
celui de Christ. Plusieurs d'entre eux se disent plus parfaits que saint 
Paul et supérieurs à la Vierge en trois vertus. Toutes les perfections 
divines sont réunies en eux; ils affirment être éternels et vivre dès ici- 
bas dans l'éternité. — L'Église catholique ou la chrétienté n'est que 
vanité et que fatuité. L'homme parfait n'est point tenu d'obéir aux 
commandemens de Dieu, entre autres à celui qui impose le respect 

* i«.....Qaos Ttilgas Begebardos et swestrones uI)rod darch got» nominat.» Mos- 
heiniy o. c, 255. 

Sec JSabitu quo haotenus in perversitate usi sont penitus abjecto et mntato, 

indumentis ab xunbilico deorsnm scissis, desuper ciuxi capuciis parris, non tamen 
tonic» consutis, et in petendls eleemosynis modum stlam consuetnm qui est «brod 

durob got » omittant et aliis mendicantîbus se conforment Swestrones qu» in singa- 

laritate qnadam reprobra pallium replicant supra caput et dam petont eleemosynam, 
« brod dorcb got » clamitant in plateis. Mosbeîm , o. c, 259 s. 

9« Dens est formaliter omne.» — Comp. Tbom. Aq., Summa theol,, p. 1, qassst 8, 
art. 8 : « Alii dixeront Deom esse principiom formale omnium, et b»o dicitur Aiisse 
opinio Amalricianorum.» 



LES BÉGHARDS ET LES BÉGUINES. 53 

des parens. En vertu de cette liberté^ il est également dispensé de 
suivre les préceptes des prélats et les statuts de l'Eglise. — Ils ne vénè- 
rent nullement le corps de Christ; bien plusj ils se détournent^ en blas- 
phémantj de l'hostie et prétendent que le corps du Seigneur se trouve 
dans tout pain au même titre que dans le pain de la sainte cène. — 
De même ils affirment que tout laïque honnête peut consacrer les élé- 
mens, et que le prêtre^ lorsqu'il a déposé ses vêtemens sacerdotaux^ a 
perdu tout pouvoir particulier et ressemble à un sac dont on aurait 
versé le froment. Confesser ses péchés à un prêtre n'est pas nécessaire 
pour le salut; recevoir la sainte cène des mains d'un laïque hâte au- 
tant la délivrance des âmes des défunts que la célébration de la messe 
par le prêtre. — Il n'y a ni enfer ni purgatoire. Le jugement dernier 
n'aura pas lieu ; l'homme ne sera jugé qu'au moment de sa mort. Alors 
son esprit retournera vers celui dont il est issu ^ et redeviendra si com- 
plètement un avec lui^ qu'il ne restera plus que Dieu seul, tel 
qu'il existe de toute éternité. Personne ne sera damné, ni les Juifs, 
ni les SarrazinSj parce qu'après la mort leur esprit retournera en Dieu. 
— L'Écriture renferme beaucoup de passages poétiques, dans lesquels 
il ne faut point chercher la vérité. Si tous les livres de la foi catholique 
étaient détruits, certains membres de la secte pourraient en composer 
de meilleurs. C'est pourquoi l'on doit plus ajouter foi aux conceptions 
humaines qui procèdent du cœur, qu'à la doctrine des Évangiles, et 
l'on est plus tenu de suivre l'instinct intérieur que les vérités prê- 
chées dans les églises. — Plusieurs d'entre eux ont atteint un tel 
degré de perfection qu'ils ne peuvent plus ni reculer vers le mal ni 
progresser vers la sainteté. Ils ne peuvent plus pécher : aussi affir- 
ment-ik qu'il leur est donné de commettre sans péché tous les péchés 
quels qu'ils soient. — Ils prétendent que toutes choses sont communes 
à tous et qu'il leur est permis de voler. — Aucun mobile extérieur, 
pas même le désir du royaume des cieux, ne doit solliciter l'activité de 
l'homme. Ils se tiennent impassibles au sommet de la neuvième 
roche*; ils ne se réjouissent, ils ne s'affligent de rien, et, s'ils pou- 
vaient écarter d'un seul mot des souffrances mortelles, ils ne le feraient 

1 Ces mots sont une allusion évidente au Linre des neuf roches ëorit par an des 
membres de la secte et que Mosheim a encore eu entre les mains au siècle dernier. 
Depnis lors il ne s*est plus retrouve. Ces neuf rochers paraissent avoir symbolise 
neuf degprës successifs de Tunion de Tâme avec Dieu. Ce livre ne doit pas être con- 
fondu a^c un traite mystique du même nom, longtemps attribue à Henri Suso, et, 
dont le véritable auteur est le bourgeois de Strasbourg Rulmann Merswin. 
(Ch. Schmidt, Die neun FeUen von BtUmann Merswin, Leipzig 1859.) 



r 



54 LES BÉGHARDS ET LES BÉGUINES* 

pas. — L'homme parfait n'a plus besoin, dans cette vie, d«s trois vertus 
principales, la foi, l'espoir et la charité ; il doit être libre de toute vertu 
et de tout acte de vertu, libre de Christ et de toute méditation sur sa 
mort, libre de Dieu même. — Christ n'a pas souffert pour nous, mais 
pour lui-même. — Toute union sensuelle est un péché, excepté celle 
qui a pour but la naissance des enfans. » La gravité de ces proposi- 
tions fait comprendre la sévérité de la sentence épiscopale \ Les 
hérétiques furent poursuivis avec ardeur] ceux qui échappèrent aux 
inquisiteurs se réfugièrent en Hesse , en Saxe , en Thuringe ; un 
grand nombre d'entre eux descendit le long du Rhin vers Mayence et 
Cologne. Jean d'Ochsenstein prévint par lettre son collègue de Worms 
de cette émigration des sectaires, et l'engagea à sévir contre eux. Au 
dire de Wimpheling, l'évêque de Strasbourg a réussi à extirper l'hé- 
résie de son diocèse; il est certain du moins qu'à partir de cette 
époque elle n'y reparut plus qu'à de rares intervalles*. 

A Cologne, les Frères du libre esprit n'avaient plus été inquiétés 
depuis i3o6. Cette tranquillité leur avait permis de s'augmenter con- 
sidérablement et de mettre en pratique les principes moraux contenus 
dans leur doctrine. Suivant un chroniqueur du temps « la ville était 
presque toute entière infectée de l'hérésie*, n En 1 3 19, on y brûla 
un prêtre qui avait fait partie de la secte. Vers i322, les hérétiques 
avaient pour chef un Hollandais du nom de Walter, qui s'était fixé à 
Cologne après avoir séjourné quelque temps à Mayence. Il savait un 
peu de latin, et avait exposé sa doctrine dans quelques livres rédigés en 
allemand. Jeté en prison, il déclara, peu de temps avant de subir le 
supplice du feu, qu'il avait beaucoup de partisans dans la ville et dans 
les localités environnantes. Cet aveu paraît avoir stimulé le zèle des 
inquisiteurs épiscopaux. En i325,<'ils parvinrent à s'emparer d'un 
grand nombre de Béghards et de Béguines hérétiques, dont les uns fu- 
rent brûlés, les autres noyés dans le Rhin. Un contemporain, le moine 
Guillaume, raconte que les sectaires s'étaient construit un lieu de réu- 
nion souterrain, qu'ils appelaient le paradis; ils y attiraient les 
femmes de la ville, et y célébraient leur culte dans un état de nudité 
absolue, symbolisant par là leur retour à l'état d'innocence d'Adam et 
d'Eve dans le jardin d'Éden*. 



^Yoir tme sërie de propositions analogues, Preger, Cfeich. der deut Myst.^ I, 462. 
^Moslieîm, 0. c., 258 s. — ^ Cksta BeUdemniy Trever» archiep.y Baloze, MiacéU., 1, 144. 
^Moslieim, o. o., 270 s. — Joh. Victriensis (abbë de Victring) près de Klagen- 
fort), Clmyniccn^ oliez Bœhmer, Fontes rerum german., 1, 401. 



r 



LES FRÈRES ET LES SŒURS DU LIBRE ESPRIT. 55 

Arrêtons-nous ici pour réunir en un tableau d'ensemble les ren- 
seignemens recueillis sur la secte du libre esprit dans la première 
période de son développement. Elle se composait de communautés iso- 
lées dont les membres se distinguaient par un genre de vie et un cos- 
tume particulier; la mendicité était leur principale ressource. Souvent 
CCS communautés avaient un chef; c'était un prêtre ou bien un laïque 
plus intelligent que ses compagnons^ qui développait les principes phi- 
losophiques communs à la secte entière^ d'après la direction de son 
propre esprit. De là ces nuances diverses d'une même doctrine pan- 
théiste, suivant que ce fut l'élément spéculatif ou l'élément pratique 
qui prédomina dans les différentes localités. Le culte était célébré dans 
des réunions secrètes^ qui devinrent souvent l'occasion des plus hon- 
teux excès. 

Le système philosophique des Frères du libre esprit est plus déve- 
loppé que celui des sectes précédentes; ses formes sont plus nettes^ car 
il est débarrassé en grande partie du symbolisme allégorique que nous 
avons rencontré tantôt^ et ses solutions sont plus hardies. L'identité 
de Dieu et du monde en est encore la vérité centrale. Dieu y est repré- 
senté comme descendu de son unité immuable dans le domaine de la 
relation et de la pluralité. Les types éternels^ renfermés dans l'unité 
de son être^ se sont multipliés à l'infini; il en résulte que les créatures 
sont Dieu en tant qu'elles portent en elles ces formes de l'intelligence 
divine j ou ^ en d'autres termes^ que « Dieu est d'une manière formelle 
tout ce qui est. » Mais cette manifestation de Dieu à lui-même au 
moyen du monde sensible est loin d'être un état plus parfait de la vie 
divine; c'est une chute^ un état de «perdition, » dans lequel l'essence 
absolue ne peut demeurer; l'unité doit être recomposée, la créature 
doit rentrer en Dieu. Pour arriver à cette union avec Dieu, l'âme n'a 
besoin d'aucun secours d'en haut; ses dispositions naturelles l'y ramè- 
nent nécessairement. Il n'existe plus aucune distinction entre l'âme 
parfaite et Dieu, entre l'âme parfaite et Christ. L'homme peut atteindre 
dès ici-bas le terme suprême de la sainteté, que Christ a atteint au prix 
des plus grandes souffrances, endurées pour lui-même et non pour 
l'humanité; il peut même dépasser saint Paul, qui avoue n'être pas 
encore parvenu au but vers lequel il tend. Dès lors, ce qui est péché 
pour les autres ne l'est plus pour lui; son union avec Dieu sanctifie 
toutes ses œuvres quelles qu'elles soient. Pour accomplir le bien, il 
n'a qu'à s'abandonner à l'inspiration de sa propre nature; aucune loi 
extérieure ne saurait poser de limites à la liberté de son esprit. 



I 

< 



56 LES FRÈRES ET LES SŒURS DU UBRE ESPRIT, 

L'Église, avec ses préceptes et ses vertus, ses sacremens et sa parole 
écrite, n'est que vanité aux yeux de celui qui perçoit Dieu dans tous 
les objets visibles aussi bien que dans le pain de la sainte cène, et qui 
a conscience d'être la révélation immédiate de Dieu. L'enfer, le para- 
dis, le jugement dernier et d'autres points encore de la doctrine des 
Écritures ne sont que des allégories : les conceptions de l'intelligence 
humaine doivent primer les vérités de la révélation extérieure. " On a 
l'enfer, dit un jour un membre de la secte, quand on est empêché de 
suivre sa volonté; on a le ciel quand on peut l'accomplir en toute 
liberté *. » Personne ne sera damné : au moment de la mort, l'âme 
retourne en Dieu et se perd en lui, de manière qu'il ne reste plus que 
ce qui a été de toute éternité, c'est-à-dire Dieu. Quand Christ et la 
doctrine du salut, quand Dieu et la loi morale ont cessé d'être pour 
nous des réalités objectives, notre destinée est réalisée. Désormais, le 
monde nous trouve insensibles ; aucun bien ne nous sollicite plus, 
aucun malheur ne nous afflige plus. Seuls nos mouvemens intérieurs 
déterminent encore notre activité; ils légitiment le vol au nom du 
principe de la communauté des biens, ils légitiment l'union sensuelle 
en vertu de l'excellence de nos désirs naturels et de leur supériorité 
sur toutes les lois sociales et ecclésiastiques. L'époque présente, dans 
laquelle se réalise cette union de l'homme et de Dieu , est le terme du 
développement historique de la révélation divine ; c'est le règne du 
Sîjint-Esprit succédant au règne du Fils, comme le règne du Fils a 
succédé à celui du Père. 

On aurait cependant tort de croire que tous les Frères du libre esprit 
aient professé les conséquences morales qui précèdent. Nous trouvons 
dans les propositions énumérées plus haut la preuve qu'il a dû exister 
dans ces communautés, à côté du parti qui abolissait ouvertement la 
distinction du bien et du mal, un parti qui préférait demander à l'as- 
cétisme la réalisation pratique de son principe philosophique. Le pan- 
théisme, en effet, suivant les individualités qui le représentât, donne 
inévitablement naissance à l'une ou à l'autre de ces deux morales, au 
matérialisme ou à l'ascétisme. Nous lisons dans le décret de Henri 
de Virnebourg de l'année i3o6, à côté du principe que "la fornica- 
tion n'est pas un péché, »» cet autre qu' " une femme ne peut être sau- 
vée si elle ne déplore la perte de sa virginité dans le mariage; » et, 
dans la lettre de l'évêque de Strasbourg, outre le principe que l'homme 

lÂlvaruB Pelagîas, De planctu Ecdesiœ, f> 172». Lyon 1517. 






f 



MAITRE ECKHART. . 5 7 

parfeit peut commettre impunément tous les péchés ^ la proposition 
bien différente que « toute union dans le mariage est un péché^ ex* 
cepté celle qui a pour but la naissance des enfans. » Ce sont là des 
traces évidentes du désaccord qui a dû exister dans la secte au point 
de vue pratique entre un petit nombre d'âmes d'élite et le reste des 
adhérens. 

Avant de poursuivre Thistoire de l'hérésie du libre esprit^ il importe 
d'étudier une doctrine qui ne fut pas sans influence sur le développe- 
ment ultérieur de la secte^ la doctrine du plus grand des docteurs mys- 
tiques du quatoi%ième siècle^ maître Eckhart^ 

^ Nous nous contenterons de donner ici une exposition sacoincte de la yie et du 
système d*Eckhart, renvoyant ceux qui dësiroraient plus de détails à notre Eieai sur 
le mysticisme spéculatif de maître Eekhart. Strasbourg 1871. Voir encore sur ces ques- 
tions les différentes publications de M. Bchmidt (Meister Eckart, dans les Stud, u, 
Krit.y 1829. — Études sur le mysticisme allemand au quatorzième siède, dans les Mé- 
moires de VAcad, des sciences mor, et polit, , 1847. Meister Eehart^ dans la Real-Encycl» 
Herzog^ 1855), celles de M. Preger (Vorarbeiten zu einer Oeschichte der deutscfien 
Mystikf dans la Zeitschr, f, hist, Theol.j 1869. -— Meister Eekhart u. die Tn^iarôton, 
Munich 1869. — Oeschichte der deuischen Mystik im AUttetalter^ I. Leipzig 1874), et 
celles de Martensen (Meister Eckart^ eine theol. Studie^ 1842), de M. Bach (Meister 
JBckhaH, 1864) et de M. Lasson (Meister JEckhart, der Mystiker, 1868). 

L^annëe demiëre, a paru le premier volume de Touvrage depuis longtemps attendu 
de M. Preger (Oesch. der deut. Mystik im Mîttelalter. Leipzig 1874). Ce volume s*arrête 
àTannëe 1330; Tauteur y a traite, avec des dëveloppemens trës-dëtaillës et en ma- 
jeure partie originaux, toutes les questions qui se rattachent à la personne de maître 
Eekhart. Sur ce point, les conclusions de M. Preger sont, pour la plupart, en oppo- 
sition directe avec les résultats antérieurement acquis; il nous importe d*examiner si 
rancienne maniëre de voir, que nous avons nous-même cherché à corroborer dans 
notre premier travail sur maître Eekhart, est destinée à céder le pas à la nouvelle. 

Commençons par la question biographique. D^aprës M. Preger (Oesch, d. deut, 
Mystik, 1, 325). «Eekhart est né vers Tan 1260, très-probablement en Thuringe.» Cette 
assertion se fonde sur trois preuves : le témoignage de Quétif, la décision du cha- 
pitre général de Besançon en 1303, et les fonctions administratives qu*Eckhart exerça 
dans son ordre en Saxe à la fin du treizième et au commencement du quatorzième 
siècle. Nous avons déjà examiné ces points en 1871, ainsi que la plupart des autres 
qui entreront ici en discussion. Notre critique n*ayant inspiré à M. Preger aucun 
argument .nouveau, comme le montre la réponse qu*il nous a faite, nous répéterons 
ici, sous une forme plus convaincante, si possible, les preuves déjà produites, en y 
ajoutant quelques autres non moins dignes d*attention. 

10 M. Preger tient beaucoup, et pour cause, au témoignage de Quétif. « Parmi les 
écrivains qui ont parlé des honunes distingués de Tordre des dominicains, dit-il 
(Vorarh., p. 63. — Oesch. d, deut, Jf., I, 326), Quétif et Echard, presque seuls , ont 
travaillé avec Texactitude d^un critique; ils ont eu à leur disposition des sources 
nombreuses et importantes; or, c*est Quétif qui appelle Eekhart un Saxon.» M. Preger 
laisse ainsi entrevoir sa pensée : c*est sur la foi d*anciens documens que ces au- 
teurs assignent à Eekhart la Saxe pour patrie. Voici ce qu'ils disent : « Fr. Aicardus, 
aliis Aycardus vel Haycardus (sic enim in antiquis ordinis monumentis varie scrip- 
tum legitur), neô minus varie a recentioribus Eccardus, Eckardus, Ecchardus, Saxo, 



""'- ' ' 



58 MAITRE ECKHART. 

Les rapports que maître Eckhart a eus avec les Frères du libre esprit 
et les emprunts que ceux-ci ont faits à sa doctrine^ justifient cette digres- 
sion dans le domaine du panthéisme spéculatifs au moyen âge^ la 

Parisîis in gymnasio Sanjaoobeo sententias legebat publioe, pro forma, ut aîunt, et 
grada magisterîi; sed exorto lum gravioriillo inter Bonifacium VIÏI et Philippom IV, 
Franci» regem, dissidio, Aicardam, ut supra dictum est de Remigio Florentino (p. 506), 
Romam evocavit Bonifacius et doctorem ipse înauguravit. 8io enim a Bemardo Gui- 
donis post Remigium laudatum recens etur : fr. Haycardus teutonious llcentiatus per 
Bonifacium VXH anno MGGII. Tanta vero tum in existîmatione erat, ut, divisa anno 
sequenti ob nimiam amplitudinem proTÎncia Teutonia, et Saxonia ab ea distraota et 
in novam provincîam erecta, Aicardus primus hujus noT» proyincisa prier eleotus 
ilierit, et in comitiis ordinis Tolosse anno MCCGUII habitis, ab Aimerico Placentino, 
in iisdem magistro ordinin electo, confirmatus. Eam vero tanta dilîgentia, eoque dis- 
oiplin» regularis studio yexît, ut in comitiis ordinis Argentin» MGGCVn sic de eo 
statutum legatur : Gum multa digna examinatione et correctione audiverimus de 
provinoia Bohemi», statuimus et ordinamus fr. Aycardum, provincialem Saxonis, 
nostrum vicarium generalem in provincia Bohemi», dantes sibi plenariam potestatem 
tam in capite quam in membris, in omnibus et singulis, etiamsi de iis oporteret fa- 
oere mentîonem speciàlem, ut ipse ordinet et disponat secundum quod sibi videbitur 
expedire. — Yerum ut prsBstantîora non sibi semper caveant ingénia, propositiones 
quœdam sive in sermonibus sive in scriptis, ad mysticam tbeologîam spectantes, illi 
exoiderunt, quas Jobannes XXII oonstitutione data Avenione YI kaL apriî. pontif. Xm, 
id est MGCGXXrX reprobavit...» (Quëtif et Echard, Sript. ord, prœdic. Paris 1719, 
in-f^, I, 507). Tout d'abord notons que c*est au commencement du dix-buitiëme siècle 
que Quëtif et Echard ont compose leur ouvrage, par conséquent à une ëpoque où 
toute tradition orale relative au quatorzième siècle s'ëtait depuis longtemps ëteinte 
dans Tordre; ce qu*on connaissait des docteurs de cette ëpoque, c'est des livres qu'on 
le tenait. Or, que savent nos auteurs de la vie d'Eckhart? Trois faits prëcis : son 
sëjour à Paris et ses relations avec Boniface VIII, sa nomination comme premier 
provincial de Saxe et sa confirmation par Aymerîc de Plaisance au chapitre gënëral 
de Toulouse, enfin son ëlection au vicariat gënëral de Bohême au chapitre gënëral 
de Strasbourg, — c'est-à-dire les seuls ëvënements compris entre les annëes 1302 à 
1807; puis il est immëdiatement question de la bulle de Jean XXII (1329), publiëe 
après la mort d'Eckhart. Ge n^est donc qu'à l'âge de quarante-deux ans qu'Eckhart 
en^e en scène pour eux; ils le perdent dëjà de vue à l'âge de quarante-sept ans; or 
nous savons qu'il est devenu presque octogënaire. Pas un mot de la première partie 
de la vie d'Eckhaii;, pas un mot des ëvënemens qui ont suivi l'annë 1307; la plus 
importante përiode de la vie du maître, celle qui comprend son sëjour à Strasbourg, 
à Francfort, à Gologne, est complëtemcnt passëe sous silence. Toute la biographie 
éC Eckhart se réduit pour Quëtif et Echart h un espace de cinq armées, précisément celles 
qui furent remplies par le double priorat provincial d^Eckliart en Saxe, et son vicariat 
général de Bohême. Est-il ëtonnant dès lors qu'ils aient appelë Eckhart un Saxon? 
Gar, remarquons-le bien, ils no nomment pas une localitë dëterminëe comme le lieu 
de son origine, ce que, vu leur exactitude, ils eussent certainement fait s'ils avaient 
eu à ce sujet quelque 'document prëcis; leur indication ne se compose que d'un mot, 
«Saxo,» sans preuve à l'appui, eux qui aiment tant, comme le montre l'extrait ci- 
dessus, à citer leurs sources quand ils en possèdent d'intëressantes. Trithemius ne 
connaissant également que le sëjour d'Eckhart dans l'Allemagne orientale («Glaruit 
suo tempore in Austria maxime, » De script ecdes., dans la Bibl. ecd. de Fabricius. 
Hambourg 1718, § 537), s'ëtait contente d'en conclure qu'il ëtait Allemand (teutoni- 



MAITRE ECKHART. S 9 

dernière de ce genre que nous ayons à faire pour expliquer les divers 
phénomènes qu*a présentés à cette époque la vie spirituelle du peuple, 

eus); mais pluB tard SteiU, par une induction oomplëtement analogue à celle de 
Quétîf (ce qui prouve que ce n'est pas une simple hypothèse que nous avons faite 
tantôt), prenant le passage de Trithemius k la lettre, en tirait qu*Eckhard était Autri- 
chien (Preger, Vararb,, p. 61). — Nous arriverons au même résultat par une voie toute 
différente. Les anciens documens de Tordre q'uils ont consultés, nous apprennent 
Quétif et Echard, font commencer le nom d'Eckhart par A; ce ne sont que les ma- 
nuscrits plus récens qui récrivent avec E. Ceci exclut des l'abord les vieux ma 
nuscrits allemands (nos auteurs étaient français), car ce n'est qu'en latin que ce 
nom peut s'écrire avec A. En second. lieu, le nombre des anciens documens latins 
eux-mêmes se trouve par là fort restreint, car il s'ensuit que Quétif et Echard n'ont 
pas connu tous ceux où ce nom est écrit avec E. (V. par exemple la lettre adressée 
en 1820 aux prieurs de Worms et de Mayence par le général de l'ordre des domi- 
nicains Hervé, dans Jaquin, Chran. Prœd,y ms. de la bibl. de Francfort, cité par 
M. Schmidt, Études tur le myst, aU. au quatorzième Hède, p. 14: «Habui etiam 
delationes graves de fratre Ekardo, nostro priore apud Frwikefort, et de fratre 
Theodorico de Santo Martine, de màlis familiaritatibus et suspectis; et idcirco de 
ipsis duobus signanter inquiratis sollicite.» Voir encore plus loin les actes du cha- 
pitre provincial d'Erfurt). Chose curieuse, nous retrouvons dans les trois pièces 
se rapportant précisément aux trois seuls points qu'ils aient connus de la vie 
d'Eckhart, la triple orthographe qu'ils nous donnent de ce nom sur la foi d'anciens 
documents de l'ordre. Ce fait nous confirme dans l'idée que Quétif et Echard n'ont 
guère connu, pour la biographie de maître Eckhart, outre la bulle de Jean XXII, 
que le catalogue des docteurs en théologie de l'Université de Paris, dressé par 
Bernard Guidonis, où nous lisons «Haycardus» à l'année 1302; les actes du cha- 
pitre général de Strasbourg (1307), où se trouve «Aycardus»; enfin les actes du 
chapitre général de Toulouse (1304), oà se rencontre la troisième forme: fr. Ai- 
chardus; non tamen erat confirmatus in die electionis magistri, sed die lun» sequenti 
ftiit confirmatus in provincialem amagistro » (Preger, Forarô., p. 53). Pareillement, nous 
pouvons dire qu'ils n'ont pas connu les actes du chapitre provincial d'Erfdrt («a. d. 
1803 in capitule provinciali apud Erphordiam fuit electus primus provincialis Saxo- 
nî», magister Eckhardus, qui fuit absolutus apud Neapolim a. d. MCCCXI et missus 
Parisius ad^legendum.» Vorarh. p. 64); aussi n'insèrent-ils à cette occasion aucune 
citation et ne nomment-ils pas même la ville où le chapitre se tint. — Voilk à quoi 
se réduit le degré d'information et la valeur du témoignage de Quétif et d'Echard en 
cette matière. 

20 En 1303, dit M. Preger {Gesch, der deut, MysL, I, 326), «le chapibre général de 
Besançon avait défendu aux membres de l'ordre de remplir des fonctions dans une 
province autre que celle dont ils étaient originaires. Or, immédiatement après, le 
chapitre provincial d'Erfurt appelle Eckhart aux fonctions de prieur provincial de 
Saxew. Le fait serait grave, en effet, si tout s'était bien passé ainsi. Voici la déci- 
sion du chapitre de Besançon: «Volumus et ordinamus quod fratres de provmciis 
diversis ad suas provincias, unde taxerunt origînem, revertantur, et absolvimiw illos, qui 
in officiis prioratus, subprioratus, lectoratus velin aliis erant ante» (Preger, Vorarb., 5) . 
n n'est ici pas le moins du monde question d'une défense destinée à empêcher doré- 
navant des choix d'une certaine espèce, mais d'une mesure purement temporaire, 
prise en vue de circonstances données, et n'engageant nullement l'avenir. Le nombre 
de leurs couvens s'étant, paraît-U, fort augmenté vers la fin du treizième siècle, les 
dominicains jugèrent nécessaire à plusieurs reprises de dédoubler certaines provinces 
pour faciUter la tâche des prieurs provinciaux. C'est ainsi qu'en 1288 le chapitre gé- 



6o MAITRE ECKHART. 

Eckhart naquit très-probablement à Strasbourg vers Tan 1260. Nous 
ne possédons aucun détail sur sa jeunesse. Entré dans Tordre des domi- 
nicainsj il quitta^ paraît-il, vers l'âge de trente ans, son pays, pour 

nëral de Metz sëpara la Bohême de la Pologne, sentence qui ne devint définitive 
qa*au chapitre gënëràl de Cologne en 1301; en 1303, celai de Besançon sépara la 
Saxe de la province d* Allemagne. A ces deux nouvelles provinces il fallait des ad- 
ministrateurs; on résolut donc de rappeler dans leurs foyers ceux des frères qui, 
suivi^t les habitudes nomades des moines mendians, avaient pu se fixer ailleurs, afin 
de voir, comme le dit fort bien M. Preger, de quelles forces intellectuelles on disposait 
dans chaque province {Gesch. der dent, Myst., I, 337). Ceux des frëres qui remplis* 
salent des fonctions administratives dans d^autres provinces que la leur, furent rele- 
vés de leurs charges afin de faciliter leur départ Voilà jusqu*où nous conduit notre 
texte. A la question : que devait-on faire si dans Tune de ces provinces il ne se trou- 
vait pas d^hommes capables de Tadministrer? il reste muet; aucune décision nouvelle 
ne iht prise h cet égard; tout resta dans Tétat. Or Ton sait que, s*il était d*UBage de 
choisir autant que possible dans chaque province led fonctionnaires parmi les indi- 
gënes, aucun règlement ne défendait de procéder différemment. Telle resta, en effet, 
la manière d*agir dans Tordre après 1303. Le prieur provincial que choisît la pro- 
vince de Bohême ne sut pas Tadministrer; en 1307, le chapitre général lui-même 
(nous donnant ainsi la véritable interprétation de sa décision de 1303) chargea 
Eckhart (Saxon ou non, -peu importe) de rétablir l'ordre dans cette province avec 
un pouvoir discrétionnaire. En 1331, c'est même un Français, Bernard Tarrerii, origi- 
naire de la province de Toulouse, qui devint d'abord vicaire général, puis prieur 
provincial d'Allemagne, et cela sur la recommandation de Jean XXII lui-même. Mais, 
sans descendre aussi loin, nous voyons qu'en 1310 le chapitre provincial d'Alle- 
magne, réuni à Spire, nomme Eckhart prieur de cette province, alors même qu'il 
était encore prieur provincial de Saxe. Nous reviendrons plus tard sur cette décision; 
pour le moment il nous suffira de dire qu'elle ne fut pas validée. La raison que M. Pre- 
ger donne de cette non-validation ne nous satisfait pas. «Le motif pour lequel ce choix 
ne fut pas confirmé, est-il dit {Oesch, der deut. Myst,, I, 340), nous le trouvons dans 
la décision (citée plus haut) du prochain chapitre général, tenu à Naples en 1311. 
Eckhart y fUt relevé de ses fonctions de prieur provincial et envoyé à Paris, en 
qualité de lecteur, par le général de l'ordre Aymeric. » Eckhart avait obtenu le grade 
de licencié en 1302; pour devenir docteur, il lui fallait, entre autres épreuves, lire 
les sentences pendant un an {Vorarh., 9). Eckhart n'avait pas rempli cette dernière 
formalité; Aymeric lui en fournit l'occasion en le déchargeant de ses fonctions. Nous 
ne relèverons pas combien il est invraisemblable que le général de l'ordre n'ait pas 
confirmé le choix du chapitre provincial de Spire, uniquement par prévision de la 
mission dont Eckhart devait être chargé un an plus tard; mais nous dirons: si Eck- 
hart ne s'était pas trouvé dans la situation purement accidentelle d'avoir encore à 
lire les sentences pendant un an, il n'y aurait eu, d'après M. Preger, aucun obstacle 
à la confirmation de son élection. M. Preger semble oublier de la sorte toute l'œuvre 
du chapitre général de Besançon, et la division de l'Allemagne et de la Saxe en pro- 
vinces destinées à demeurer distinctes, et la << défense de remplir des fonctions dans 
une autre province que celle dont on était originaire.»» Non, l'élection de Spire n'a 
pas été validée, parce que c'eût été réunir dans une même main l'administration de 
deux provinces séparées l'une de l'autre par la décision de 1303. — Lors même donc 
que l'on serait réduit à cotte seule donnée biographique au sujet d'Eckhart, à sa no- 
mination comme premier provincial de Saxe, ce fait ne donnerait pas une entière cer- 
titude, mais seulement une probabilité relativement à son lieu de naissance ; proba- 
bilité très-grande, nous le reconnaissons volontiers, mais qui, nous l'avons prouvé, 



MAITRE ECKHART. 6l , 

voyager, suivant la coutume des frères mendians, dans la province de 
Tordre à laquelle appartenait son couvent. Nous le rencontrons du moins, 

laisse suffisamment de place à Thypothëse contraire pour qu'elle ne donne pas le droit 
d'attaquer le» témoignages positifs que nous allons bientôt rencontrer. 

EcUiart a donc pu devenir provincial en Saxe sans en être originaire; en effet, il 
ëtaît loin d'être un étranger pour cette province. Dans les dernières années du frei- 
ziëme siëcle il avait été successivement nomm^ prieur d'Erftirt et vicaire de Thuringe, 
et il s'ëtait concilie l'estime universelle dans l'exercice de ces doubles fonctions. 
De plus, en 1303 la province d'Allemagne n'avait pas besoin de lui. Antoine de Co- 
blence l'administrait quand le partage se fit («<5uJ isto divîditur provincia»... V. Ap- 
pend. IV, les catalogues des provinciaux d'AJlemag&e), et continua à l'administrer 
jusqu'en 1805. Trës-estimé en Saxe pour les services dëjà rendus, inutile à sa pro- 
pre province, pourquoi Eckbart n'auraît-il pu devenir provincial de Saxe ?» car, remar- 
quons-le bien, les bons administrateurs étaient rares à cette époque, et Eckhart ëtait si 
bien un personnage nécessaire dans cette partie de l'Allemagne, qu'à l'expiration do 
son premier prîorat on ne put se résoudre à le remplacer, et qu'on lui conféra cette 
dignité pour la seconde fois. En 1307, par décision du cbapitre général lui-même, 
malgpré la défaveur qui s'attachait dans l'ordre au cumul des fonctions adminis- 
tratives (les simples prieurs des couvons ne devaient même pas devenir vicaires 
provinciaux, par décision du chapitre général de 1298, Preger, Vorarb.^ 60), Eckhart 
dut joindre k sa charge de provincial de Saxe celle de vicaire général de Bohême. 

30 «A l'époque où nous rencontrons Eckhart pour la première fois, dit M. Preger 
{Oesch, d, deut, Myst, I, 326), il est prieur d'Erfùrt et vicaire de Thuringe. Eàbituel- 
îement on choisissait le prieur parmi les frères appartenant au couvent même, et la 
loi do l'ordre voulait qu'en entrant dans la vie monastique chacun se fît admettre 
dans le couvent dans l'arrondissement duquel il était né.»> Quelques pages plus loin 
M. Preger nous raconte comme la chose la plus naturelle du monde qu'en 1320 Eck- 
hart est prieur k Francfort (ibid. 361). <« Je suppose, ^joute-t-il, que la translation 
d'Eckhart de Strasbourg k Francfort se rattache aux mesures prises parl'évêque (de 
Strasbourg, Jean d'Ochsensteinj contre les Béghards.» Si donc un Saxon a pu de- 
venir prieur dans la province d'Allemagne, pourquoi un frère de cette province n'au- 
rait-il pu devenir prieur en Saxe? — Il nous est même plus facile de comprendre 
cette dernière nomination que la première. En effet, lors de sa nomination à Erfurt 
(avant 1298, dit M. Preger, Vorarb.f 331), Eckhart avait environ 35 ans. Il avait donc 
eu le temps de voyager, et cela d'autant plus aisément qu'en allant h cette époque à 
Erfurt^ il ne sortait pas de sa province. En 1320, au contraire, les deux provinces étaient 
séparées, et Eckhart commençait k être, sinon suspect d'hérésie, du moins soupçonné 
d'entretenir des relations avec des hérétiques, ce qui ne le recommandait pas préci- 
sément au choix de ses nouveaux confrères. — Ici encore la simple habitude ne 
saurait donc être invoquée comme preuve contre les témoignages catégoriques, aux- 
quels nous passons maintenant 

Les critiques qui se sont occupés d'Eckhart depuis la publication de ses sermons 
et traités par Pfeiffer (Deutsche Mystiker^ II, 1857), ont passé, sans l'apercevoir, de- 
vant un fait qui rend inadmissible l'hypothèse de l'origine saxonne de maître Eck- 
hart. Nous lisons dans l'ouvrage de Pfeiïfer {introd.^ p. XI): «Au nombre des sermons 
les plus anciens d'Eckhart, prononcés peut-être pendant son vicariat général de 
Bohême, je range les sermons 105-110» tirés du manuscrit L. 5 du couvent de Melk 
(en Autriche), car dans les suscriptions de ces sermons Eckhart est toujours appelé 
maître Eckhart de Paris, désignation qui provient d'une époque où le souvenir de 
■es années d'études passées à Paris était encore vivant » M. Preger souscrit à ce ju- 



62 MAITRE ECKHART. 

dans les dernières années du treizième siècle^ revêtu des doubles fonctions 
de prieur du couvent d'Erfurt et de vicaire de Thuringe. Le chapitre 

gement: «Que les semions tires du manuscrit du courent de 'Melk appartiennent à 
rëpoque qui a suivi immédiatement le premier séjour d'Eckhart à Paris, et antérieure 
par conséquent à son séjour à Strasbourg, c'est ce quePfeiffer a également conclu dufait 
qu'Eckhart y est souTcnt appelé maître Eckhart de Paris, désignation qui provient 
selon lui, dWe époque où le souvenir de son séjour à Paris était encore vivant» 
{Oesch. d. deux. MysLj H, 815). Nous possédons de la sorte une donnée nouvelle pour 
la solution de cette question biographique, un témoignage remontant à Tépoque 
(cqni a suvi immédiatemment le premier séjour d'Ëokhart à Paris et précédé son sé- 
jour à Strasbourg,» autrement dit, provenant de la province de Saxe elle-même ou do 
la Bohème. Eckhart était si bien considéré comme un étranger dans cette partie de 
TAllemagne, que le simple fait de son arrivée de Paris a suffî pour faire placer 
son lieu de naissance hors de TAUemagne elle-mâme. Que cette désignation ait 
de quoi étonner, nous Taccordons; mais le passage est formel : il n'est pas dit « doc- 
teur de Paris», mais «Eckhart de Paris». Témoignage d'une erreur trop manifeste 
pour que nous ayons à craindre le reproche de ne pas l'avoir adopté ici comme une 
valeur positive, mais qui n'en conserve pas moins au point de vue négatif une im- 
portance remarquable. — Qu'on ne nous objecte pas que la désignation de «maître 
Eckhart de Paris» se retrouve encore au traité m, Von der eêle werdikeit und et- 
geMchaft (Pfeîffer, o. c, 894, 8: tDo got die sèle beschuof, dô greif er in sîch selber 
unde machte si nâch shier glîchntisse. Dâ von sprichet meister Eckehart von Paris: 
got hât nioht beschaffen, daz im glîch sî, dan die sêle»... 899; 31: «Aber nftoh dem 
inristen telle der drîer persône, gotheit geist, ensach nie kein créature weder sêle 
noch engel noch die menscheit Ejisti von ir eigenen nfttûre. Wan ez sprechent etlîche 
unde Bunder meister Eckehart von Paris der dinge aller beschrîber : als ir von mir 
gewis sît daz ich ein mensche bin, als gewislich gebirt got sîn eigen n&tûre in dem 
grande miner sêle als in dem himel»... 414, 84: «Unt dar umbe, daz die sêle suo sô 
gar hôhen wirdigen himelischen dingen beschaffen ist, sô hât meister Eckehart von 
Paris an dem ende der vorgeseiten dinge, diu ûz sîner geschrift genomen sind sîn 
gebet gesetzet unde sprichet: O hôher richtuom gôtlicher n&tûre»...), traité que 
M. Preger range parmi les écrits composés pendant le séjour d'Eckhart k Strasbourg; 
ce qui ferait tourner la démonistration contre nous-même. M. Preger, se fondant sur 
les passages que nous venons de citer, reconnaît avec raison {Oeach. d. deuU MysL^ 
n, 816) que cet écrit n'est qu'un extrait d'un ouvrage plus considérable de mi^tre 
Eckhart. Or, comme les mots «maître Eckhart de Paris » font partie de la formule 
avec laquelle le compilateur postérieur introduit ses citations de cet ouvrage, le 
traité III peut appartenir, quant à la doctrine qu'il renferme, à telle période qu'on 
voudra, la désignation en question sera totgours indépendante du jugement histo- 
rique que l'on portera sur le fond de cet écrit. — et c'est tout ce qu'il nous fallait 
prouver. — Nous pouvons cependant aller plus loin. U n'existe de ce traité m 
(œuvre, non d'Eckhart, mais d'un compilateur postérieur) qu'un seul et unique exem- 
plaire dans un manuscrit du quinzième siècle, conservé, chose digne de remarque, 
k cette même bibliothèque du couvent de Melk, où se trouvent encore les sermons 
105-110, également dans un manuscrit du quinzième siècle. Nous nous croyons au- 
torisé par là k placer au quinzième siècle et au couvent de Melk la rédaction du 
traité IH, sous sa forme actuelle, et à attribuer par conséquent l'origine de la dési- 
gnation «maître Eckhart de Paris» qui s'y trouve, à la connaissance que le com- 
pilateur aura eue de la désignation analogue figurant en tête des sermons précités 
copiés à la même époque, sinon par la même main. 
Les preuves apportées par M. Preger n'étant pas décisives, et l'hypothèse de la 



MAITRE ECKHART. 63 

général de Besançon ayant décidé en 1 3o3 la division de la province 
d'Allemagne en deux provinces distinctes^ Eckhart fut appelé par le 

naissance d'Eckhart en Saxe se trouvant même exclue du dëbat, il reste encore à 
déterminer quelle a été la patrie d^Eckbart 

10 'Ayant tout, et comme argument përemptoire, nous citerons le témoignage de 
Pierre de Nimègue (Noyiomagus), dans Tintroduction à son édition des sermons de 
Tauler (Cologne 1543): «A Tépoque du docteur Tauler, dit-il, il y eut en Allemagne 
et principalement à Cologne un grand nombre d*hommes profondément pieux et 
aimant Dieu, comme il est facile de le Toir dans ses ouvrages. Alors vécurent à Co- 
logne les docteurs Eckard de Strasbourg, Henri Suso, Henri de Louvain, Eckard le 
jeune; k Bruxelles Jean Ruysbrœck, à Deventer Gérard G root et beaucoup d^autres 
maîtres éclairés par Tesprit de Dieu... De là vient sans doute qu*un certain nombre 
de sermons et d^écrits de ces derniers se rencontrent sous le nom de Tauler mêlés à 
ses propres œuvres.» Ce passage montre que Pierre de Nimëgue a été parfaitement 
au courant de tout le mouvement intellectuel dont Cologne a été le centre au qua- 
torsième siëcle, qu^il a vécu dans cette ville au milieu des souvenirs et des traditions 
que la grande école mystique y avait laissés. Pourquoi des lors Tindication biogra- 
'phique qu*il ajoute au nom d^Eckhart serait-elle moins digne de foi que celles qui 
accompagnent le nom des autres docteurs qu^il cite ? M. Preger a compris Timpor* 
tance de ce témoignage remontant au milieu du seizième siëcle. Voici comment 
il récarte. L^on sait qu*il a existé à la Bibliothèque de Strasbourg un manuscrit du 
milieu du quatorzième siècle (auj. brûlé), provenant de Tanden couvent de Saint- 
Jean, et renfermant, outre 23 sermons d*Eckhart (compris dans la publication de 
Pfelfifer et prononcés très-vraisemblablement à Strasbourg), un traité d*£okharf in- 
titulé: «Daz ist swester Katrei meister Ekebartes tohter von StrÂzburc>» (n^ YI chez 
Pfeiffer). •Peut-être^ dit M. Pregêr, sont-ce ces sermons prononcés k Strasbourg, 
peut-être aussi est-ce une fausse interprétation de la suscription du traité • Daz ist 
swester Katrei»... qui a amené Pierre de Nimëgue k désigner Eckhart comme origi- 
naire de Strasbourg» {Oesch, d, deut, Myst.^ H, 342-848). Si nous comprenons bien la 
Ifensée de M. Preger, Pierre de Nimëgue aurait eu connaissance du manuscrit 
du couvent de Saint-Jean, car Ik seulement se trouvait la collection des sermons 
d^Eckhart prononcés à Strasbourg. Or, nous le demandons, quel critique assignera 
jamais k un moine mendiant, dont on connaît les habitudes nomades, une ville pour 
patrie, par Tunique motif qu^il aura trouvé dans cette ville quelques sermons de ce 
moine? Pierre de Nimëgue ne devrait-il pas trouver k Cologne même tout autant de 
sermons d^Eckhart, sinon plus encore, que n*en contenait le manuscrit de Strasbourg? 
Et puis, M. Preger ne voit-il pas qu*en supposant que Pierre de Nimëgue a coxmu 
la suscription du traité YI, cet argument pourrait bien tourner contre lui-même; car 
enfin, pourquoi Tinterprétation de Pierre de Nimëgue (si interprétation il y a jamais 
eu) serait-elle fausse'^ Les vieiUes tournures allemandes du moyen âge ne devaient- 
elles pas être plus familières aux auteurs du seizième siècle qu*elles ne le sont à nos 
savans modernes ? — Nous avons peut-être tort de nous arrêter à ces objections. 
Pierre de Nimëgue (V. plus loin son vrai nom) a été jusqu'à présent un personnage in- 
connu. Qu'il soit venu k Strasbourg, que là il se soit rendu au couvent de Saint- 
Jean, que parmi les nombreux manuscrits de la bibliothèque de ce couvent il ait 
parcouru précisément celui qui se rapportait k Eckhart, ce sont Ik des renseignemens 
fort intéressans, qui n'ont qu'un seul défaut, c'est d'être introduits par un double «peut- 
être». L'on trouvera donc que ce n'est pas nous départir de la rigueur scientifique 
qui convient en pareille matière que de nous en tenir au témoignage si catégorique 
de Pierre de Nimëgue. 

n est d'ailleurs instructif de consulter sur ce point le livre même do Pierre de 



64 MAITRE ECKHART. 

chapitre d'Erfurt à administrer la province de Saxe nouvellement créée. 
Il conserva cette charge pendant huit années ^ le double de la durée or- 

Nimëgue. Voici ce que nous lisons dans Tintroduction: «Comme j'ai rencontra dans 
les exemplaires prëcëdemment imprimes ' des sermons de Tauler des passages où le 
sens me parait obscnrci, gfttë on exprime dWe manière peu prëcise, j'ai cherche à 
me procurer les yrais exemplaires écrits, et j'ai fini par trouver à Cologne, au cou- 
vent de Sainte-Gertrude, où ledit docteur avait coutume de demeurer et de prêcher 
la parole de Dieu, et en d'autres lieux encore des manuscrits si vieux que l'ëcriture 
en ëtait illisible en maints endroits. Là j'ai trouve beaucoup de bons sermons, oui, 
les meilleurs sermons de Tauler, ses enseignemens, ses lettres, et ses cantilënes qui 
n'ont jamais encore été publiées. Je me suis appliqué à corriger d'aprës ces vieux 
exemplaires les sermons déjà imprimés, et je leur ai adjoint les sermons encore iné- 
dits. Dans le plus vieil exemplaire, écrit encore du vivant de Tauler, ces sermons 
ne sont pas classés suivant les jours de fête, mais portent communément ce titre : Jean 
Tauler a prononcé ce sermon au couvent de Sainte-Gertrude. En outre, tous les ser- 
mons et enseignemens de Tauler sont écrits dans le véritable dialecte de Cologne, et 
ont été transcrits postérieurement en haut-allemand.» Les seuls vieux manuscrits que 
Pierre de Nimëgue ait eus à sa disposition étant écrits en bas-allemand de Cologne 
(si bien qu'il se figure même que les textes haut-allemands n'en sont que des trans- 
criptions postérieures), il est évident qu'il n'a pas connu les trois magnifiques manus- 
crits (rédigés en haut-allemand) des sermons de Tauler, dont deux du quatorsiëmo 
siëde, qui se trouvaient précisément à la bibliothèque de Saint-Jean, et certes, en sa 
qualité d'admirateur et d'éditeur de Tauler, c'est sur eux qu'il aurait porté tout d'abord 
la ftiain, avant de s'occuper des sermons d'Eckhart, s'il était jamais entré dans cette 
bibliothèque. De plus, nous sommes en mesure d'affirmer que dans l'édition de Pierre 
de Nimègue le texte et la disposition des sermons sont tout autres qu'ils n'étaient dans 
ces trois manuscrits, aujourd'hui brûlés. — Une autre preuve réside dans le fait que le 
sermon d'Eckhart, Inprincipio erat verbum (n^ 17 chez Pfeifier), tiré du manuscrit de 
Strasbourg, se retrouve chez Pierre de Nimègue sous le nom de Tauler (f» 27*), sans 
doute sur la foi de l'édition de Bftle des sermons de Tauler (1521, f> 168), où il 
figure également sous le nom de Tauler et exactement avec les mêmes interpolations. 
Pareillement un firagement, assez court il est vrai, mais très-caractéristique du traité 
d'Eckhart «Daz ist swester Katrei»... (Pfeiffer, DetU. Myst,, II, 467, 80-468, 25) se 
retrouve chez Pierre de Nimègue (fo 306^), sous le nom de Tauler, avec ce titre: 
«Eyn gelerter man fraget eynn junckfrawen, die eyns hilgens lebens was, mit was 
tlbunge sy da zuo komen were». Pierre de Nimègue, qui savait qu'il circulait sous 
le nom de Tauler certaines pièces appartenant aux autres docteurs mystiques do 
Cologne, et qui travaillait à rétablir autant que possible le vrai texte des sermons do 
ce docteur, n'aurait pas continué à imprimer sous le nom de Tauler ce qu'il aurait 
su appartenir à Eckhart s'il avait eu connnaissance et des sermons susdits et du 
traité YI d'Eckhart — Notre conclusion est que le témoignage de Pierre de Nimègue 
n'est pas, comme M. Preger l'a présenté, le résultat purement personnel des lec- 
tures mal comprises de cet auteur; de même que pour les autres docteurs mystiques 
cités plus haut, l'éditeur de Tauler n'a fait que conserver occasionnellement au su- 
jet d'Eckhart ce que la tradition savait encore sur son compte à Cologne. Pour 
n'être pas individuel, son témoignage n'en a que plus de valeur. 

Nous croyons pouvoir établir aigourd'hui l'identité de Pierre de Nimègue. D'après 
une communication que nous devons à l'obligeance d'un savant très- versé dans l'histoire 
de l'Université de Cologne, Pierre de Nimègue ne serait autre que le célèbre jésuite 
Pierre Ccmisius, Canisius (son vrai nom était de Hondt) était né à Nimègue en 1524,- il 



MAITRE ECKHART. 65 

dinaire du priorat. Sa réputation d*administrateur était alors si grande^ 
qu*en 1 307 le chapitre général de Strasbourg ajouta à ses fonctions de 

fît ses ëtudes k Cologne; dans la matricule universitaire il est inscrit sous le nom de 
Petrus Notiomtigus; une main postérieure a ajouté Canitîus, En 1540 il devint 
maître es arts, partit ensuite pour Louvain, revint en 1542 à Cologne, commença 
Tannëe suivante sa carrière de professeur et entra en même temps dans la Compagnie 
de Jésus, n avait été commensal de Laurent Surius et de George de Schotborch 
(Scliotbrucli), archevêque de Lund en Suède, réftigié à Cologne. Or en 1543 Petrus 
Noviomagui publia les oeuvres de Tauler, principalement d^aprës un manuscrit qu'il 
avait trouvé, Tannée précédente, au couvent de Sainte-Gertrude, et c'est précisément 
à Tarchevêque Schotborch qu'il dédia Tédition. Le même Surius, devenu chartreux 
en 1542 et connu par ses Vttœ JSanctoruniy ût paraître en 1553 une traduction latine 
de Tauler. Il 'est donc plus que probable que Pierre Canisius, Tami de Schotborch 
et de Surius, tous deux admirateurs de Tauler, est Pierre de Nimëgue, l'éditeur do 
Tauler, et l'on peut affirmer qu'avant 1543 il n'a pas été k Strasbourg. 

20 La langue de maître Ëtïkhart a été le haut-allemand, usité dans les pays du 
Rhin supérieur, et non le bas-allemand de la Saxe. C'est du moins dans cette langue 
que sont rédigés- la plupart des sermons et des traités qui nous restent de lui. C'est 
la langue des Closener, des Tauler, des Rulman Merswin, des Kœnigshoven. Si 
Ëckhart, comme nous l'avons vu, faisait à quelques-uns de ses contemporains dans 
l'Allemagne orientale l'impression d'être étranger à l'Allemagne même, c'est qu'as-" 
sûrement il ne parlait pas leur langue. Dans les pays du Rhin supérieur il n'aurait 
pas été compris du peuple s'il avait parlé la langue de la Saxe; nous n'en voulons 
d'autre preuve que ce passage de la lettre de Henri de Nordlingen à Marguerite Ëbneri 
écrite en 1345, et qui montre clairement l'impression que produisait ce dialecte «ur 
un habitant de la Haute-Allemagne à peu près à l'époque d'Ëckhart: «Je vous en- 
voie un livre intitulé la «Lumière de la Divinité» (composé dans la seconde moitié 
du troisième siècle par Mathildc ^ Magdebourg, du couvent de Helfta en Thuringe); 
il nous a été prêté dans un allemand bien étrange (in gar fremdem Deutsch), en 
sorte que nous eûmes bien deux années do travail et de peine avant de l'avoir trans- 
<ïrit dans un allemand tant soit peu semblable au nôtre (ehe wir's ein wenig in unser 
Deutsch brachten)» (Y. Preger, MechtUd v, Magdeh^ Lecture faite à l'Acad. hist. de 
Munich, 1869, p. 1^3). L'activité d'Ëckhart en Saxe a surtout été celle d'un admi- 
nistrateur; or l'on sait que la langue usuelle des fonctionnaires de l'ordre était le la- 
tin. Dans l'Allemagne occidentale, au contraire, nous le rencontrons avant tout 
comme prédicateur populaire, et il paraît qu'il exerça en cette quali^ une puissante 
influence, car la principale accusation portée plus tard contre lui est d'avoir enseigné 
au peuple des doctrines dangereuses en la langue vulgaire. Comment l'aurait-il pu, s'il 
avait parlé un dialecte aussi étranger que nous venons de le vohr à l'esprit de ses 
auditeurs? 

D'après Mono {Quellensammlung zur bad. Landesgesch.j HT, 439), «les écrits d'Ëckhart 
sont à la vérité rédigés en haut-allemand, mais contiennent cependant certains termes 
bas-allemands qui s'y rencontrent constamment > Mone s'abstient de tirer une conclusion 
quelconque de ce fait, quant à la patrie d'Ëckhart: rien ne paraît d'ailleurs plus fa- 
cile à expliquer si l'on songe au long séjour d'Ëckhart en Saxe. Wackemagel si^ 
gnale le même fait d'une manière plus générale. Il retrouve dans la langue d'Ëck- 
hart «le dialecte composé de 'haut et de bas-allemand, qui se répandit à cette époque 
de la Thuringe et de la Silésie vers le sud de l'Allemagne, et qui, diversement nu- 
ancé suivant les localités, devint la langue officielle des chancelleries et des conseils 
des villes»; et il ajoute: «ce qui en favorisa la diffusion, ce fut le fait que le premier 
des mystiques du temps, celui dont la langue si riche et si appropriée aux descrip- 



56 MAITRE ECKHART. 

prieur provincial de Saxe celles de vicaire général de Bohême ^ avec la 
mission de rétablir Tordre dans cette province mal gouvernée depuis sa 

tions du monde saprasensible fut répandue de tous côtés par la prédication, par 
récriture et par un cercle nombreux de disciples,, que maître Eckhart était originaire 
de Saxe, sans doute de la Saxe supérieure (Es befdrdertc die Ausbreitung, dass... 
M. E. auch ans Sachsen... stammte». IMeraiurgesch.f 130). M. Preger, on le comprend, 
triomphe de ce passage : « Wackemagel, dit-il après avoir cité le jugement de Mono» 
ne peut également trouver dans la langue d'Eckhart qu'un mélange de haut et de 
bas-allemand, et ce n'est qu'en considération de la langue qu'il peut avoir déclaré 
avec une pleine assurance qu'Eckhart est né en Saxe>» {Vorarb., 62; Gesch. der deut' 
Aly$t» flîf 326). Malheureusement M, Preger s'est enlevé lui-même le droit de s'appuyer 
sur ce jugement de Wackemagel. « Si même, dit-il immédiatement auparavant, nous 
possédions les éiçrits d'Eckhart dans la pure langue de la Haute-Allemagne, cela ne 
prouverait pas encore qu'Eckhart y soit né. La plupart de ses écrits datent des vingt 
demiëres années de sa vie, passées en majeure partie dans les pays du Rhin supé- 
rieur et inférieur; et là les coptêtes se seront déjà appliqués à rendre sa langue in- 
telligible ^ si Eckhart ne iest chargé lui-même de ce soin. » La question littéraire elle- 
même se trouve ainsi bannie du débat En effet , nous ne possédons plus, d'aprës 
M. Preger, la langue primitive de maître Eckhart, la seule qui puisse servir à déter- 
miner son origine, mais seulement celle qu'il a adoptée postérieurement (à cinquante 
ans passés!) ou que les copistes lui ont attribuée. Cette vraie langue d'Eckhart est 
évidemment le dialecte saxon, puisque, selon M. Preger, Eckhart est originaire de 
Saxe. Seulement, dans ce cas, M. Preger aurait dû taxer d'erreur et Wackemagel et 
Mono, qui ont eu le tort de prendre la langue altérée d'Eckhart pour sa langue pri- 
mitive: ce n'est, en effet, que sur la langue des copistes, ou sur celle d'une province 
étrangère à Eckhart qu'a pu s'exercer leur critique, d'aprës cette hypothèse. Quelle va- 
leur a dès lors encore leur jugement? Voilà deux preuves qui s'excluent et se détrui- 
sent réciproquement, et entre lesquelles il aurait falki choisir — De plus , M. Preger a 
été mal inspiré en attribuant à des motifs do critique littéraire le jugement de Wa- 
ckemagel sur Torigine d'Eckhart. H résulte, en effet, du passage cité plus haut que 
Wackemagel fonde la rapide diffusion du dialecte en question sur le fait que maître 
Eckhart était Saxon (opinion dont Wackemagel ne donne pas les raisons). Si à son 
tour le fait qu'Eckhart était Saxon se fondait pour lui sur l'argunlent littéraire que la 
langue répandue par Eckhart était le dialecte en question, il se rendrait coupable de 
ce qu'on appelle en logique un cercle vicieux, t- C'est d'ailleurs à tort que M. Pre- 
ger considère Wackemagel comme un témoin en sa faveur dans ce débat Que Wa- 
ckemagel ait, à l'endroit cité, et à propos du développement général de la langue 
allemande au quatorzième siècle, glissé incidemment l'opinion de l'origine saxonne 
d'Eckhart, nous ne le nions pas; seulement M. Preger oublie d'ajouter qu'à li^ 
page 332 du même ouvrage, dans le passage consacré spécialement à la biographie 
et à la critique de l'activité intellectuelle do maître Eckhart, Wackemagel a modifié 
du tout au tout et manifestement rétracté sa première manière de voir. «Miutre Eckhart, 
dit-il, a vécu et prêché d'abord à Strasbourg, peut-être son lieu de naissance, puis 
à Cologne jusqu'à sa mort;» et en note: «L'assertion de Quétif et Echard, d'après 
laquelle il serait originaire de Saxe, me paraît dénuée de tout fondement » Peut-on 
être plus explicite? Cette seconde manière de voir, Wackemagel Ta publiée deux 
ans après la première (son livre a paru en plusieurs livraisons, la 1^ îllant jusqu'à 
la page 224 en 1861, la 2^ et la 3« en 1863). L'autorité do Wackemagel s'ajoute donc, 
eu faveur de l'opinion que nous défendons ici, à celle d'un autre littérateur éminent, 
François Pfciffer, au témoignage duquel nous allons bientôt arriver. 
On a découvert en 1872 à Oxford, dans un manuscrit de la bibliotllèque Bod- 



MAITRE ËCKHARX. 67 

création en i3oi. Trois ans plus tard^ le chapitre de la province d'Al- 
lemagne le choisit comme prieur, élection quf'ne fut pas confirmée, car 

Idienne (fonds Laud, MisCf 479, în-8o) une s^rie de soixante-quatro germons mysti- 
ques, dont trente et un paraissent appartenir h. Eckbart; et h, Cassel, k la bibliothè- 
que royale (ms. theol. 94, 4^), dix sermons vraisemblablement du même auteur. Le 
manuscrit d^Oxford est en parchemin et remonte aux dernières annëes du quatorzième 
siècle; celui de Gassel est en papier et porte la date 1470. Ces sermons sont écrits 
dans le dialecte de rAllemagne moyenne, contrairement aux sermons et traites d^Ëck- 
hart, connus jusqu^à présent, qui sont rédigés dans la langue de la Haute- Allemagne ; 
la plupart d*entre eux viennent d'être publiés par M. E. Sievers (Haupt, Zeitschr. f* 
deut, Aherthum, XV, 373, s. 1872). Pfoiifer n'avait rencontré les formes de l'allemand 
moyen, mêlées au texte haut-allemand, que dans des manuscrits d'une époque rela* 
tivement récente et peu nombreux {Deutsche Mystiker des XIV, JaJirh*, II, introd., 
p. 13). La découverte d'un recueil assez considérable de sermons entièrement rédigés 
dans ce dialecte, dans un manuscrit de la fin du quatorzième siècle (le seul des 
deux qui ait de l'importance ici), ne suscite-t-elle pas de graves difficultés h l'hypo- 
thèse que nous défendons ici, de la naissance d'Eckhart à Strasbourg, et ne donne- 
t-ello pas des chances nouvelles à l'hypothèse contraire? Parmi les trente et un 
sermons d'Oxford, dix figurent déjà dans le recueil des sermons et traités de maître 
Eckhart publié par Pfeiflfer {Deutsche Mystiker des XIV, Jahrh.^ H, Leipzig 1857 ; ce 
sont. chez Pfeiffcr les sermons 31, 32, 85, 41, 52, 45, 62, 72, 79, 84, 97); tout revient 
à savoir laquelle des deux versions adroit à la priorité. Malheureusement les moyens 
d'établir cette comparaison nous font défaut, M. Sievers ayant jugé inutile de nous 
donner une seconde fois le texte des sermons déjà publiés par Pfeiffer. Nous sommes 
donc réduit à reproduire le jugement do M. Sievers sur cette question de critique 
littéraire. «Le manuscrit d'Oxford, dit-il, ne mérite pas grand éloge pour le texte 
qu'il présente. Dès le premier coup d*œil on s'aperçoit qu'il donne plutôt des ex- 
traits que de véritables développemens. La comparaison de son texte avec celui do 
Pfeiffcr démontre qu'il n'a conservé que les pensées fondamentales les plus impor- 
tantes, en omettant les pensées intermédiaires, et que parfois même il se borne à 
dessiner les contours extérieurs, la disposition générale du discours.» Si donc le 
texte de ces sermons n'est pas un texte original, nous trouvons-nous au moins en 
présence d'une tradition littéraire particulière, d'un ensemble de sermons proches en 
Saxe, et pour cette raison demeurés inconnus en grande partie aux copistes de l'Al- 
lemagne supérieure? M. Sievers semble le croire: «Ce recueil, dit-il en parlant des 
soixante-quatre sermons mystiques d'Oxford, paraît avoir été composé à Erftirt, et 
nous le devons à l'influence durable que laissa dans ces contrées l'activité de maître 
Eckhart. » Les trente et un sermons d'Eckhart, qui figurent dans ce recueil, ne se 
rattacheraient-ils pas également dans sa pensée au séjour d^Eckhart en Saxe? Cette 
hypothèse se heurte à un fait qui nous paraît décisif. Parmi ces trente et un sermons, 
neuf figurent déjà dans des manuscrits du quatorzième siècle écrits dans le dialecte 
de l'Allemagne supérieure, et parmi ces neuf il s'en trouve cinq (les cinq premiers 
énumérés plus haut) qui font partie de la précieuse collection de sermons d'Eckhart 
jadis conservée à la Bibliothèque de notre ville, et qui, de l'avis de tous les critiques, 
entre autres de M. Vreger {Vorarbeiten, p. 71), se rattache étroitement au séjour 
d'Eckhart à Strasbourg. Les pièces dont se compose cette collection se distinguent 
par la fraîcheur du style, par la similitude de leur contenu, parfois même par le 
rapport historique qui les relie, si bien que l'une présuppose l'autre. Au sermon XVII 
le rédacteur du recueil se donne lui-même à connaître pour un disciple d'Eckhart 
(«Daz sprichctunser meister,»» Pfeiffcr, ibid., p. 77, 1. 22). On peut donc affirmer que 
le manuscrit de Strasbourg donne la version primitive des sermons qu'il contient; 



68 MAITRE ECKHART/ 

d'après la décision du chapitre général de i3o3 les provinces de Saxe et 
d'Allemagne devaient avoir une administration distincte. En i3ii le 

des lors Tauteur du i^ecneil d^Oxford devient non-seulement un compilateur, mais 
encore, ce qui est capital, un traducteur, et par con8<^uent son œuvre ne présente 
plus au point de vue littéraire aucune base certaine pour la solution du problème 
bistorique en question. 

30 En 1310 maître Eckbart a été nomme prieur provincial de la province d* Alle- 
magne (y. les catalogues des prieurs provinciaux d^ Allemagne dans rAppendice). 
Nous avions déjà signale ce fait en 1^1, mais sans en tirer aucune conclu- 
sion. M. Preger Ta rëpëtë aprës nous (Oesch, der deut. Myst.^ I, 340), sur la foi du 
même texte que nous avions déjà publie, sans s^ arrêter davantage. Et cependant 
comment comprendre cette nomination, si Eckbart est de Saxe ? Eckbart étant resté 
jnsqu^en 1310 absolument étranger à la province d* Allemagne, puisqu^il n^aurait 
quitté la 8axe que pour aller étudier à Paris et pour y revenir aussitôt exercer les fonc- 
tions de provincial, c'eût été, de la part de la province d'Allemagne, contrevenir, 
en faveur d'un inconnu, et sans la moindre nécessité (la province d'Allemagne ne 
manquait pas d'bommes distingués : Henri de Gronîngue, qui eut Thonneur d'être 
réélu plus tard, remplaça immédiatement Eckbart dont l'élection ne fut pas vali- 
dée), à la décision du cbapitre général de Besançon. On comprend mieux cette in- 
fraction au décret de 1303, si Eckbart est de Strasbourg, car il est jusqu'à un certain 
point naturel que les frères de la province d'Allemagne aient tenu à rappeler auprès 
d'eux un compatriote bien copnu, pour faire jouir sa propre patrie des bienfaits de 
son administration. — Ce n'est là qu'un simple indice, nous l'accordons; mais 11 im- 
porte de ne rien négliger qui peut .donner quelque éclaircissement dans ce débat. 

40 Le traité d'Eckbart n<> YI dans l'édition de Pfeiffer porte la suscription: «Daz 
ist swester Katrei meister Ekebartes tobter von Strâzburc », qu'il convient de tra* 
duire : « Histoire de la sœur Catberine, fille (spirituelle) de maître Eckbart de Stras- 
bourg», et non: «Histoire de la sœur Catberine de Strasbourg, fille de maître Eck- 
bart». M. Preger, qui traduit ce texte autrement que nous, dit à ce sujet: «Cette 
suscription n'est pas une preuve de la naissance d'Eckbart à Strasbourg, car si l'on 
considère la place du mot « Strasbourg » et le fait qu'on aura voulu donner au mot 
le plus important de la pbrase un complément qui le détermine de plus près, l'on 
reconnaîtra que les mots «de Strasbourg» se rapportent, non à f maître Eckbart "^ 
mais à «sœur Catberine» {Vorarb., 63). Nous ne nions pas qu'on puisse à la rigueur 
traduire ainsi ce texte, en ponctuant: «Daz is swester Katrei, meister Ekebartes 
tobter, von Strâzburc »> — mais non parce qu'il serait nécessaire de donner aux mots 
«sœuv Catberine» les mots «de Strasbourg» comme complément, puisqu'ils sont 
déjà suffisamment déterminés par les mots : « fille de maître Eckbart ». Cependant ce 
n'est pas à l'interprétation purement possible de ce texte, mais à celle que nous im- 
posent en quelque sorte de nombreux exemples d'une construction grammaticale 
identique, que nous devons nous an'êter ici. Voici quelques-uns de ces exemples: 
Sant Elsabet was des kûnigs dobter von Ungem und des lantgrofen wittcwe von 
ilessen. — ... von sinre muoter die do was berzoge Lûpoldes dobter von Oestericb 
,(Kœnigsboven, ChrmUy éd. Hegel, H, 742, 818) — Cuonrat, grovo Cuonrates sûn von 
Hessen, der erste tutscbe keiser (Closener, Chron., éd. Hegel, I, 34). — Wie die ge- 
scbnebleten leut kamen und bracbten des Kœnigs tocbter von Indian (Haupt's 
ZeUschr.f VIII, 486). — Chartes deB années 1249: Prowe Bernbeid, bem Hcûiricbs 
dobter von Husen; — 1257: Berbte, grave Sigebrehtes vrowe von Werde; — 1283: 
Wir Heinrich und Jobannes, bem Heinricbes sune von Wangen; — 1288: Eisa, bem 
Niclawes frowe von MtUneckc; — 1311: Katbcrine Jobanneses, wiîrtin bcra Ebcrlins 
seligen sUnes yon Scbœnecke {Archives municip. et dépari, de Strasbourg), etc., etc. 



MAITRE ECKHART. 69 

chapitre général de Naples televa Eckhart de ses fonctions de prieur 
provincial de Saxe^ et l'envoya à Paris comme lecteur. Dans Tintervalle 
entre son vicariat de Thuringe et son priorat de Saxe_, Eckhart s'était 
rendu à Paris et y avait obtenu en i3o2 le grade de licencié, grâce à la 
faveur dont il paraît avoir joui auprès du pape Boniface VIII, alors en 
lutte ouverte contre Philippe le Bel et l'Université de Paris. Il était 
sans doute déjà devenu docteur quand le choix du chapitre général 
d'Erfurt l'appela en Saxe*. Or, l'usage voulait que tout docteur 

D^aatros exemples se trouvent encore dans Tarticle de J. Grimm, Zur Syntax det 
Eigetmamen (Haupt's Zeitêchr.y III, 134). L^interpr^tation que nous proposons se fonde 
donc sur un usage constant dans la syntaxe des noms propres au moyen âge. Ce fait est 
tellement hors de doute que la lecture du titre en question a décide avant tout autre 
motif réminent critique de Vienne, François Pfeiffer, à se prononcer en faveur do 
Torigine strasbourgeoise de maître Eckhart, comme il ressort d^une lettre qu^il 
adressa à M. Cb. Schmidt, le 10 juillet 1862, et que M. 8chmidt a bien voulu mettre 
à notre disposition. Pfeiffer y exprime son jugement relativement à la patrie d*£ck- 
bart, jugement que la mort ne lui laissa pas le loisir de publier dans le volume qui 
devait faire suite à son édition des œuvres d*Eckhart. Sans même juger nécessaire 
do donner un mot d'explication , tant la question lui pilait au-dessus de toute con- 
troverse, il écrit: «A la page 448 de mon édition, Eckhart est appelé expressément 
maître Eckhart de Strasbourg n, désignation provenant d'un « manuscrit probable- 
ment contemporain à Eckhart lui-même». Voici un fragment de cette lettre: «...Dass 
meister Eckhart aus Strassburg gebiirtig ist, kann ich zwar nioht streng beweisen; 
doch ist es mir aus manchon grilnden wahrscheinlich, und in der aufschrift des trac- 
tâtes p. 448 meiner ausg. wird er ausdrficklioh M, E, von Strâzbwrc genannt Die hs. 
ist ait, leicht gleichzeitig, und ich bin geneigter, ihr glauben zu schenken, als den 
angaben Quétif^ und Echards [Script, ord. prœd.f I, 507), die ihn wohl nur deshalb 
einen «Saxo» nennen, weil seine erste erwfthnung im J. 1802-4 seine emennung 
zum provinzial der neu gegrtindeten ordensprovinz Sachsen betrifit.... Sie diirfen, 
wie ich glaube, E. getrost als ein Strassburger kind betrachten. » 

Telles sont les raisons qui nous ont décidé à conserver notre ancienne manière 
de voir relativement à Torigine de maître Eckhart. Nous examinerons successive- 
ment les autres points sur lesquels M. Proger a jugé nécessaire de Se séparer de 
l'opinion de ses devanciers. 

1 Le premier séjour d'Eckhart à Paris tombe dans la période si agitée de la lutte entre 
Boniface VIII et Philippe le Bel. L'Université avait pris parti pour le premier; l'ordre 
des dominicains , en majeure partie , pour le second. L'on comprend que dans ces 
circonstances la question politique n'ait pas été sans influence sur les nominations 
faites par l'Université, et que le pape ait songé à dédommager ses partisans des 
injustes préférences auxquelles ce corps savant avait pu se laisser entraîner à leur 
détriment Voici, d'après le catalogue dressé au commencement du quatorzième siècle 
par Bernard Guidonis et tel que Quétif l'a connu (v. plus haut p. 58), la liste des li- 
cenciés de l'année 1302: 
« Fr. Remigius Florentinus, licenciatus auctoritate papœ, a. d. 1302. 
« Fr. Echardus Teutonicus, licenciatus per papam Bonifacinm VIII, a. d. 1302.... 

«Fr. R. Romani de Maro-Logio, licenciatus a. d. 1302 » 

Dans un ms. de la Bibliothèque de Francfort, datant du milieu du quatorzième 
siècle, probablement de l'an 1341, les mots «per papam Bonifacium VIII» manquent 
à côté du nom d'Eckhart. M. Preger, qui tient ce ms. pour la copie de l'original 



yO MAITRE ECKHART. 

nouvellement créé fît^ pendant une année^ un cours sur les sentwi- 
ces; il restait à Eckhart à s'acquitter de cette dette envers TUni- 

li>êine de Bernard Guldonis, tire de ce fait, ainsi qne d^un passage da traite Meîster 
Eckehartea wirUchaft: «ir seid eîn raeister zu Paris bewêret drei stund»» qui se 
trouve, non dans Tëdition de Pfeiffer, mais dans un ms. de la bibliothèque de Munich» 
qu^Eckhart n*apas été nomme licencie par le pape, mais par TUniversité; quHl a 
donc été y avec Romani de Maro-Logio, Tobjet des prëfërences de celle-ci au dëtri- 
ment de Remy de Florence ; que par consëquent il n*a pas pris parti pour le pape, 
comme Tavait fait la presque totalité de son ordre, «c II n^en rësulte assurément pas , 
continue M. Preger {Oesch, der deut, Myst, I, 334), qu^il se soit oppose aux prdten- 
tiens du Saint-Siëge; car, en sa qualité d^ëtranger il aurait facilement pu cacher ses 
préférences pour la cause papale: mais il n'est pas probable qu'il ait eu de pareilles 
préférences, si Ton songe que plus tard il encouragea la sœur Catherine k résister à 
l'excommunication ecclésiastique, et que les agissemens de la curie romaine dans 
le but de conquérir la puissance temporelle durent en général lui inspirer de la ré- 
pugnance (anwidem), vu la tendance de sa vie religieuse vers Tessence éternelle des 
choses terrestres. ». Si Eckhart, dirons-nous, a éprouvé des répugnances vis-à-vis do 
la politique du pape, sans les manifester, comment l'Université, ne jugeant évidem- 
ment les hommes que d'aprës les opinions qu'ils exprimaient, aurait-elle pu préférer, 
à Remy de Florence un membre aussi distingué d'un ordre qu'elle savait dévoué au 
pape ? M. Preger semble oublier ici qu'en sa qualité de dominicain, Eckhart no pou- 
vait rester neutre: le silence l'eût déjà fait ranger parmi les partisans du Saint- 
Siège. La question qui se pose est donc double : !<> est-il plus probable qu'Ëckhart se 
soit rangé du côté du pape dans cette querelle ou du côté du roi? 2<> est-il plus facile 
d'expliquer la présence des mots u per papam Bonifacium VIII » dans le catalogue 
qu'a connu Quétif, comme l'addition postérieure d'un copiste, ou leur absence duis 
le catalogue de 1341 comme- une omission volontaire? 

lo L'exemple de la sœur Catherine est complètement étranger à la question qu'il 
s*agit d*éclaircir, car il pourrait tout au plus servir à déterminer les rapports 
qu'Ëckhart a eus vers l'an 1317 avec l'évêque de Strasbourg Jean d'Ochsenstein, et 
nullement ses rapports avec le pape, puisque c'est au décret de cet évoque que so 
rapporte le passage du traité VI (Pfeiffer, o. c, 462, 7 — 11, 25) auquel M. Preger 
fait allusion, comme d'ailleurs M. Preger le reconnaît lui-même {Qes^ der deut. 
My8t.j I, 801). Or l'on sait qu'au moyen âge les rapports du clergé régulier et sur- 
tout des dominicains avec le pape, leur chef et protecteur, ont été loin de ressembler 
à leurs rapports avec les évèques, chefs et protecteurs du clergé séculier. Quant 
aux rapports d'Eckhart avec le pape, les événemens de l'an 1327 jettent une vive 
lumière sur ce point. Une lutte politique analogue à celle de l'an 1302 avait éclaté 
entre Louis de Bavière et Jean XXII; or nous voyons l'archevêque de Cologne 
Henri de Yimebourg, le persécuteur des hérétiques de son diocèse et le partisan 
décidé de lempereur, attaquer, dans la personne de maître Eckhart, l'ordre des 
dominicains entier, demeuré fidèle au pape; et cela sans doute à l'instigation des 
franciscains, qui tenaient pour Louis de Bavière. Ce n'était plus le roi de France, 
mai» l'empereur d'Allemagne, dont le pouvoir était mis en cause; Eckhart, tout 
Allemand qu'il était, non-seulement resta complètement indifférent à cette spolia- 
tion des droits de l'État opérée par l'Eglise, mais encore chercha et trouva auprès 
du pape une protection efficace contre l'archevêque. — Ensuite , si le mysticisme 
de maître Eckhart lui a fait trouver digne d'avereion la tendance du Saint-Siège à 
s'arroger la puissance temporelle, si fragile et si passagère à son point de vue, 
combien plus l'opposition de l'Etat, personnification de cette puissance elle-même, 



MAITRE ECKHART. 7I 

versité : depuis i3o3j il est appelé «maître.»» En quittant Paris, 
Eckbart revint dans sa province natale que désormais il ne quitta plus. 
Nous le rencontrons, en i3i6, à Strasbourg, revêtu des fonctions de 
vicaire du général de l'ordre*. Il prêcha à Strasbourg dans les bé- 
guinages placés sous la direction des dominicains, au couvent de 
Sainte-Marguerite*, et sans doute aussi à l'église de son couvent, 
et fit, en compagnie d*un autre docteur mystique, Théodore (sans 
doute Théodore de Saint-Martin), des tournées de prédications 
dans les contrées avoisinantes*. En i3i7 il se rendit à Franc- 
fort*, oîi il devint prieur en i320, après avoir été lecteur pendant 

k la saprëmatie delà socîëtë spirituelle, de TËglise de Dieu destinëe à rëyëler au 
mondCi sous le voile de ses dogmes, la connaissance des vërîtës cëlestes, devait- 
elle lui paraître condamnable au point de vue de son pur idéalisme! Ne va-t-il pas 
d'ailleurs jusqu'à appeler quelque part le pape « un dieu terrestre, à côté duquel il 
ne doit point y en avoir d'autre ici-bas ? » (Append. II, 2). 

2oDans ses VorarhtUen (p. 56), c'est à Quétif lui-même que M. Preger attribue l'in- 
terpolation « per papam Bonifacium VIII » dans le catalogue des docteurs de Paris ; 
et ce qui a amène, selon lui, Quëtif à ajouter ces mots au texte primitif, c'est la 
prësenoe d'une désignation analogue (auctoritate pap») à côte du nom du prëdë- 
cesseur d'Eckhart sur la liste. Dans sa Oeseh. der deiU. Myst (page 334), M. Preger 
accuse de cette interpolation le copiste qui a écrit l'exemplaire du catalogue con- 
sulté par Quétif. En vérité, c'est se rendre la tâcbe bien facile que d'opposer à la 
manière de voir que l'on combat le bon plaisir d'un écrivain ou d'un copiste. D'ail- 
leurs, comment se figure-t-on même qu'aprës la condamnation d'Eckhart comme 
hérétique par la bulle de Jean XXII, une plume quelconque ait osé inscrire aussi 
arbitrairement le nom d'un pape vénéré à côté de celui d'un docteur qui s'était rendu 
coupable^de si graves erreurs, et inventer l'existence d'un rapport si direct entre le 
chef de l'Église et cet hérétique? — Par contre, la disparition du nom de Boniface VIII 
à côté du nom d'Eckhart, dans le catalogue de 1341, s'explique fort simplement au 
moyen de cette demiëre considération. 

Les licenciés nommés par le pape figurant, comme on l'a vu, sur le catalogue des 
maîtres de Paris, Eckhart a pu dire à Cologne qu'il a obtenu ses trois grades à 
Paris, sans qu'il soit nécessaire pour cela ni d'attribuer à l'Université sa nomination 
au grade de licencié, ni d'admettre avec Quétif qu'il se soit rendu à Rome pour 
obtenir ce grade ; l'idée d'un voyage d'Eckhart à Rome ne repose que sur l'inter- 
prétation erronée faite par Quétif du passage « per papam Bonifacium VIII » du 
catalogue en question (« Sic enim > Y. plus haut p. 58). 

^Le séjour d'Eckhart à Strasbourg après 1312 ne reposait jusqu'à présent que sur 
des suppositions; nous pouvons aujourd'hui prouver ce fait Le 13 novembre 1316, 
Agnès, veuve du chevalier Frédéric de Schaftolzheim, fit don k sa fille Ellina et à 
Agnes Ritter, religieuses du couvent de Saint-Marc (dépendant du couvent des 
dominicains), d'une euria avec toutes ses dépendances. La donation est faite « de 
licentia prioriss» (de Saint-Marc) et fratris Echehardi vicarii magiatri genercUis or- 
dinis antedidi, — Actum Id. Nov. a. d. MCGG sexto decimo. » (Archives de l'hôpital 
civil de Strasbourg, Protocole des Domin., vol. 107, f» 45*.) 

2Schmidt, Etudes sur le mysticisme cUlem. au quatorzième siècle, p. 14, 

8V. Append. III, 1. 

♦D'après M. Preger, c'est le prieur provincial d'Allemagne Egno de Stoffen qui 




72 MAITRE ECKHART. 

les troia années réglementaires. Dè$ maintenant, les sioupçons d'hérésie 
commencent à p)eser sur lui. Le général de l'ordre, Hervé, écrivit, en 
i32o, aux prieurs de Worms et de Mayence, pour les charger d* ouvrit 
une enquête sur les «graves accusations qui se sont élevées conXre 
Eckhart et contre le frère Théodore de Saint-Martin, »» auxquels 
on reproche des frelations mauvaises et suspectes*.» On ignore ce 
qui advint de cette enquête. Quoi qu'il en soit, Eckhart paraît avoir 
eu à cette époque des rapports avçc les Frères du libre esprit, supposi- 
tion que confirme encore la date de son arrivée à Francfort, qui est 
précisément celle à laquelle parut la lettre de Jean d'Ochsenstein. Dan^ 
la suite, cette accusation ne reparaît plus. En i325, nous trouvons 
Eckhart à Cologne, à la fois comme professeur à l'école de son ordre 
et comme prédicateur populaire : dernière période de la vie du maître, 
dans laquelle l'attachement enthousiaste de ses nombreux disciples dut 
compenser pour lui, en quelque mesure, l'amertume que lui causèrent les 
persécutions dont il fut l'objet. Déjà pendant son séjour à Strasbourg, • 
Eckhart n'avait pas craint d'exposer au peuple ignorant l'ensemble de 
ses conceptions métaphysiques; il circulait à ce sujet dans cette ville 
le récit imaginaire ou authentique, nous ne savons, d'une discussion 
qu'il aurait eue avec un autre docteur, fidèlement attaché aux véri- 
tés éVângéliques, récit qiie Rulman Merswin nous a conservé *. Ali 
chapitre général de Venise de 1 325, des plaintes s'élevèrent contre « plu- 
sieurs frères des couvens d'Allemagne qui prêchaient en langue vul- 
gaire des doctrines dangereuses aux classes inférieures du peuple'." 
Gervais, prieur d'Angers, fut chargé de faire une enquête; mais il 
paraît que Jean XXII voulut porter cette affaire devant son propre tri- 
bunal : le dominicain Nicolas de Strasbourg fut chargé par le pape 
de cette mission inquisitoriale avec le titre de nuntius et minister*. 
Aucun choix ne pouvait être plus favorable pour maître Eckhart; 
Nicolas de Strasbourg, comme le prouvent quelques sermons qui 
nous sont restés de lui, partageait les tendances mystiques de son 

a place Eckhart k Francfort en qualité de prieur, après Tannëe 1317 (Oesch, der 
deut. Myat.f I, 352). En effet, la liste des prieurs provinciaux d*A)lemagne insërëe 
par M. Preger dans ses Vorarbeiten (p. 84), et basëe sur un texte dépourvu de toute 
date; porte qu^Egno serait reste en fonctions jusqu^en 1321 : or d'aprës les deux ca- . 
talogues que nous avons déjà publies en 1871, et que nous reproduisons dans 
TAppend. IV, Egno de Stoffen ëtait dëjk mort en 1316. 

•Schmidt, o. c, p. 14. — Preger, Vorarb,, p. 72, 

8V. Append. 1, 2. 

sSchmidt, o. c, p. 16 

*Pfeiffer, DeuUckt My^Hker, I, introd., p. XXV. 



j 



MAITRE ECKHART. y3 

temps; il ne trouva rien à reprocher aux prédications d'Eckhart* Il 
paraît cependant qu'on défendit à Eckhart d'exposer devant le peuple 
ses doctrines particulières^ défense qu'il mentionne lui-même et qu'il 
paraît avoir obsefvée; du moins le voyons-nous dorénavant prendre de 
grandes précautions pour soustraire aux masses ignorantes soit les 
écrits qu'il compose, soit les discours qu'il adressé aux moines de 
son couvent*. Mais l'archevêque de Cologne, Henri de Virnebourg, 
l'adversaire déclaré du pape dans la grande lutte qui venait de s'ouvrir 
entre l'empire et le saint-siége, et le persécuteur acharné des Béghards 
hérétiques de son diocèse, ne pouvait laisser échapper une si belle occa- 
sion de frapper l'ordre des dominicains demeuré fidèle au pape, dans 
undeses'représentans les plus distingués que la rumeur publique accu- 
sait d'hérésie. Pour enlever à Eckhart son ami et soutien Nicolas de 
Strasbourg, il fit. connaître à Avignon les propositions reprochées à 
Eckhart, et l'appui que le « nonce et serviteur apostolique » devait lui 
avoir prêté. Cette démarche n'eut aucun succès. Alors il résolut d'en- 
velopper dans une même accusation d'hérésie Eckhart et son protecteur, 
s'attaquant ainsi à un homme dont les fonctions relevaient directement 
du saint-siége, et rouvrant, devant son propre tribunal, un procès 
qu'une instance supérieure, la juridiction papale, venait à peine de 
vider. Ce qui prouve le rôle important que la politique a joué dans ce 
procès, purement religeux en apparence, c'est la présence du lecteur 
des franciscains, Albert de Milan, dans la commission inquisitoriale 
nommée par l'archevêque de Cologne, et plus tard la protestation de 
Henri de Talheim, de Guillaume Occam, etc., tous deux franciscains, 
contre la faveur que le pape avait accordée dans ce procès à Eckhart et 
à son défenseur Nicolas de Strasbourg. Les franciscains en effet te- 
naient pour l'empereur contre le pape. Ce n'est assurément pas. l'aver- 
sion contre la spéculation religieuse qui a pu ranger Henri de Talheim 
parmi les adversaires de maître Eckhart; il était lui-même un docteur 
mystique très-estimé *. Pour réunir des preuves contre Eckhart, la 

ly. Haupt, ZeiUch,, VIII, 244, la fin du traita «von den zweî Wegen >» que 
M. Preger attribue avec raison à EckbArt — Append. II, 2. 

^Dans une pièce intitulée «Daz ist von dçn zwelf maistern gar schœn sprich, » 
se trouvant dans le même manuscrit auquel nous avons emprunte les pièces inédites 
de maître Eckhart publiées dans Tappendice, nous lisons : 

Der von Talbain sprichet maisterlich: 

Der vater gebirt sein ewig wort sunder mitelich. 

Ain ieclich creatur die sich verainiget bat 

In der gebirt der vater sin ewig wort in einer inwendichait. 

Was ist das, das der vater gebirt und gebom hat? 




r' 



74 MAITRE ECKHART. 

commission inquisitoriaie Fentoura d'un système complet d'espionnage ; 
toutes ses paroles^ tant publiques que privées^ étaient soumises au plus 
rigoureux examen. Enfin, quand l'acte d'accusation fut prêt, les inqui- 
siteurs citèrent les deux hommes à comparaître devant eux; mais ni 
Eckhart ni son ami n'attendirent le jour fixé pour se rendre devant la 
commission et pour relever dans une énergique protestation ce qu'il y 
avait d'inique et d'odieux dans le procédé des inquisiteurs. Tous deux 
en appelèrent au pape, et citèrent les commissaires épiscopaux devant 
le tribunal d'Avignon*. La sentence des inquisiteurs ne se fit pas 
attendre: ce fut une condamnation. L'archevêque fît annoncer cette 
décision au pape, afin de se préparer le terrain à la cour d'Avignon en 
vue du procès futur; mais Jean XXII, irrité du mépris de sa décision 
souveraine et décidé à ne pas laisser infliger à l'ordre des dominicains 
une pareille humiliation de la part de ses ennemis, fit jeter en prison 
l'émissaire de Cologne, et maintint ses faveurs à Nicolas de Stras- 
bourg*. 

Peu de jours après son appel au pape^ Eckhart se rendit dans l'église 
de son couvent, et là, en présence d'une dizaine de frères, de plusieurs 
bourgeois, d'un notaire et de la foule assemblée, il déclara qu'il avait 
toujours évité toute erreur en matière de foi, que l'on avait sou- 
vent mal compris sa doctrine, mais que, si l'on découvrait quelque 
erreur dans ses écrits, il la rétractait publiquement. De deux propo- 
sitions qu'on lui reprochait, il expliqua l'une comme orthodoxe et 
maintint l'autre comme vraie; puis il fit dresser un acte de cette 
déclaration, destinée à le précéder à Avignon et à montrer à ses juges, 
aussi bien qu'aux populations de Cologne, que sa consq^ence ne lui 
faisait aucun reproche. Ce fait est le dernier de sa vie qui nous soit 
connu. Deux années après, le 27 mars 1329, parut une bulle 
de Jean XXII', condamnant 28 propositions d'Eckhart, dont 17 

Ain ofifenbarung sein selbes in aeiner selbeshait. 
Der gaist der steht entbiœsset von aller anderhaît , 
Da sicht der vater sicb solben an, das ist sein aigen art. 
En 1329, Henri de Talbeim ëtait provincial des franciscains dans la province 
d* Allemagne; il devint cbancclior de Temperour, puis se retira à Augsbourg comble 
de prësens par son souverain, et finit par rentrer dans son ordre {The^aurta hist. 
hdvet.f Vîtodurani Chronîcon, Tig. 1735, p. 30). 

*V. les pièces de ce procës dans la publication de M. Preger, Meister Eckhart w. 
die Inquisition. 

3V. la pièce IV, à la fin de notre Essai sur le myst. spéc. de M. E.^ rëimprimëe 
par M. Preger dans TAppend. d6 son dernier ouvrage. 

^Cette bulle sous sa vraie forme commence par ces mots: In Oœna Domini. 



MAITRE ECKHART. yt) 

comme hérétiques et 1 1 comme suspectes. •« Eckhart, y est-il dit, a 
rétracté, vers la fin de sa vie, ces 26 articles pour autant qu'ils ont un 
sens hérétique et erroné. « Le pape_, comme on le voit, traita avec mé- 
nagement la mémoire du grand docteur : au lieu de le condamner 
comme un hérétique ordinaire, il préféra transmettre son nom à la pos- 
térité comme celui d'un homme réconcilié avec l'Église avant sa mort, 
et il donne même à entendre, par la réserve qu'il exprime sur le sens 
des passages incriminés, qu'Eckhart peut-être n'a pas été réellement 
hérétique comme ses ennemis de Cologne Tgivaient affirmé. La substi- 
tution du chiffre 26, comme par une erreur de plume, au nombre des 
propositions énumérées dans la bulle, parait destinée à faire croire à 
une adhésion complète de la part d'Eckhart à la doctrine de l'Eglise , 
tout en exceptant facilement de la rétractation les deux dernières pro- 
positions, qui sont précisément celles qui figurent dans la déclaration 
publique de Cologne. 

Maître Eckhart est un esprit absolu. Depuis le commencement de sa 
carrière de prédicateur et d'écrivain, jusqu'à la fin, sa pensée s'est mue 
dans la même sphère de conceptions panthéistes^ sans qu'on puisse dé- 
couvrir une trace d'une modification appréciable qu'elle aurait subie 
dans le cours des années. Nous ne possédons^, d'ailleurs, aucun prin- 
cipe pour classer historiquement ses écrits : l'on ne peut, en effet, assi- 
gner une date certaine qu'à un très-petit nombre de ses sermons et traités^ 
par suite des indications historiques qu'ils portent dans la suscription. 
Chercher dans la doctrine même un pareil principe de classification, 
c'est se condamner à se perdre dans des distinctions dont la subtilité 
répugne à l'esprit de la spéculation mystique. Pfeiffer a déjà reconnu 
cette impossibilité dans l'introduction à son édition des œuvres d'Eck- 
hart *. 

Mosheim n^en a connu qa*ane rédaction incomplëte , dans laquelle les premières 
phrases ont disparu, et commençant par ces mots: Dolenter referimui. Ce double 
dëbut d*un seul et même document a fait croire pendant quelque temps h Texistence 
de deux bulles, Tune dirigée contre Ëckbart, Vautre contre les Bëgbards panthéistes. 
(Cœmer, Chronicofiy chez Eccard, Corpu8 soript médit œviy 2, 1036. Voirie texte com- 
plet de la bulle, Preger, Oesch, der deiU. Myst , 478.) 

^M. Preger n*a pas été de cet avis. Il a çssayë, dans son dernier ouvrage, de déter- 
miner différentes périodes dans le développement intellectuel de maître Eckhart, et 
d*établir de la sorte un principe de classification pour ses écrits, u Si Ton ne rend 
compte, dit-il, du développement par lequel a passé sa pensée, Ton ne peut com- 
prendre Eckhart d'une manière suffisante > {(h*ch. der deut. Myat.^ U, 309). H dis- 
tingue trois périodes dans ce développement: la période de Saxe, celle de Strasbourg 
et celle de Cologne représentées par trois types doctrinaux, contenus le premier 
dans le traité XVII et les sermons de Melk, le second dans le teaité VI et les sermons 



y6 MAITRE ECKHART. 

Les sermons et traités de maître Eckhart que nous possédons encore 
nous permettent de reconstruire entièrement son système. Nous y 

prononcds h Strasbourg, le troisiëme dans la dëclaration de Cologne; ces types 
doivent servir à classer les autres écrits. Dans la première përiode, M. Pfeger range 
le sermon 55 et les traites XI et XII ; dans la seconde, les tiaitës II, III, XII et XYIII; 
dans la troisième, les traites IV, V, et le traite publie par lui dans l'Appendice? 
« Von dem Schauen Qottes durcb die wirkende Vemunft. » Voici comment il carao- 
tërise (o. c, 309—317) le développement doctrinal qui se révèle dans ces écrits: 

V^ période: Dans le traité XVII les questions éthiques n*ont pas encore la spécula- 
tion mystique pour fondement. Il pV * ^^^^ ^^^ écrit, comparativement assez long, pas 
un seul trait qui rappelle les théosophèmes particuliers à Eckhart (kein einzîger Zug 
ttberhaupt in der verhaltnissmftssig langen ^chrift, der uns an die dem Eckhart ei- 
genthûmlichen Thepsopheme crinnerte). Les commencemens de sa spéculation pa- 
raissent se rattacher à son premier séjour à Paris (o. c, 336) ; or cet écrit date de 
l'époque où il était encore prieur d'Erfurt et vicaire de Thuringe, comme le dé- 
montre le titre qu'il porte: «< Daz sint die rede der underscheîdunge die der vicarius 
von Dfîringen, der prier von Erfurfr, -bruoder Eckehart predier ordens mit solichen 
kinden hete » Eckhart y appuie bien plus sur la volonté que sur la raison spécu- 
lative. «<La raison, dit Eckharfc, n'a pas d'objet qui lui convienne mieux que Dieu; 
mais elle est faussée (verbildet); il faut lui rendre l'habiti^de de s'élever à Dieu. 
C'est la volonté, excitée par l'amour, qui la porte vers les choses d'en haut. Cette 
volonté s'élève encore au-dessus de la raison (der von der Minne entzilndete Wille 
îst's der sie aufwttrts wftgt; dieser Wille îst es der noch ilber die Vemunft hinaus 
dringt), et, s'anéantîss ant en elle-même et transformée en la volonté de Dieu, peut 
toutes choses (552, fï).ï> — 2® période: Les sermons prononcés h. Strasbourg dénotent, 
quant à la doctrine , un progrès important sur la période précédente. Ici apparaît 
dans la question de l'union de l'homme avec Dieu la doctrine de l'image divine. 
Les trois forces (facultés) supérieures de l'âme, la mémoire, l'intellect, la volonté 
sont les images des personnes divines; l'essence ou l'étincelle de l'âme, dans laquelle . 
les forces viennent perdre leur caractère particulier est l'instrument (das Médium) 
de notre union avec Dieu. L'âme, rentrée tout entière dans l'étincelle, est une avec 
l'essence de Dieu. Cette étincelle est pour Eckhart quelque chose de créé. Identi- 
fiant l'essence de l'âme avec la raison active (wirkende Vemunft) d'Aristote, Eckhart 
abandonne sa précédente manière de voir sur la priorité de la volonté, et assigne 
la première place îi l'intellect. — 3® période : Dans la déclaration de Cologne, Eck- 
hart appelle l'étincelle de l'âme ou l'intellect quelque chose d'incréé, on tant qu'elle 
est intellect d'une manière essentielle, l'image essentielle de Dieu (das wesentliche 
Bild), la nature même de la divinité. Eckhart applique également k cette image 
essentielle de Dieu le terme aristotélicien de «raison active». — Ces catégories 
établies, M. Preger y fait entrer les autres écrits énumérés plus haut. 1^ «A côté 
du traité XVII se place le sermon 53; la spéculation n'y joue pas encore de rôle. 
Los traités XI et XIII forment la transition de la première à la deuxième période ; 
postérieurs, il est vrai, au traité XVII parce qu'ils contiennent une spéculation méta- 
physique développée et que l'accent y e^ déjà davantage placé sur l'intellect, car 
il y est dit: «j'ai aimé ce que mon intelligence m'a transmis; ce que je ne connais- 
sais pas, je n'ai pu l'aimer»; mais se rattachant au traité XVII et au sermon 53 parce 
qu'il y est dit: « la volonté est plus noble que la connaissance; elle veut saisir Dieu 
au-dessus de toute connaissance.» Ce point de vue est encore dépassé dans les 
sermons dums. de Melk: «Est-ce dans la connaissance ou dans l'amour, comme le 
veulent certains maîtres, que réside la moelle de la vie étemelle? je vous le dis : dans 
les deux. » — 2^ Le traité XII nous introduit dans la deuxième période. Eckhart n'est 



MAITRE ECKHARTrf 77 

voyons qu'Eckhartj se basant sur Origène, saint Augustin^ Thomas 
d'Aquin et principalement sur Denys de TAréopage^ opposa au nomi- 

plus satisfait de sa ptemiëre manière de voir, suivant laquelle c'est la yolontë qui 
unit Thomme à Dieu; il est à la recherche d'une solution nouvelle. Ce n'est pas au 
moyen de telle force isolëe, mais de la substance même de Tâme, où se trouve im- 
primée l'image de Dieu ou l'étincelle, que nous nous unissons à Dieu. Même doc- 
trine dans les traites II et III: aucune des trois forces ne réalise l'union de l'Âme aveu 
Dieu; elles se prêtent, dans leur unité, un concours mutuel en vue de cet acte. Cette 
unité des forces réside bien, selon Ëckhart, dans lanature de l'âme; cependant l'accent 
n'est pas encore mis sur cette nature, qui unit l'âme avec la nature d^ la divinité, 
mais sur les forces; ce n'est que dans un sens assez général qu'il est question ici de 
la nature de l'âme. Par contre, dans la plupart des sermons du ms. de Strasbourg et 
dans les traités YI et XYllI, l'étincelle de l'âme est clairement définie comme supé- 
rieui'e aux forces et comme l'instrument de l'union avec Dieu. — 3o Les traités IV 
et y appartiennent à la demiëre période, car l'instrument de notre union avec Dieu 
est appelé quelque chose d'incréé. « L'esprit do l'homme, est- il dit au traité IV, 
renferme en lui une image de Dieu infinie et une image de Dieu étemelle. D'après 
la première, il est un en lui-même ; d'après la deuxième , sorti de son identité avec 
lui-même, il éprouve (en tant que créature) une éternelle aspiration à rentrer dans 
la substance divine. » C'est ce qu'exprime également le traité: <« Von dem Schauen 

Gottes » par ces mots: «L'esprit cherche à se frayer un passage à travers l'image 

éternelle de Dieu qu'il porte en lui, pour pénétrer dans l'image essentielle de Dieu.» 
Nous lisons pareillement au traité Y: L'âme hait sa propre image; elle ne s'aime 
que pour l'amour de celui qui est caché en elle et qui est un vrai Père.» Et plus 
loin : c< 11 faut donc qu'il y ait dans l'âme quelque chose de plus intime et de plus 
élevé (que sa propre image ou image étemelle), quelque chose d'incréé, sans mesure 
et sans mode (c'est-à-dire l'image infinie de Dieu), où le Père peut se communiquer 
lui-même entièrement à l'âme. » 
Nous ferons au sujet de cette tentative de M. Preger les observations suivantes: 
10 Le point do Répart de cette division nous paraît fort sujet à caution. Tout 
d'abord les textes sont contraires à l'hypothèse que ce n'est qu'à Paris qu'Ëckhart 
aurait commencé à s'occuper de spéculation métaphysique. « Si je prêchais à Paris, 
dit-il, je dirais, et je puis bien le dire ici : « Tous les maîtres de Paris ne peuvent 
comprendre avec leurs subtilités ce que Dieu est dans la moindre créature, oui, 
ce qu'il est dans une mouche» (Pfeiffer, 0. c, 169, 30). Et ailleurs: « Un docteur 
discourait à Paris, élevait la voix et faisait grand tapage pour démontrer que l'essence 
de l'idée première et de la félicité étemelle ne réside pas dans la connaissance. 
Alors un autre docteur, meilleur assurément que le meilleur de tous les maîtres de 
Paris, lui dit: « Maître, vons criez bien fort; Dieu nVt-il pas dit dans l'évangile: 
c'est là la vie étemelle, qu'ils te connaissent toi seul vrai Dieu!» (138, 15). Yoilà 
comment Eckhart s'exprime sur le compte de tous les docteurs de Paris, et l'im* 
pression qu'il a conservée de leur enseignement: assurément il n'a pas conscience 
d'une influence quelconque exercée par eux sur son développement spirituel. — De 
plus, le traité XYII est loin de mériter qu'on dise qu'il ne s'y rencontre pas un seul 
trait des théosophèmes particuliers à Eckhart. » Il s'y trouve une citation de Denys 
de l'Aréopage — <« sur un point assez secondaire », dit M. Preger. Cela serait-il 
même exact, qu'il n'en serait pas moins démontré qu'Ëckhart alors déjà connais- 
sait Pseudo-Denys. Yoici ce passage : « Quand l'œuvre extérieure fait obstacle à 
l'œuvre intérieure, c'est l'œuvre intérieure qu'il faut accomplir ; bien plus, si toutes 
deux pouvaient ne former qu'une seule œuvre, ce serait ce qu'il y aurait de mieux ; 
Ton serait alors le collaborateur de Dieu même (mah hête ein mitwiirken mit gote). 



— I 



78 MAITRE ECKHART; 

nalisme que Duns Scot avait introduit dans la théologie^ un réalisme 
plus grandiose et plus conséquent que celui des docteurs antérieurs. 

Gomment arriver k ce rësnltat ? L^homme doit renoncer à Ini-même et à tontes ses 
œuvres, comme Ta dit saint Denys: « Celui-là tient sur le compte de Dieu le plus 
beau des langages qui peut absolument se taire sur Dieu, par suite de la plénitude 
de la ricbesse spirituelle qui remplit son âme. » Alors sMvanouissent images (idées) 
et oeuvres, la louange comme la reconnaissance et tout ce que Ton pourrait produire. 
Une seule œuvre reste à faire à Thomme: s^anëantir lui-même, et encore est-co Dieu 
et non Tbomme qui doit Taccomplir » (574, 2). Le silence est donc déjà présenté ici 
comme la meilleure manière de définir Dieu, Tanéantissement de soi-même comme 
Tunique but à atteindre. D^autres citations confirmeront encore notre assertion. 
« L^homme, est-il dit, ne doit pas se contenter d^un Dieu que sa pensée conçoit; car, 
si la pensée s^en va. Dieu s*en va avec elle; il doit avoir un Dieu substantiel (einen 
gewesenden got), élevé bien au-dessus des pensées de Thomme et de toute créature 
(548, 31). Tout notre être ne réside en rien d*autre que dans l'acte de devenir néant 
(574, 33). Soyons libres de tout ce qui nous est extérieur, et Dieu veut nous donner 
en toute propriété ce qui est dans le ciel et le ciel lui-même avec tonte sa puissance, 
oui tout ce qui est jamiûs émané de lui (jâ allez daz uz im ie geflôz, 575, 28). La 
jouissance du corps de Christ introduit Tâme si profondément dans la manière d'être 
de Dieu (diu sêle wirt also nabe in got gefclegct), que les anges ne peuvent plus 
connaître ni trouver aucune différence entre Dieu et Tâme. S'ils touchent Dieu, ils 
touchent Tâme; où ils touchent Tâme, ils touchent Dieu. Jamais il n'y eut d'union 
aussi intime. L'âme est plus intimement unie à Dieu que ne le sont le corps et 
l'âme qui composent la nature humaine ; qui vereerait une goutte d'eau dans une 
tonne de vin, produirait une union moins intime, car l'eau et le vin resteraient ce 
qu'ils sont. Non, Dieu et l'âme sont tellement unifiés (in ein gewandclt) qu'aucune 
créature no peut trouver de différence entre eux. Veux-tu donc être ramené d'une 
manière bienheureuse au lieu de ton origine première (in den ursprunc)? reçois 
avec dévotion le corps du Seigneur » (566, 26). L^homme parfait c< manifeste Dieu 
par toutes ses œuvres et en tous lieux; ce n'est plus lui qui produit ses œtivres ; Dieu 
les produit immédiatement, car l'œuvre appartient à celui qui en est la cause intérieure 
et non à celui qui la réalise au dehors (547, 25). L'activité de Tâme, devenue la collabo- 
ratrice de Dieu, consiste k briser l'unité pour en faire sortir la réalité, et à ramener 
la réalité dans l'unité (573, 36). La multiplicité des créatures nous est alors tout aussi 
peu un obstacle qu'à Dieu même, car nous sommes un dans l'unité, où toute multi- 
plicité est unité et n'est pas encore devenue la multiplicité (einz in dem einen , dâ 
alliu manicvaltekeit einz ist und ein unvermanlcvaltekeit ist », 547, 35). Il n'est pas 
jusqu'h la doctrine si originale d'Ëckhart sur l'incarnation qui ne se trouve dans ce 
traité : » Toutes les actions, toutes les paroles de notre Dame n'auraient jamais fait 
d'elle la mère de Dieu ; mais dès qu'elle abandonna toute volonté propre, elle devint 
la vraie mère de la Parole éternelle de Dieu, et reçut aussitôt Dieu en elle » (555, 9). 
N'est-ce là que de la morale ? — Il est tout aussi peut exact de dire que dans ce 
traité XVII l'union de l'âme se réalise plutôt par la volonté que par l'inteUigence. 
M. Preger donne au sujet de ce traité un résumé de ce qu'il regarde comme la 
pensée de maître £ckhart; nous en avons reproduit plus haut les principaux points. 
L'importance de la question eût peut-être demandé une citation textuelle : le seul 
passage en effet qui renferme clairement la doctrine que M. Preger attribue à Eck- 
hart dans la première période de son développement, « c'est la volonté, excitée par 
Tamour, qui la porte (la raison spéculative) vers les choses d'en haut Cette volonté 
s'élève encore au-dessus de la raison »... (552 ss.), nous l'avons vainement cherché dans 
ce traité XVn. Le passage qui a pu donner lieu à cotte méprise se trouve en réalité 



MAITRE ECKHART. 79 

sans excepter Scot Érigène. Il enseigna, avec l'accent d'une profonde 
conviction et dans un langage d'une beauté remarquable, que Dieu 
seul existe, et que le monde n'a pas de réalité en lui-même. 

à la page 569. Nous citons textuellement: « Die ûzerkeit der bilde sint dem gcuob- 
ten menschen niht ûzerlich, wan ellin dinc sint dem inwendigen menschen ein 
inwendigiu goUiebiu wîse. Diz ist vor allen dingen nlbt, wan daz der menscbe sine 
vernunft wol unt zemâle (zc ?) got gewene und ilebo, sô wirt im aile zît innen got- 
licb. Der vernunft enist nibt als eigen nocb als gegenwertic noch als nftbe als got 
Nîcmer cnkêret si sicb anderswar n&cb. Zuo den crêatûren enkêret si sich nibt, ir 
gescbebe denne gewalt und unrebt, si wirt dft rebte gebrocben unde verkêret. Dft si 
danne ist verdorben..*, dâ mnoz si mit ganzem flîze gezogen werden unde muoz man 
dar zuo tuon allez daz man vermac, daz man die vernunft ber wider wene unde 
ziebe. Wan wie eigen oder natiurlicb ir got si, sô si docb mit dem êrsten wirt ver- 
kêret unde wirt begrundet mit den crêatûren und mit in verbildet unde dar zuo 
gewenet, sô wirt si an dem teil also verkrenket und ungewaltig ir selbes und ir 
cdeliu meinunge alsô sêre verliindert, daz aller ûîz, den der menscbe vermac, der 
ist im icmer kleine genuoc, daz er sicb alsô zemftle wider wene. Sô er daz allez 
getuot, dennocb bedarf er stêter buote. » Ce passage signifie : « Rien n^appartient à 
la raison spëculative aussi intimement, rien ne lui est aussi réellement présent que 
Dieu. Jamais elle ne s* en détourne pour se porter sur un autre objet. Si elle se 
tourne vers les créatures , c^est qu^on lui a fait violence et injustice. Dans sa cbuto 
vers les créatures, sa force s^est brisée, sa tendance s^est faussée. Aussi faut-il 
s^efforccr de la retirer du domaine des cboses visibles où sa pureté s^est corrompue , 
et toute Tapplication dont Tbonmie est capable n*est pas de trop pour lui rendre 
son babitude primitive » de monter vers le ciel. Il est clairement enseigné ici que 
c^est rintelligence qui est la vraie médiatrice de Tunion de Tbomme avec Dieu, et 
il est si peu question d^une tbéorie spéciale sur le rôle prépondérant qui appartien- 
drait K la volonté dans cette union, que le mot « volonté » ne parait même pas dans 
ce passage et qu^Eckbart se contente du terme vague d^< application » (flîz) pour 
énoncer sous une forme nullement scientifique sa manière de voir habituelle (v. 
surtout le passage classique 384, 28) que c*est Ténergie morale qui retire Tintel- 
ligence du domaine de Taccident et de la modalité, sans que pour cela rintelligence 
cesse d'avoir le privilège de pénétrer la premiëre dans Tessence divine. Les autres 
passages sur Tactivité de la volonté qui composent le résumé de M. Preger ne 
dépassent pas la spbëre purement morale. «La vertu et le vice, est-il dit en effet 
(552, 8), sont du domaine de la volonté. Transformée en la volonté de Dieu, la vo- 
lonté bumaine peut toutes cboses. Par elle, je puis porter toutes les infirmités des 
bommes, nourrir tous les indigens, accomplir les œuvres de tous les bommes; si la 
volonté ne fait pas défaut, mais uniquement la puissance, en vérité tout est accompli 
aux yeux de Dieu, car vouloir agir et avoir agi sont pour lui la même cbose,» etc., 
etc. (552, 32), idées qui se retrouvent dans un grand nombre d'autres écrits d*£ck- 
bait, notamment au traité V (v. p. ex: 425, 39: «Ein reht volkomen menscbe sol 
sicb selben sô tôt gowenet sîn unt sicb selben entbildet in gote unt in gotes willen 

80 ûberbildet, daz (er) nibt wellen noch oucb willen wizze denne gotes wellen 

unde willen wizze» et au traité «Von den zwei Wegen» (Haupt, ZeitscL, VIII, 

244 : « Allez daz diu sêle gcleisten mac daz solde gesament sîn in die einveldigste 
einveldikeit des willen, unde der willen solde sicb werfen in daz bœbste guot unde 
daran baften»>), qui appartiennent tous deux à la troisième période. Voici encore 
quelques passages du traité XVII sur le rôle de rintelligence dans notre union avec 
Dieu: «La foi donne plus qu'une simple supposition (ein wênen); elle donne une 



8o MAITRE ECKHART. 

Le principe suprême^ selon lui^ est Fêtre absolu ^ inconscient de 
Dieu, l'unité infinie et sans nom. Cette essence infinie , qu'il appelle 

véritable connaissance (ein wâr wizzen, 567, 2). Les forces snpërieures doivent 
sMlever en Dieu et posséder pleinement la fëlîcitë ëtemelle; toute souffirance 
doit être relëguëe dans le corps, dans les forces inférieures et dans les sens, 
Tesprit (der geist) doit s^ëlever vers Dieu dans la plénitude de sa puissance et sV 
bîmer absolument en lui (567, 12). L^homme qui voit Dieu en toutes^ choses, et dans 
rintelligence duquel Dieu accomplit sa plus haute œuvre (sîner vemunft an dem 
obersten gewaltig ist) , connaît seul la véritable paix » (550, 32). D'ailleurs au ser- 
mon 38, de la période de Strasbourg, Eckhart s'exprime sur le compte de ceux qui 
assignent le premier rôle à la volonté, avec une sévérité qui montre qu'il n'a pas 
conscience d'avoir lui-même enseigné peu auparavant pareille doctrine: «La volonté 
est plus libre que l'intelligence, car elle n'est pas en. rapport avec les objets maté- 
riels: à quoi se heurtent quelques gens insensés (otliche tôrehte liute) et veulent 
qu'elle soit supérieure k l'intelligence » (130, 37). — Ces réserves faites, nous recon- 
naissons volontiers que la spéculation métaphysique n'occupe que l'arriëre-plan dans 
ce long traité, et qu'elle y a cédé la première place à la morale pratique. Et la raison 
en est bien simple: Eckhart s'adresse à des «commençans» («mit solicbenkinden»... 
dans le titre; «< der anhebende mensch, » 551, 2; cf. 549, 24—37). « Si j'avais atteint 
un tel degré de perfection qu'il faudrait me ranger parmi les saints, y est-il dit à la 
fin, les gens se demanderaient si j'y suis parvenu par un effet de la grâce divine ou 
bien en vertu de ma propre nature. Ils auraient tort de se préoccuper de cela. 
Laisse Dieu agir en toi, remets-lui le soin d'accomplir tes œuvres et repose-toi; 
laisse-le agir en toi au moyen de ta nature, ou par sa grâce qui est au-dessus de 
ta nature! Que t'importe quelle œuvre il accomplit en toi et comment il lui plaît 
de l'accomplir! Uu honmie voulait irriguer son jardin: que m'importe, dit-il, la na- 
ture du conduit, qu'il soit en fer ou en bois, pourvu qu'il y ait de l'eau sur mog 
terres!» (577, 34). Tel est le ton général du traité. Eckhart, en effet, devait se con-- 
tenter d'initier un pareil cercle de lecteurs, ou plutôt d'auditeurs, aux formes élé- ' 
mentaires de la vie mystique. La métaphysique était hors de saison; aussi n'y 
occupe-t-elle pas le preMier rang ; mais elle s'y montre par échappées, car il est impos- 
sible à un homme de faire absolument abstraction dans son discours des concep- 
tions supérieures qui remplissent son esprit. Ses apparitions sont même assez nom- 
breuses et assez significatives pour nbus empêcher de céder au désir de trop 
systématiser et d'attribuer à la vie spirituelle d'Eckhart tme apparente pauvreté 
spéculative qui n'a été que le résultat des circonstances extérieures. 

Si même il était juste do dire qu'avant son séjour à Paris maître Eckhart ne 
s'est pas occupé de questions transcendantes, le manque de spéculation métaphy- 
sique ne serait pas une raison suffisante pour ranger un écrit dans cette premiëro 
période. Nous possédons en effet un curieux renseignement sur le genre de son ac- 
tivité spirituelle à Cologne. Eckhart raconte lui-même, à la fin du traité « Yon den 
zwei Wegen» (Haupt, ZeUdch,^ VIII, 244), qu'il lui a été défendu de répandre ses 
dotïtrines parmi les masses ignorantes, défense que M. Preger place avec raison 
après l'enquête de Nicolas de Strasbourg en 1325. ««Ce livre, dit Eckhart, est diffi- 
cile à comprendre pour bien des gens. C'est pourquoi l'on ne doit pas le répandre, 
je vous en prie au nom de Dieu, car on m'a défendu de le faire (wand ez wart ouch 
mir verboten). Mais si quelqu'un voulait le taxer d'erreur, ce serait le signe d'un 
grand aveuglement, car ce livre est la pure vérité.» Eckhart, tout en gardant intact, 
pour lui-même et pour un cercle d'initiés, le trésor de sa spéculation métaphysique, 
a donc obéi à la défense qui lui a été faite; il a prié les lecteurs auxquels il des- 
tinait son livre, de ne pas le faire parvenir à des personnes trop ignorantes pour 



MAITRE ECKHARTé 8l 

le néant divin_, la divinité, possède en elle la virtualité de se con- 
naître, la tendance à se manifester à elle-même. La divinité incons- 

le comprendre. La piëce U, 2, dans TAppendlce, finit par nne semblable recomman- 
dation, exprimée sons la forme toncbante qne voici: « Si vous aimez vivre en paix, 
gardez-vons de laisser mes enseignemens franchir le seuil de ce cloître. Si Tune 
de vos sœors se trouvait hors de nos murs, exposée à tous les maux, votre cœur en 
serait attriste: craignez de même de voir ma doctrine sortir de ce lieu. » Nous 
dirons que si Eckhart a pris tant de précautions à propos d*un traité et à propos 
d'entretiens de table qu'il a eus avec les moines de son couvent, il a dû en agir do 
même dans les prédications qu'il a faites au peuple à la même époque. On pour- 
rait donc , à vrai dire, retourner complètement Tordre admis par M. Preger dans sa 
classification, et puisque nous avons retrouvé dans le traité XVII le cercle à peu 
près complet de ses notions métaphysiques et que nous savons qu'avant 1325 Eck- 
hart a prêché librement ses doctrines au peuple, mettre dans la demiëre période, et 
non dans la première, tous ceux de ses écrits où la métaphysique fait défaut. Et, en 
efiet, dans le seul écrit d'Ëckhart où la ville de Cologne soit nommée, dans le petit 
traité intitulé «Meister Ëckehartes wirtschaft», la seule idée appartenant au domaine 
de la spéculation est celle de la naissance du Fils dans l'âme, idée trop universelle- 
ment répandue dans le monde religieux d'alors et trop voisine de certaines concep- 
tions scripturaires pour qu'elle ait pu paraître dangereuse. Nous y lisons : «La jeune 
fille dit : Apprends-moi, mon père, à quel signe Thonmie reconnaîtra qu'il est un 
enfant de Dieu. Il (Eckhart) répondit : A trois signes : le premier, c'est qu'il produise 
toutes ses œuvres par l'amour; le second, qu'il reçoive avec une âme égale (out ce 
qu'il plaira à Dieu de lui envoyer; le troisième, qu'il place son espérance en 
Dieu seul. Le pauvre (un second interlocuteur d'Ëckhart) dit : Apprends-moi, mon 
père, h quoi l'homme reconnaîtra que la vertu agit en lui dans toute sa pureté. H dit : 
A trois signes : s^il aime Dieu pour Dieu, le bien pour le bien, la vérité pour la 
vérité. Le maître dit : Chers enfans, comment vivra l'homme qui enseigne aux 
autres la vérité? La jeune fille dit : 11 doit vivre de façon à réaliser par ses œuvres 
ce qu'il enseigne en paroles. Le pauvre dit: C'est bien parlé; la vie intérieure d'un 
pareil homme doit être telle qu'il possède au fond de son être des ti'ésors plus grands 
que ses paroles ne le peuvent exprimer.» Voilà comment Eckhart savait parler au 
peuple à Cologne, et comment à l'occasion il cherchait, par une méthode toute so- 
cratique, à éveiller dans ses interlocuteurs l'amour de Dieu, principe des bonnes 
œuvres. 

Le vice originel de la division proposée par M. Preger est de séparer la notion 
de l'amour et de la volonté de celle de la connaissance, la morale de la métaphy- 
sique, au point de faire de chacune d'elles le principe d'une période distincte; 
dans le mysticisme, orthodoxe ou hérétique, ces deux notions sont inséparables. 
Chez Eckhart, en effet, le but dernier de TâmQ n'est pas seulement d'être «sans 
connaissance à force de connaissance », mais encore d'être « sans amoui* à force 
d'amour, sans volonté à force de volonté» (von vil wizzen wizzenlôs, von vil willen 
willelôz; von erkennen kennelôz, von minne minnelôz, Tr. XYIII, 591, 13; cf. 50^, 
14; 491, 8, etc.). De même, au traité Y, l'œuvre intérieure de la volonté identifiée 
avec la volonté divine (et non, comme l'écrit M. Preger, l'image étemelle de Dieu, 
c'est-à-dire l'intellect essentiel de l'âme) est appelée un élément incréé dans l'âme 
(484, 6), tout comme au sermon 96 (311, 7), et dans la déclaration de Cologne c'est 
l'intellect qui porte ce nom. «L'homme, est^il dit au traité XVII, doit s'élever vers 
Dieu au moyen de deux forces, l'intelligence et la volonté» (551, 11); dans les ser- 
mons du couvent de Melk se trouve même l'heureuse expression d'« amour de la 
connaissance» (minne der erkanntn'isso, rehter erkanntn'isse, 345, 7; 354, 15), qui 

6 



82 MAITRE ECKHART. 

ciente donne ainsi naissance à la Trinité, à la nature consciente de 
Dieu. Eckhartj désireux de se maintenir dans les limites de la vérité 

qualifie si bien la tendance gënërale de la pi^t^ mystique, ce Dans la raison, y est-il 
encore dit, Thomme possëde et aime toutes choses» (352, 19). L^union de Tëlëment 
spéculatif et de Tëlëment moral se rencontre donc chez Ëckhart dans des écrits 
appartenant aux trois périodes; et il est nécessaire qu*il en soit ainsi, car c^est cette 
fusion des deux principes qui foime Tessence du mysticisme et qui le distingue de 
la philosophie pure. Non content de définir Dieu au moyen des catégories de Tin- 
telUgence, le mystique veut posséder Dieu (daz wâre haben gotes, daz man in wêr- 
lîchen habe, 548, 25) et se Tassimiler par une transformation de Tâme entière. Chez 
certains mystiques, c^est Tamour on la volonté qui précède Fintelligence et qui lui 
fournit la matière de son activité; on a donné à leur doctrine le nom de mysticisme 
pratique ou de théologie affective. Chez Ëckhart, au contraire, c'est Fintelligence qui 
prend les devants; elle seule peut pénétrer dans le domaine mystérieux de Têtre 
infini; mais Tamour et la volonté la suivent, s^ attachant successivement k tous les 
objets que Tintelligence leur découvre; ce n*est qu'au terme de leur ascension que 
les trois forces se retrouvent sur la même ligne, confondues dans une même essence, 
et également pleines, jusqu'à en déborder, de la substance divine dans laquelle elles 
ont pénétré pour s'y perdre. 

20 Le point d'arrivée de cette classification présente-t-il du moins plus de garantie 
que le point de départ? En d'autres termes, est-il vrai de dire que Chez Ëckhart la 
doctrine de l'intellect incréé ait été un progrès sur son enseignement dans les pé- 
riodes «précédentes? Nous ne le pensons pas, et de même que nous avons retrouvé 
les idées de la première période dans des documens postérieurs, de même nous 
allons retrouver celle de la troisième dans des écrits de la première et de la 
deuxième. Avant tout, il importe d'examiner de plus près les termes de la déclara- 
tion de Cologne : « Ëgo magister Ekardus... protester ante omnîa.... quod omnem 
errorem in fide et omnem deformitatem in moribus semper... sum detestatus... Qua- 
propter si quid errorum repertum fuerit in prœmissis (se. in fide et in moribus), 

scriptum per me, dictum vel pr»dicatum, ubicunque locorum vel temporum, 

expresse hic revoco,... specialiter etiam quia maie intellectum me audio quod ego 
prœdicaverim minimum meum digitum créasse omnia, quia illud non intellexi, nec 
dixi prout verba sonant, sed dixi de digitis illius parvi pueri Ihesu. Et quod aliquid 
slt in anima, si ipsa tota esset talis, ipsa esset increata, intellexi verum esse et in- 
telligo etiam secundum doctores meos collegas, si anima esset intellectus essentia- 
liter. Nec etiam unquam dixi, quod sciam, nec sensî, quod aliquid sit in anima, quod 
sit aliquid anime, quod sit increatum et increabile, quia tune anima esset pronata 
ex creato et in creato, cnjus oppositum scripsi et docui, nîsi quis vellet dicere: in- 
creatum vel non creatum id est non per se creatum, sed concreatum» L'erreur 

contre laquelle Ëckhart proteste de toutes ses forces, c'est d'avoir jamais enseigné 
que l'âme est composée de deux élémens hétérogènes, l'un créé, l'autre incréé. Ce 
qu'il a donc enseigné dam le passé (nec unquam dixi,... cujus oppositum scripsi et 
decui), et ce qu'il enseigne dans le présent, c'est que l'âme est une, et qu'elle serait 
totalement incréée, si elle était intellect d'une manière essentielle. Ëckhart ajoute 
qu'il a considéré et qu'il considère cette idée comme vraie, c'est-à-dire orthodoxe, 
qu'elle est partagée par les docteurs ses collègues; qu'en matière de foi il a toujours 
évité tout écart de la doctrine de l'Église et que, si jamais on trouvait qu'en n'im- 
porte quel temps et quel lieu il eût écrit ou enseigné le contraire de la foi chré- 
tienne (c'est-à-dire dans le cas présent, le contraire de l'idée de la substance incréée 
de l'âme), il le rétractait expressément. Ëckhart n'a donc jamais enseigné, qu'il 
sache (quod sciam), une doctrine contraire à celle qu'il présente ici. En effet, du 



MAITRE ECKHART. 83 

ecclésiastique^ répète en mainte occasion les formules du dogme de 
la Trinité; son but^ en effet, n'a pas été de substituer une autre doc- 
moment qii*il avait établi la' possibilité d^tme union métaphysique de Tâme avec 
Dieu, il ne pouvait plus considérer Vdme comme une simple créature ; il devait 
admettre en elle une essence incrëée, car Tabsolu seul peut s^unir substantiellement 
à Tabsolu. Reconnaître à côté de cette essence incréée une autre également réelle mais 
créée, eût été contraire à toute logique, car c^eût été juxtaposer dans une même 
unité deux élémens qui se repoussent. 81 donc la métaphysique exigeait que Tâme 
possédât une essence incréée , la logique demandait que Tâme dans sa totalité, et 
dans la vraie forme de son existence, ne fût qu^essence incréée. Les textes pourront, 
il est vrai, donner un démenti apparent à cette conclusion; il est parfois question 
d*une nature créée de Tâme tout comme il est question dVne nature créée de Dieu; 
au fond la pensée reste la même; Texpression seule a changé. Rien, en e£fet, ne 
répondrait moins à Tesprit général de ce genre de spéculation que de faire usago 
dans Tappréciation des termes théologiques, employés par Eckhart, de Texactitude 
minutieuse qui se trouverait à sa place s*il s^agissait d*un philosophe de profession. 
•Comment, entraîné par le courant de son illspiration, au moment où les mots se 
pressent en abondance sur ses lëvres pour exprimer ce qui est et restera inexpri- 
mable, le mystique donnerait-il toujours à ses conceptions la forme précise qui leur 
convient, comment lui demanderait-on dénoncer toujours une même pensée en 
termes rigoureusement semblables? Nous ne nous étonnerons donc pas des quelques 
variations que nous pourrons rencontrer sur ce point dans les discours d^Ëckhart, et 
nous retiendrons Taveu, contenu dans la déclaration de Cologne, que la seule ma- 
nière d'envisager TÂrae humaine, qu'il ait jamais reconnue et qu'il reconnaisse comme 
vraie, est que dans son essence intime l'âme est l'intellect incréé. Comment consi- 
dérer des lors cette doctrine comme particuliëre à la période de Cologne? N'y a-t-il 
pas jusqu'à l'idée d'un développement intérieur chez Eckhart qui ne se trouve exclue 
par ce. texte? 

En effet nous retrouvons cette doctrine de la substance incréée de l'âme dans les 
documens des deux premières périodes. Au traité XII (deuxième période) nous 
lisons: «L'être créé de l'âme s'appelle «mens» ou la petite étincelle, la vie de l'es- 
prit : c'est l'esprit selon sa propriété particulière. L'image étemelle de Dieu, con- 
tenue dans l'ftmè, est autre chose ; elle est Dieu d'une manière substantielle. Quand 
l'esprit se détourne de tout ce qui est créé pour entrer dans l'être incréé de cette 
image étemelle (diu ungewordenheit sîns êwigen bildes), renfermée dans les per- 
sonnes divines, il est revenu à sa propre image. Alors le néant est en présence du 
néant, l'essence créée de l'esprit , dépouillée do son caractère propre, pénètre dans 
Fessence pure et incréée de son image étemelle » (die enplœzete gewordenheit des 
geistes kêret sich in die blôze ungewordenheit sîns êwigen bildes , 528 , 8). Ce n'est 
donc pas seulement l'image infinie ou essentielle de Dieu comme au traité IV, mais 
son image étemelle, c'est-à-dire sa nature consciente, contenue dans les personnes 
divines, qui est appelée une essence incréée. M. Preger place ce traité tout au com- 
mencement de la période de Strasbourg {Qesch. der detU. Myst,, I, 315) ; quelques 
pages plus loin (page 324), il •reconnaît lui-même la présence, dans ce traité, de la 
doctrine de l'image essentielle de Dieu (das wesentliche Bild) dans l'idée de l'image 
étemelle incréée. Comment dès lors M. Preger peut-il encore parler de progrès de 
la deuxième période à la troisième, à moins de le réduire à une simple question de 
terminologie ? — Pareillement nous lisons au traité III (deuxième période) : « Si Dieu 
donnait à l'âme tout ce qui est créé, elle n^en serait pas remplie; lui seul peut la 
remplir, car il est le plus élevé des cieux , le ciel incréé (der aller hœhste unbe- 
schaffene himel, 400, 10); au traité VI: « Je n'ai plus à faire, dit la sœur Catherine, ni 



84 MAITRE ECKHART. 

trine à l'enseignement de rÉglisCj mais seulement de lui donner une 
base métaphysique. Aussi rencontre- 1- on chez lui toute la dogmatique 

aas anges I ni aux Saints, ni à tout ce qui est créé; je suis libre non-seulement de 
tout ce qui est crëé, mais même de tout ce qui porte uu nom. Je vis au sein de la 
pure diyinitë. » La seule possession de l'être incrëë peut donc satisfaire Tâme hu- 
maine. Cet être incréë est clairement désigne au traite XYIII (deuxième période) 
comme Tintellect : «LaTie qui est la lumière des hommes, c'est Thomme lui-même 
qui se sait vivre au sein des merveilles de la puissance ëtemelle du Père, dans 
Teffluve de son nëant incomprëhensible, dans la lumière ineffable de la Parole imma* 
nente, essence incrëëe d'une substance sans nom (ungeschaffen wesen nâmloser 
istikeit), quoiqu'ëmanëe hors de Tunitë première en un cercle ëtemel de créatures. 
Son essence et le fondement de son être est qu'il comprenne l'être incompréhensible 
comme étant son propre être au moyen d'une raison affranchie de toute contingence ; 
les merveilles du néant, qui anéantit toutes choses, se dévoilent devant lui, et la 
nuit de sa raison s'illumine des splendeurs du jour dans la connaissance de la no- 
blesse et de la pureté de son essence première » (583, 10). L'homme dont l'intellect 
est ainsi incréé, est capable de révélée aux autres dos vérités incréées, c'est-à-dire 
absolues et divines : «O vous, mes disciples bien heureux, s'écrie Eckhart, inclinez 
votre raison vers la compréhension des choses de la raison, afin de recevoir cette 
vérité qui est incréée» (582, 13). 

Même doctrine dans les écrits de la première période. Ici l'âme dans sa totalité 
est désignée comme quelque chose de supérieur à la sphère des êtres créés. Nous 
lisons au traité XIII : <« Lorsque l'essence pure de l'âme est absorbée par l'unité di- 
vine, l'âme y descend et s'y perd de plus en plus, et ne trouve aucun point où 
s^arrêter. Les images des choses passagères , c'est-à-dire l'ê&e créé qui réside dans 
les forces de l'âme (ir geschaffenheit an den kreften), s'arrêtent à la hauteur des 
personnes divines; l'essence pure de l'âme est absorbée sans retour par la pure 
unité divine » (525, 26). Cette essence, différente de l'être créé de l'âme, est évi-^ 
demment l'être incréé. De même au traité XI : «Lorsque l'âme, dit Eckhart, 
est entièrement dépouillée de sa nature créée (entplœzet aller geschaffenheit), elle 
n'a plus aucun point d'appui et s'abîme dans le pur néant» (508, 31). Elle y est 
nommée explicitement «une essence incréée (diu sêle ist ein ungeschaffen iht, 506, 
16), qui doit devenir plus immobile que le néant. » Et c'est dans ce traité, plein de 
la métaphysique la plus vertigineuse, que se rencontre également un passage sur la 
supériorité de la volonté sur la connaissance (Y. plus haut la classification de 
M. Preger). Dans quelle période convient-il décidément de le placer? 

Nous n'ajouterons qu'un mot: la pensée panthéiste en elle-même n'est pas sus- 
ceptible de développement. En effet, la conception de l'unité de l'essence universelle^ 
de la réalité de l'infini dans le fini, de Tidentité de l'aspiration subjective vers l'infini 
et du procès objectif de l'être infini rentrant en lui-même, n'est pas une pure idée 
de l'intelligence, sujette à variation, et basée sur des raisonnemens qui vieillissent 
avec le temps; elle repose sur une disposition spéciale de la nature même de l'âme, 
qui la force à ramener à cette pensée centrale, comme à un cadre déterminé d'avance, 
toutes les notions ultérieurement acquises, si bien qu'on peut dire qu'on naît panthéiste, 
tout conmie on a dit qu'on naît poète. Tauler, Suso et d'autres, vu la tenduice plu- 
tôt éthique que spéculative de leur esprit, ont subi impunément le contact de cette 
métaphysique; par contre, l'histoire montre que chez tout homme en qui cette ten- 
dance panUiéiste s'est manifestée, le système a existé dès le commencement, et pour 
ainsi dire tout d'une pièce. Ce n'est assurément pas dans la théorie de l'union avec 
Dieu par l'amour, qu'une pareille âme, incertaine du chemin à prendre, aura com- 
mencé par s'égarer. Ce système, les études et les circonstances extérieures ont pu 



MAITRE ECKHART. 85 

orthodoxe à côté des résultats de sa propre spéculation^ contradiction 
dont il n'a pas eu conscience. La notion des personnes trinitaires 
ne trouve point sa place dans son système^ car la Trinité y est réduite 
à la simple manifestation de Dieu à lui-même au moyen de la connais- 
sance. Le Père est le sujet de cet acte de connaissance ; le Fils est 
ridée que le Père a de lui-même, l'image du Père objectivée par Tintiel- 
ligence divine et renfermant dans son unité La multiplicité des idées 
éternelles. De la sorte la divinité devient personne consciente dans 
le Père ; mais à cette personne divine il n'est pas besoin, d'après la lo- 
gique du système, d'en adjoindre d'autres : désormais Dieu se pense, 
et s'il convient, d'après la méthode réaliste, d'accorder une réalité 
concrète à l'idée au moyen de laquelle il se pense, cette idée ou le Fils 
ne peut être qu'un milieu métaphysique renfermant les types univer- 
sels du monde à l'état de pensées réelles de Dieu, et non, comme le 
veut le dogme, une seconde personne consciente, distincte du Père. 
« Le devenir éternel est une œuvre de la nature éternelle de Dieu. Le 
Fils est l'image de toute la sphère du devenir. Dieu exprima dans le 
Fils toutes les créatures, sans commencement ni fin. Dieu dit : un, 
et nous comprenons : deux. Dieu ne prononça jamais qu'une seule 
Parole, et dans cette Parole il exprima son Fils et toutes les créatures. 
Pour Dieu, cette effluve est une en elle-même, elle est Dieu : pour 
moi, elle se présente comme composée de deux termes dififérens : Dieu 
et les créatures '. ». La dualité du Père et du Fils a rompu l'unité pri- 
mitive de l'être divin; cette unité doit être recomposée, car l'essence 
infinie ne saurait demeurer dans ce domaine de la forme et de la rela- 
tion. La nature divine, en vertu d'une nécessité métaphysique, tend à 
rentrer dans l'être absolu dont elle est issue : cette force inhérente à la 

IMtondre et Tenrichir; elles n'ont rien ajouta à sa profondeur, qui est originelle. — 
L'unitë de renseignement d'Eckhart s'est d'ailleurs imposée à M. Preger lui-même. 
Après avoir commence par dire que <« si l'on ne se rend compte du dëveloppement par 
lequel a passe son esprit, l'on ne saurait suffisamment comprendre maître Eckhart,» 
et avoir choisi, à titre d'exemple de ce dëveloppement, la doctrine de l'âme et de 
ses forces «comme la mieux appropriée au but qu'il poursuit, qui est d'étabUr cer- 
taines divergences caractéristiques sur un point de doctrine pour arriver à classer 
les écrits d'Eckhart»» {Oesch der deut, Myst.^ I, 312), l'auteur, qui le croirait? en reste 
là, et expose plus loin, comme tout le monde, le système d'Eckhart, non d'après les 
di£férentes périodes, mais comme un tout homogène, commençant par le chapitre de 
l'essence divine et finissant par celui de l'union de l'homme avec Dieu. La vue d'en- 
semble de ce développement, avec tous les points de doctrine sur lesquels il a porté, 
nous l'attendons encore. Que M. Preger se hâte : sans quoi nous restons condam- 
nés à ne jamais «suffisamment comprendre maître Eckhart. >» 
* Pfeifi'er, Deui. Myst., II, p. 437, 1. 25, 30; 207, 27. 



86 MAITRE ECKHART.. 

nature divine est le Saint-Esprit. ** Le Père est la tendance {gefuog) de 
Têtre incréé vers l'être créé; le Fils^ la tendance de l'être créé vers l'être 
créé; le Saint-Esprit, la tendance de l'être créé vers l'être incréé *. n 
L'unité divine ne sera rétablie que lorsque le principe de division, qui 
y est entré sous la forme de la conscience personnelle, s'y sera anéanti, 
c'est-à-dire lorsqu'il s'y sera épuisé en multipliant ses effets jusqu'à 
l'infini, lorsque la nature divine sera descendue jusqu'au dernier degré 
de la modalité et de la division, jusqu'aux formes infiniment variées 
et périssables des créatures terrestres. Le Saint-Esprit est donc à la 
fois le principe du retour de la nature divine dans l'être inconscient de 
Dieu et le principe de la création du monde visible *. L'éternité du 
monde est la conséquence inévitable d'une pareille manière de voir; 
Eckhart l'enseigne ouvertement, tout en parlant en d'autres passages 
des sept jours de la création. 

Le monde se divise pour Eckhart en deux parties, les créatures visi- 
bles et les âmes. Les créatures sont la réalisation lointaine et absolu- 
ment imparfaite des idées divines. Par elles-mêmes, elles ne possèdent 
aucune réalité : l'être infini de Dieu qui se trouve en elles leur donne 
seul l'existence. En elles-mêmes, elles ne sont que limitation et que 
contingence. Il est donc également vrai de dire qu'elles sont néant et 
qu'elles perdent les âmes, et, d'un autre côté, qu'il réside en elles une 
certaine somme de bien grâce à la présence de l'être infini de Dieu, et 
qu'elles sont un chemin vers Dieu. Les créatures aspirent à rentrer 
dans la divinité; c'est par l'âme humaiûe que ce retour s'accom- 
plit. L'âme humaine n'est que l'être conscient de Dieu descendu dans 
le monde de la contingence absolue. Primitivement renfermée dans 
l'essence inconsciente de la divinité, elle en est sortie quand Dieu s'est 
connu lui-même; elle a engendré le Fils avec le Père; elle est à elle- 
même sa propre cause et la cause de l'origine de toutes choses •. 
Elle a revêtu les formes de l'existence terrestre, afin de pouvoir rentrer 
dans l'unité primitive après avoir vaincu, en la réalisant, cette puis- 
sance mauvaise qui est en elle, et qui la porte à se perdre dans la 
sphère de l'espace et du temps. Son activité, primitivement une, s'est 
fraction née en se répandant dans le monde des créatures par le moyen 
des facultés particulières. Mais, quoique tombée au dernier degré de 

1 V, d. TAppendice, II, 3 vers la fin. 
a Pfeifier, ibid., 78, 21; 497, 26; 117, 13; cf. 124, 38. 

8 Pfeifi'er, ibid., 536, 26; 281, 20; 681, 2; 286, 27; 283, 40; 284, 7, 12. — Haupt, 
ZeUsch., XV, 410. 



MAITRE ECKHART. 87 

rimperJfection et du fini, elle n'en demeure pas moins unie à la divinité 
dont elle est descendue. « Il y a dans Tâme un endroit où Dieu vit 
dans Tâme et où Tâme vit en Dieu : le fondement de Tâme et le fonde- 
ment de Dieu sont un seul et même être. Le Dieu infini qui est dans 
l'âme comprend le Dieu qui est infini en lui-même; alors Dieu com- 
prend Dieu *. » L'âme renferme aussi en elle la nature consciente 
de Dieu. ** Il est une force dans l'âme qui ne touche ni au temps ni à 
la matière : le Père y engendre son Fils sans interruption, et l'âme à 
ces hauteurs engendre le Fils avec le Père et s'engendre elle-même le 
Fils dans la puissance une du Père *. « Dans cet acte éternel de la 
conscience divine, l'âme connaît les types universels des choses comme 
Dieu les connaît. Mais l'âme, pas plus que les créatures visibles, ne 
p^ut demeurer dans cette antithèse du fini et de l'infini. « Le cours 
naturel de l'âme est une tendance à se détourner des créatures et à 
rentrer dans l'unité primitive *. »» Elle y rentre au moyen de l'intel- 
ligence et de la volonté. — L'intelligence établit des distinctions et des 
catégories entre les objets extérieurs; mais, pour arriver à la connais- 
sance de Dieu, elle est obligée de s'anéantir comme faculté déter- 
minée de l'âme, de renoncer à la multiplicité des notions qui la 
remplissent; alors elle reçoit la lumière divine, et la génération du 
Fils a lieu dans l'âme. L'âme rentre ainsi dans l'unité de la connais- 
sance divine ; " Le Fils de Dieu est le Fils de l'âme ; le Père ne con- 
naît plus de différence entre l'âme humaine et lui*, n L'âme, à ces 
hauteurs. divines, n'est plus liée aux formes terrestres de l'espace et du 
temps; elle possède en elle les créatures dans leur beauté idéale, son 
activité et l'activité de Dieu sont un. Quant à la volonté, Eckhart 
l'ignore en maints passages, alors qu'il attribue à Dieu seul la respon- 
sabilité de nos mouvemens moraux. « Dieu est, dans notre âme, le 
moteur de notre volonté, comme il est le moteur du ciel étoile ; il la 
décide à se tourner vers lui*.» Ailleurs au contraire, par une 
louable inconséquence, il affirme son existence : la notion du. libre ar- 
bitre, exclue par les prémisses du système, y rentre au nom de la cons- 
cience morale, dont il est impossible de faire complètement abstraction. 
C'est la volonté qui détache l'âme de plus en plus du monde des créa- 

« Pfeîffer, ibîd., 256, 26; 65, 37. — Hanpt, ZeiUchr,, XV, 411. 
«Pfeiffer, ibîd., 44, 23. 
«Pfeîffer, ibîd., 399, 20. 
* Pfeîffer, ibîd., 533, 16. 
5 Pfeîffer, ibîd., 397, 10. 



88 maître eckhart. 

tures^ et qui l'élève vers son but suprême. Rien de ce qui est créé, 
même l'idée de la félicité éternelle, ne doit désormais plus déterminer 
notre volonté : aimer Dieu pour lui seul, tel doit être le principe de 
notre vie spirituelle. Cette œuvre unique, basée sur une tendance 
constante de notre être vers Dieu , est seule sainte : les bonnes œuvres 
qui naissent et qui passent ne le sont pas. Cette œuvre est invisible ; 
elle consiste non en de laborieux efforts vers un bien quelconque, mais 
dans la cessation volontaire de toute activité extérieure, dans l'oubli 
du monde, dans l'attente passive de Dieu. « Fuis le tumulte des œu- 
vres extérieures et des pensées intérieures; que ton âme soit semblable 
à un désert, afin que la voix de Dieu puisse s'y faire entendre *. »» 
Notre volonté s'étant entièrement conformée à la volonté de Dieu, s'i- 
dentifie avec elle, de même que notre intelligence se confond avec l'in- 
telligence divine. « Notre personnalité tout entière doit devenir avec 
la personnalité de Dieu une personnalité : alors, tout en vivant au sein 
de la volonté de Dieu, nous sommes délivrés de cette volonté*. » 
Désormais, la puissance de Dieu se manifeste en nous par la pratique 
des vertus : l'homme spirituel ne peut plus être séparé de Dieu et ne 
peut plus tomber dans aucun péché mortel: l'accomplissement de la 
loi du bien nous est devenu une propriété naturelle, comme l'est pour 
la pierre la tendance à tomber. Vis-à-vis des prescriptions de la loi mo- 
rale et des institutions ecclésiastiques, nous jouissons alors d'une 
grande liberté spirituelle. Les préceptes de la religion, les vœux, les 
sacremens (même celui du mariage), n'ont point pouvoir de nous 
lier quand nous sommes unis à Dieu ; s'ils nous sont un obstacle vers 
la réalisation de notre destinée, affranchissons-nous-en hardiment, car 
« Dieu élève l'âme au-dessus de ses devoirs intérieurs et extérieurs *.»» 
Détachés des créatures terrestres par un rigoureux ascétisme, nous vi- 
vons dans une indifférence complète vis-à-vis du monde : souffrances 
et joies ne nous émeuvent plus; toutes choses nous sont également 
douces, le bien comme le mal ; les liens de la famille n'existent plus, 
le sentiment de la propriété personnelle a également disparu. 

Quelque élevée que soit cette existence de l'âme au sein de la nature 
consciente de Dieu , elle n'est cependant pas le dernier terme de son 
évolution. •« La retraite obscure de l'éternelle divinité, dans laquelle 
Dieu demeure inconnu à lui-même, voilà le but suprême de tout ce 

1 Pfeiffer, îbîd., 7, 26. 
apfeiffer, ibid., 319, 18; 284, 14. 
8Pfeîffer, îbid.,376,3. 



MAITRE ECKHART. 89 

qui est. L'âme ne se contente ni du Père, ni du Fils^ ni du Saint- 
Esprit; elle veut s élever plus haut encore^ dans le désert silencieux 
où les trois personnes de la Trinité n'ont jamais pénétré souj la 
forme de leur existence p^^rticulière*.»» Pour y arriver, il faut anéan- 
tir en nous jusqu'au désir d'y parvenir, abolir la notion concrète du 
Dieu trinitaire, cesser de prier Dieu, « nous détourner de Dieu pour 
posséder Dieu; alors Dieu nous demeurera en tant qu'il est Dieu au- 
dessus de Dieu*.»» L'âme doit mourir «en elle-même,»» c'est-à-dire 
en tant qu'existence personnelle, devenir néant au sein du néant; 
alors elle est redevenue ce qu'elle était avant d'avoir été créée. Il 
n'exkte pas de peines éternelles : l'enfer n'est que le néant de la rela- 
tion dans lequel nous vivons en ce monde et auquel nous appartien- 
drons après la mort si nous ne nous élevons à Dieu. Les créatures 
rentrent en Dieu avec nous. Reçues dans notre intelligence, elles de- 
viennent esprit dans notre esprit. Toutes choses existent alors en nous ; 
nous sommes toutes choses; et quand nous nous élevons à Dieu, nous 
nous déifions avec toutes les créatures. « L'âme s'anéantit en Dieu 
comme les lueurs de l'aurore s'anéantissent dans la lumière du soleil 
quand le soleil paraît •.»• Embrassant d'un regard l'évolution entière 
de l'âme humaine, Eckhart peut dire que " l'âme a été créée avant le 
temps, dans le temps et après le temps, et que sa marche est semblable 
à un cercle qui passerait à travers toutes les œuvres de la Trinité. »» 
Enfin, résumant tout son système : « Dieu s'engendre hors de lui- 
même en lui-même,»» et dans la pensée de l'identité absolue de l'âme 
humaine et de Têtre infini de Dieu : « l'âme s'engendre hors d'elle- 
même en elle-même; elle engendre Dieu hors d'elle-même; elle l'en- 
gendre hors de Dieu en Dieu*,»» c'est-à-dire elle engendre Dieu des 
profondeurs de son être qui est l'être de Dieu , et la fin de cette généra- 
tion de Dieu par l'âme est le retour de Dieu en lui-même. De la sorte, 
** ô merveille des merveilles^ le Créateur est la créature, et la<:réature 
est le Créateur*.»» 

Eckhart appuie très-souvent sa doctrine sur les saintes Ecritures 
allégoriquement interprétées. Selon lui, c'est Jésus qui nous a enseigné 
dans ses discours et montré par sa vie le chemin vers l'unité divine. 

iPfeiflfer, ibid., 288, 26; 193, 33; cf. 332, 34; 387, 13. 

îPfeiffer, ibid., 464, 19; 519, 39; 310, 38; 8, 5. 

«Pfeiffer, ibid., 399, 20. 

«Pfeiflfer, ibid., 503, 20; 255, 38; 256, 3. — Cf. Haupt, Zèit$ch.y XV, 389. 

B V. Append. II, 5. — Cf. Pfeiffer, ibid., 638, 28. 



90 MAITRE ECKHART. 

En maints passages la réalité historique de la vie et de Tœuvre du Sei- 
gneur s'efface de la sorte devant la théorie métaphysique. « Tout ce 
que Jésus, Marie et les Saints ont possédé ici-bas, je puis également 
l'acquérir. Veux-tu devenir Christ lui-même? renonce au péché, c'est- 
à-dire à tout ce qui est accident dans la nature, redeviens la nature 
humaine sous sa forme absolue et tu seras en vérité le Fils unique et 
Christ. A ces hauteurs divines, «tous les hommes sont un homme 
et cet homme est Christ'.»» Le Fils a été engendré spirituellement 
dans l'âme de Marie avant de l'être corporellement dans son corps, et 
Dieu trouva plus de plaisir à cette naissance spirituelle qu'à la nais- 
sance matérielle. L'intensité de cette génération spirituelle fut si grande 
que la lumière divine déborda de l'^me de Marie dans son corps et que 
la génération matérielle eut lieu*.»» Ailleurs il oppose directement 
à l'autorité de la Bible l'autorité de son inspiration personnelle : 
" Le Dieu de la Bible est plus différent du vrai Dieu qu'il ne lui est 
semblable. La Bible donne à Dieu une foule de noms; mais moi je vous 
dis : un Dieu que l'on peut penser et auquel on peut donner un nom 
n'est pas le vrai Dieu'.»» 

Telles sont les grandes lignes de ce système si imposant dans son en- 
semble, d'une construction si rigoureusement logique, et cependant 
impuissant à définir le rapport de l'être infini et de l'être fini, à cause 
de la contradiction fondamentale inhérente à ce genre de philosophie, 
et qui porte sur la conception du principe de toutes choses, de l'être 
absolu, représenté à la fois comme étranger à toute détermination et 
comme doué de la virtualité de se connaître. De plus, édifié indépen- 
damment des données de la conscience morale, ce système ne saurait 
aboutir à la vraie notion du bien et du mal. Séparées dès le principe, 
la sphère métaphysique et la sphère morale ne se rejoignent plus : ici la 
morale est absorbée par la métaphysique*. 

IV. Append. n, 15. 

apfeiffer, ibid., 168, 24; 307, 15; 100, 20; 103, 15. 

sPfeiffer, ibid., 513, 40; 92, 23. 

^M. Preger ne croit pas que le système d^Ëckhart mërite le nom de pan- 
thëisme. Ni le principe de la personnalité do Dieu, ni la permanence de la person- 
nalitë humaine dans Tunion avec Dieu, ni le dogme do la création du monde, tant 
invisible que visible par la libre volonté du Dieu trinitaire {Cfesch, der deut. Myst., 1, 
368, 441, 397), ne lui paraissent ëbranl(^B par cette spéculation. Nous ne nous arrê- 
terons pas à réfuter ces assertions; nous estimons que Texposition du système, 
que nous venons de donner, en a déjà fait justice, et ne laisse subsister aucun doute 
quant à la parenté de cet enseignement avec d^aùtres systèmes plus anciens, et en 
dernière analyse avec le néoplatonisme. (Voir du reste les observations excellentes 



MAITRE ECKHART. 9I 

La doctrine d'Eckhart trouva de zélés admirateurs tant avant qu a- 
près la mort du maître. Tauler et Suso^ ses disciples, conservèrent une 

de Mone, Quellensamml, zur had, Landeêgeêch., m, 440, sur le caractëre hétérodoxe 
et panthéiste de la spéculation d^Eckhart.) Sans doute Eckhart en maints endroits 
a essayé de mettre une sourdine à ses principes métaphysiques et d*en émonsser 
les arêtes trop vives moyennant certaines interprétations plus voisines du dogme 
orthodoxe, auquel il emprunte sa terminologie : ne Tavons-nous pas vu, pénétré 
qu^il était de Tidentité fondamentale de sa doctrine et de la théologie de TE- 
glise, maintenir ce passage remarquable «mon petit doigta créé toutes choses», qui 
cadre si bien avec Tensemble de son enseignement, au moyen de cette interprétation 
bizarre: «j*ai entendu par là le doigft de Tenfant Jésus», accommodation aux idées 
vulgaires que nous trouverions sans excuse, si pour toute cette famille de penseurs, 
tant anciens que modernes, le système métaphysique n^était autre chose qu'un fon- 
dement spéculatif donné à la doctrine de TEglise; conception singulière, dans la- 
quelle le dogme traditionnel se trouve remplacé virtuellement sans être réellement 
aboli, n va même jusqu'à s*écrîer en parlant de son enseignement: «en vérité, ma 
cuisine ne répandrait pas toujours une odeur aussi bonne et aussi agréable, si je di- 
sais toujours toute la vérité! > (Append. II, 2). Ces atténuations, et elles sont nom- 
breuses, il importe sans dgute de les mentionner; mais convient-il de chercher en 
elles le fond de la pensée de midtre Eckhart, plutôt que dans ces passages où la 
spéculation a revêtu des formes plus décidées, souvent même audacieuses, où les 
principes qui constituent Toriginalité de ce système se montrent sans voiles, comme 
la vraie trame, invisible parfois, mais permanente, sur laquelle repose cette pensée ? 
Nous ne le pensons pas. Hegel n'a-t-il pas également parlé de Trinité, d'Église, de 
Rédemption? et qui voudrait encore souscrire au jugement qu'il a porté sur sa 
propre doctrine lorsqu'il repousse pour elle la dénomination de panthéisme pour se 
contenter de lui appliquer celle de substantialisme [VorstéUung der SuhstanHalitât) y 
réservant le nom de panthéisme à la conception d'après laquelle les objets individuels 
en tant qu'êtres finis, une feuille de papier, par exemple, sont directement appelés 
Dieu (Hegel, Varies, lïb. die Philoa. der Bel., I, 93, 94. Berlin 1840), conception, s'em- 
presse-t-îl d'ajouter (et vraiment nous ne pouvons ici admirer sa logique!), qui n'a 
jamais existé, pas même dans le panthéisme oriental et dans le spînozisme, où le 
caractère universel et spécifique des objets, la substance des êtres finis seule mérite 
le nom de Dieu. Non, le système d'Eckhart, comme celui de Hegel, est du pan- 
théisme, ou le panthéisme lui-même est une chimère. Toute doctrine qui part de la 
notion abstraite do l'être divin égal au nop-être, et non de la notion concrète de la 
personnalité de Dieu ; qui explique l'origine du monde non par un acte créateur de 
la volonté de Dieu, mais par le procès intérieur de l'être divin s'objectivant à lui- 
même pour arriver à se connaître; qui place l'union de l'homme et de Dieu dans 
l'abstraction intellectuelle, manifestée au dehors par l'ascétisme, et poussée jusqu'à 
l'anéantissement du moi personnel et de ses facultés; toute doctrine en un mot dans 
laquelle la métaphysique absorbe la morale, et où l'intelligence usurpe les droits 
de la volonté, mérite le nom de panthéisme tout aussi bien que telle autre forme, 
moins raffinée peut-être, de cette même conception des rapports de Dieu et du 
monde. Ce rapprochement entre Eckhart et Hegel, ce n'est pas nous qui le faisons, 
mais Hegel lui-même, et certes il devait être bon juge en cette matière. «Les mys- 
tiques du quartorzième siècle, dit-il {Oesch. der PhUos., IH, 174. Berlin 1844), ont été 
en grande partie des hommes pieux, doués d'une riche intelligence, qui ont continué 
en matière philosophique les traditions du néoplatonisme, comme Scot Erigène l'a- 
vait fait prédemment. On trouve chez eux la vraie forme de la philosophie (ftchtes 
Philosophiren) à laquelle on a aussi donné le nom de mysticisme; elle s'élève jus- 



gZ MAITRE ECKHART. 

haute vénération pour sa mémoire*. Encore en 1440^ et malgré la 
condamnation nouvellement prononcée contre lui en 1430 par l'Uni- 
versité de Heidelberg, le cardinal Nicolas de Cuse le nomme parmi les 
philosophes auxquels il se rattache de préférence*. On sentait toute- 
fois que ses écrits n'étaient pas une nourriture appropriée aux intelli- 
gences ordinaires^ et souvent les copistes recommandaient à leurs lec- 
teurs de procéder avec prudence et de ne pas s arrêter à ce qui leur 
paraîtrait incompréhensible. «• Paroles ordinaires et simples, sens mys- 
térieux et étrange ! »» s'écrie, avant de transcrire le sermon sur sainte 
Elisabeth (n® 52, chez Pfeiflfer, ibid.y 170), le copiste du manuscrit 
auquel nous avons emprunté la plupart des pièces inédites d'Eckhart 
publiées dans l'appendice. Au quinzième siècle, le frère Oswald, bé- 
nédictin bavarois, traduisit en latin plusieurs des ouvrages d'Eckhart, 
parce que la lecture de ces livres lui paraissait dangereuse pour les 
laïques ou, comme il s'exprime, « parce qu'il ne faut pas jeter les perles 
devant les pourceaux '. »» 

Eckhart est le véritable représentant des tendances spirituelles de son 
époque. Les vagues aspirations mystiques du peuple, les vérités frag- 
mentaires répandues dans la secte, prennent vie dans son âme et s'y 
organisent en une doctrine homogène et complète. Toute la métaphy- 
sique des Frères du libre esprit se retrouve chez lui, non qu'il ait puisé 
directement dans la secte le principe de sa spéculation : sa pensée est 
éminemment originale et n'a subi d'autre influence que celle de la 
direction générale des esprits de son temps, à laquelle elle a su donner 
une formule précise et définitive. La prédication de maître Eckhart a 

qu*à Tonion de Tâme avec Dieu (es geht bis zur Jnnigkeit fort), et présente la plus 
grande ressemblance avec le spinozîsme. » Voici comment il s^exprime sur le compte 
d'Eckhart lui-même {Vorles. iiher die Philês. der Bdig.f 1,212. Berlin 1840): J< La subs- 
tance de la vraie religion a été saisie jusqu'en ses profondeurs intimes par quelques 
thëologiens anciens, tandis que les protestans de nos jours , ne connaissant que la 
critique et l'histoire, ont complètement laisse de côte la philosophie et la science ■ 
Maître Eckhart, ,un dominicain, s'exprime ainsi dans un de ses sermons sur l'union 
de l'homme et de Dieu (das Innerste): L'oeil par lequel Dieu me voit, est l'oeil par 
lequel je le vois; mon œil et son œil sont un. Dans l'ëtat de justice, je suis juge en Dieu 
et Dieu estjug($ en moi. 8i Dieu n'ëtaitpa8,je ne serais pas; sije n'étais pas,. Dieu ne 
serait pas. Savoir ces choses n'est pas nécessaire : ce sont des vëritës qu'il est facile 
de mal comprendre, et qui ne peuvent être saisies que dans l'idée pure (im Begriff).» 
Nous nous en tenons à ce jugement. 

•Tauler's Predi^iten, Bâle 1522, f>, f> 104». — Suso's Werke, Augsbourg 1512, f», 
ff> 10», 25». 

^Apcloyia docke ignoranike, in 0pp., Bâle 1565, f», p. 70. 

'Wackemagel, Oeschichte der detUschen Liieratur, p. 334. 



MAITRE ECKHART.. - 98 

dû exercer une grande influence sur la vie religieuse du peuple. Nous 
possédons de lui un traité intitulé Histoire de la sœur Catherine, 
la fille {spirituelle) de mattre Eckhart de Strasbourg^ ^ qui nous 
retrace la vie d'une Béguine strasbourgeoise en qui la doctrine du 
maître a trouvé une admiratrice enthousiaste. Altérée des principes du 
mysticisme, la sœur Catherine se soumet d'abord aux prescriptions de 
son confesseur; puis, reconnaissant la vanité des formes de la discipline 
ecclésiastique, elle déclare à son confesseur qu'il lui a été un obstacle 
sur le chemin du salut, et qu'elle regrette d'avoir pris les préceptes 
des prêtres pour paroles d'Évangile. Désormais elle s'avance de ses 
propres forces dans l'imitation delà vie pauvre de Jésus-Christ; elle 
quitte la vie régulière et assurée de son béguinage et mène pendant 
plusieurs années une existence errante et misérable en des contrées 
étrangères. A son retour, le confesseur ne la reconnaît plus; elle lui 
déclare que son âme demeure au sein de la Trinité dans la jouissance 
de la félicité céleste. Cependant elle n'est pas encore satisfaite. L'accès 
de la lumière divine lui est ouvert, il est vrai; mais elle ne possède pas 
le pouvoir d'y séjourner autant qu'elle le voudrait et de s'y anéantir. 
Le confesseur, qui connaît par ses lectures le moyen d'atteindre ce but 
suprême, sans toutefois avoir mis lui-même en pratique les théories du 
mysticisme, lui apprend qu'elle n'a pas encore fait abstraction de tout 
sentiment personnel, et qu'il lui faut anéantir dans son âme jusqu'au 
désir de parvenir en Dieu. Alors la pénitente est transportée au sein de 
la divinité; longtemps elle demeure sans proférer une parole; enfin elle 
s'écrie : « Réjouissez-vous avec moi, je suis devenue Dieu ! n Assise 
dans le coin le plus obscur de l'église, elle passe des journées entières 
à jouir de l'anéantissement de son âme en Dieu ; elle ne donne plus 
signe de vie, si bien qu'on la croit morte et qu'on s'apprête à l'ense- 
velir, quand survient le confesseur qui connaît son état, et qui la fait 
transporter dans sa demeure. La sœur Catherine a entièrement oublié 
tout ce qui est terrestre et humain; elle trouve son bonheur à être pour 
le monde extérieur un objet d'aversion et de méprb; elle se laisse 
accuser et calomnier sans se défendre; elle ne sait plus le nom ni de 
son père ni de sa mère; elle ne se soucie pas de l'excommunication et 
appelle le bûcher de ses vœux : voilà le tableau d'une âme qui a fidèle- 
ment mis en pratique l'enseignement de maître Eckhart. 

'Pfeiffer, ibid., 448 ss. 



9^ • LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

Les Frères du libre esprit s'emparèrent avec avidité d'une doctrine 
qui leur paraissait confirmer leurs tendances pratiques par la spécula- 
tion philosophique, et qui reliait en un système continu les quelques 
propositions métaphysiques que leur avaient léguées les sectes antérieu- 
res. Eckhart, de son côté, a dû tout naturellement se sentir attiré vers les 
hérétiques par leur tendance à la même union substantielle avec Dieu 
qu'il recherchait lui-même; et sans doute les sectaires se seront gardés 
de lui faire part dès le commencement de leurs principes moraux. C'est 
d'eux certainement qu'il veut parler, lorsque, dans deux de ses sermons, 
remontant à son séjour à Strasbourg*, il exalte les mérites des 
« amis que Dieu s'est élus, et qui vivent dans le secret de son intimité. 
L'homme, dit -il, qui a renoncé à toutes les créatures visibles et en qui 
Dieu accomplit toute œuvre, est à la fois Dieu et homme. Son corps 
est si complètement pénétré de la lumière céleste et de la noble sub- 
stance de son âme, qu'il tient de Dieu, qu'on peut l'appeler un homme 
divin.. C'est pourquoi, chers enfans, soyez miséricordieux envers ces 
hommes, car ils sont étrangers et inconnus à tout le monde. Tous ceux 
qui désirent venir à Dieu n'ont qu'à régler leur vie sur la leur; nul 
ne saurait les connaître, si ce n'est celui en qui la même lumière a lui, 
la lumière de la vérité. Si j'avais une cathédrale pleine d'or et de pierres 
précieuses, j'abandonnerais toutes ces richesses pour procurer à l'un 
de ces hommes la nourriture dont il a besoin. Je dis plus : si tout ce 
que Dieu a jamais créé était à moi, je le donnerais sur l'heure à cet 
homme; et ce pèserait que justice, car tout cç quL existe est à lui; 
Dieu même lui appartient avec toute sa puissance. Plus tard, lorsqu'il 
eut connaissance des désordres moraux auxquels les doctrines spécula- 
tives servaient d'excuse chez la plupart des membres de la secte, il cessa 
toute relation avec eux. Après i320, le reproche de « relations mau- 
vaises et suspectes » ne reparait plus contre lui. Nous trouvons, au sujet 
de cette attitude d'Eckhart vis-à-vis des théories pratiques des Frères du 
libre esprit, un passage significatif dans l'un de ses sermons ■ : « Les 
maîtres disent que la volonté est tellement libre que personne ne sau- 
rait la contraindre, excepté Dieu. Mais Dieu ne contraint pas la vo- 
lonté; il l'affranchit, de telle sorte qu'elle ne veut plus que ce qui 
est Dieu et ce qui est la liberté. L'esprit ne peut vouloir que ce que 
Dieu veut; et ce n'est pas là une servitude, mais c'est la vraie liberté. 

«Pfeiffer, îbid., 77, 87; 127, 39. Les sermons XYII et XXXYII faisaient partie do la 
collection manuscrite de Tancienne Bibliothëqne de Strasbourg, 
apfeiffer, ibid., 232, 22. 



LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 9 5 

Il y a des gens qui disent : si j*ai Dieu et son amour, je puis faire ce 
que je veux. C'est mal comprendre la liberté. Quand tu veux une 
chose contraire à Dieu et à sa loi, tu n'as pas Tamour de Dieu, quand 
même tu ferais accroire au monde que tu l'as. L'homme qui s'est 
affermi en la volonté et en l'amour de Dieu, fait ce que Dieu ainre et 
laisse ce qu'il défend ; il lui est aussi impossible de faire ce que Dieu ne 
veut pas que de ne pas faire ce qu'il veut. L'homme dont les pieds sont 
liés ne peut marcher : ainsi l'homme qui vit au sein de la volonté de 
Dieu ne peut plus pécher. »» Et ailleurs, après avoir énuméré sept formes 
différentes que revêt l'esprit de mensonge pour tromper les hommes, il 
ajoute : »» Le huitième esprit de mensonge est celui qui dirige ceux qu'on 
appelle des hérétiques; ce sont tous ceux qui ne considèrent pas le péché 
comme péché, qui ne pratiquent pas les vertus chrétiennes, qui ne veu- 
lent point connaître Christ dans la vraie noblesse de sa nature, et qui 
parlent de vie intime au sein de Dieu, quoique cette vie leur soit 
en vérité demeurée étrangère *. » On peut donc dire qu'Eckhart, 
comme autrefois Amaury de Bène, a voulu élever les âmes à une telle 
hauteur spirituelle que le péché leur deviendrait impossible, et que, bien 
loin de justifier le mal en l'identifiant avec le bien, il a voulu anéan- 
tir le mal et ne laisser subsister que le bien. La conséquence morale de 
son principe métaphysique, comme le montre l'exemple de la sœur 
Catherine, a été l'ascétisme poussé jusqu'en ses dernières limites, c'est- 
à-dire l'opposé de toute tendance matérialiste. Eckhart affirme, il est 
vrai, que, pour rentrer au sein de la divinité il faut renoncer à nos ver- 
tus et à nos vices, renoncer à la volonté de Dieu et à Dieu même ' ; 
mais ces termes ne désignent dans sa pensée que l'immanence de la loi 
divine et de l'être de Dieu dans Pâme du chrétien parfait. En d'autres 
passages, non moins remarquables que le précédent, il enseigne « qu'un 
des caractères essentiels auxquels on reconnaît les hommes accomplis 
et justes, c'est qu'ils sont armés de toutes les vertus pour triompher 
dans la lutte contre les vices*. » L'homme, en qui la vertu habite d'une 
manière substantielle a seul, selon lui, le droit de s'élever au-dessus 
de la distinction du bien et du mal en perdant la connaissance du pé- 
ché. « Il faut prendre garde de ne point tomber en une fausse sagesse, 
suivant laquelle on peut pécher sans avoir à craindre de châtiment. 
Jamais on ne devient libre du châtiment avant de l'être du péché; 

^V. Append., H, 6. 

apfeiffer, ibid., 182, 81; 284, 14. 

sPfeîffer, ibid., 477, 30. 



90 LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

quand on est libre du péché, alors seulement le châtiment divin dispa- 
rait. Aussi longtemps que Ton est capable de pécher, la distinction du 
bien et du mal doit être rigoureusement maintenue. Et ce n'est pas au 
moyen de l'intelligence que nous devons nous élever au-dessus de 
cette différence, mais au moyen de notre substance. Quand la vertu est 
devenue notre substance, cette différence disparaît pour la substance 
de notre être; mais elle subsiste toujours pour notre intelligence*.»» 

Les Frères du libre esprit se sont assimilé un certain nombre des pro- 
positions métaphysiques du maître sans le suivre sur les hauteurs de 
l'idéalisme moral auxquelles il avait voulu élever la vie spirituelle du 
peuple. Les passages que Mosheim a conservés du traité Des neuf 
rochers spirituels et des autres livres de la secte qui existaient encore à 
son époque, ne sont très-visiblement que des emprunts faits aux écrits 
d'Eckhart; ils se retrouvent textuellement dans la série des propositions 
attribuées à Eckhart par la bulle de Jean XXII, et nous en rencontrons 
la plupart, sous une forme identique, dans les sermons et les traités 
d'Eckhart qui ont été publiés *. 

Après la mort d'Eckhart, nous remarquons plusieurs directions diffé- 
rentes parmi les Frères du libre esprit, suivant la manière dont ils se 
sont approprié sa doctrine. Les ouvrages des docteurs mystiques du 
milieu du quatorzième siècle renferment à ce sujet de précieux rensei- 
gnemens. Henri Suso, dans son livre de la Vérité, composé en i335, 
nous présente, sous la forme d'un dialogue entre le disciple de la vérité 
et la personnification fantastique de la fausse liberté spirituelle, un 
curieux tableau des hérétiques qu'il a pu rencontrer alors dans le dio- 
cèse de Constance'. A l'appui de leur argumentation, les deux 
interlocuteurs se servent tour à tour de propositions de maître Eckhart, 
introduites par ses mots: « Un maître sublime a enseigné...» L'au- 
torité d'Eckhart n'avait donc pas faibli dans les cercles mystiques 
par suite de sa condamnation réitérée, puisque les Frères du libre 
esprit pouvaient se servir de ses formules dans les discussions qu'ils 
avaient à soutenir. " Je suis le néant , répond la vision au disciple qui 

* Pfeîflfer, ibîd., 664, 6. 

^Mosheim, InsHt, hùtor. eccUê,, Helmstadt 1755, p. 552 s. Comparer entre eux 
la propositidn 1 de Mosheim, Tarticle XX de la bulle de Jean XXII, et le passage 
de Pfeiffer 621, 16; prop. 2, art. XXVI, et 186, 23; prop. 8, art. XXVII, et 193, 16 
ainsi que 311, 7; prop. 4, art. XXU, et 269, 18; prop. 5, art. XXVIII, et 205, 8; 
prop. 6, art. XII, et 306, 39; prop. 7 et 8, art. XIU et XIV, et 291, 19; 286, 32; 284, 
9; 426, 17; 10, 15. 

3Suso's WerkCt Augsb. 1512, f> 129». — Diepenbrock, H. Suso's Leben u, Schrif- 
ten, Regensburg 1829, 1. 3, c. 7, p. 422. 



» i 



LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 97 

l'interroge, mon origine est un mystère; je n'ai aucune volonté, au- 
cun désir; je m'appelle la Sauvagerie sans nom; je vis dans une 
absolue liberté, sanis autre loi que mes instincts naturels, sans me préoc- 
cuper ni du passé, ni de l'avenir. « Le disciple de la vérité connaît, lui 
aussi, un genre de liberté spirituelle, la liberté que maître Eckhart 
lui a appris à pratiquer, et qui consiste à s'élever par l'abstraction au- 
dessus des différences que renferme ce monde, et par l'ascétisme au- 
dessus de la jouissance des créatures dans l'unité inaltérable de la 
substance divine; mais son adversaire, auquel répugne cette morale 
sévère, préfère ne prendre au panthéisme que ce qui peut justifier l'au- 
tonomie morale de la nature humaine et laisser de côté ce qui pourrait 
impeser les dures obligations de l'ascétisme. Tout en admettant que 
toutes choses sont issues du néant, il ne reconnaît pas au monde la 
nécessité et la possibilité de redevenir « néant au sein du néant, » 
car « le néant éternel qui est commun à tout ce qui est, n'est pas la 
négation de l'existence concrète, mais une essence infiniment élevée et 
infiniment productive, une puissance créatrice et conservatrice de 
toutes les différences dont le monde est rempli. L'existence particulière 
des créatures peut subsister au sein de l'unité divine, aussi bien que la 
différence de l'âme et du corps dans l'unité dé l'être humain. « Une 
pareille manière de voir qui anéantit toute notion d'idéal au profit de 
l'état actuel du monde ne peut avoir d'autre conséquence pratique que 
la jouissance sans limites des créatures terrestres. — Rulmann Mers- 
win, dans son traité : 2)e la bannière du Christ ^^ s'élève aussi contre 
les « faux hommes libres », et leur reproche d'enseigner, dans un 
langage subtil et obscur, et en se jouant du texte de l'Ecriture, « qu'il 
n'ont plus ni à souffrir ni à mourir, car ils sont déjà morts; qu'ils 
ont traversé le Fils depuis longtemps, qu'il ne faut attacher d'im- 
portance ni aux souffrances du Christ ni aux Ecritures qui ne sont 
qu'encre et que parchemin, et qu'il est permis de donner à la nature 
physique tout ce qu'elle demande, quoi que ce soit, afin que l'esprit 
puisse monter vers le ciel en toute liberté. »» 

Jean Ruysbrœk parle également, à différentes reprises, d'hérétiques 
de son temps*. Aux doctrines qu'il leur reproche, il est aisé de 

* V. Append., I, 1. 

^Dt vera corUemploHone, Goloniea 1609, 4^, c. 18 et s., p. 609. — Comp. aussi: 
Spéculum cetemœ scUutiê, p. 50; De septem custodiisy p. 378; De omatu spirit, nuptia- 
rum, p. 541; Samuel, p. 741. Gerson, Quomodo caute legendi sunt quorundam libri$ 
1425, in 0pp., I, 1, 114. 



98 LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

reconnaître les Frères du libre esprit. Il les divise en quatre classes sui- 
vant leurs tendances particulières : 

Les premiers prétendaient qu'ils sont l'essence même de Dieu, supé- 
rieure aux personnesde la Trinité. Ils n'agissent plus, disaient-ils, ils sont 
comme s'ils n'étaient pas, l'essence pure étant inactive; ils n'ont besoin ni 
de la grâce divine ni du secours du Saint-Esprit : aucune créature. Dieu 
même, ne saurait rien leur donner ni rien leur enlever. Si quelqu'un 
pouvait traverser le ciel, enseignaient-ils, il n'y verrait ni anges, ni 
âmes, ni aucune hiérarchie céleste ; il n'y trouverait qu'une essence 
simple et inactive. Cependant il se trouvait quelques-uns parmi eux 
qui croyaient que l'ânie, aussi longtemps qu'elle vit dans le corps, 
n'est pas l'essence divine elle-même, mais qu'elle en est formée seule- 
ment, et que ce n'est qu'après la mort qu'elle redevient un avec l'être de 
Dieu, de même que l'eau puisée dans une source se confond avec 
celle-ci quand elle y est versée de nouveau. Après le jugement dernier, 
tous, les bons comme les méchans, formeront, suivant eux, une essence 
qui durera en toute éternité dans la béatitude d'une immobilité absolue. 
Dans l'attente de ce bonheur étrange, ils ne voulaient ni savoir, ni 
penser, ni faire, ni désirer quoi que ce fût : être sans Dieu, ne le cher- 
cher en rien, se sentir dégagé de toute relation et de toute forme, voilà 
ce qu'ils appelaient la vraie pauvreté spirituelle. 

Il semblerait qu'il ne fût pas possible de pousser plus loin ce pan- 
théisme quiétiste, qui réduit tout à une essence sans conscience et sans 
activité. Il y avait cependant un second parti d'hérétiques qui avaient 
trouvé le secret d'aller encore au delà. Ils méprisaient à la fois ce qui 
peut se mesurer et ce qui se soustrait à la mesure, l'action et la con- 
templation, les désirs et la connaissance, les institutions et les pratiques 
de l'Église, les Évangiles, les personnes divines, la vie éternelle, en 
général tout ce que Dieu a fait ou pourra faire. Ils prétendaient s'élever 
au-dessus d'eux-mêmes, des créatures, de Dieu, de la divinité ; la notion 
d'essence infinie leur paraissait encore imparfaite, et ils s'élevaient au- 
dessus d'elle par un dernier effort de l'abstratioh. La vraie perfection, 
disaient-ils, consiste à croire que Dieu est le néant, et que, pour s'iden- 
tifier avec lui, l'homme n'a que le moyen de s'annihiler. 

Un troisième parti développait principalement l'idée que l'homme juste 
devient un avec Christ. « En toutes choses, sans exception, disaient-ils, 
nous sommes identiques à Jésus. Nous sommes avec lui la sagesse 
et la vie éternelle, nous sommes les Fils du Père quant à la divinité, et 
les Fils de l'homme quant à l'humanité : tout ce qui lui a été donné 



LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 99 

nous a été donné également. Le fait exceptionnel qu'il est né d'une 
vierge ne nous inquiète pas; c'est un accident dont la béatitude et la 
sainteté sont indépendantes. Jésus-Christ a été envoyé dans le monde 
pour vivre et mourir pour nous; nous y sommes envoyés pour mener 
la vie contemplative, bien supérieure à la vie active du Christ. En nous 
retirant en nous-mêmes, en nous séparant de toute forme, image ou 
qualité particulière, nous sentons en nous la sagesse éternelle de Dieu. 
Si le Seigneur avait vécu plus longtemps, il serait arrivé au même degré 
de vie contemplative que nous. L'honneur qui lui est rendu, nous est 
également rendu : quand on adore le sacrement, on nous adore nous- 
mêmes, car nous formons avec le Seigneur une seule et même personne 
indivisible. » 

Enfin, les hérétiques de la quatrième classe paraissent s'être occupés 
de préférence de l'identité primitive de l'âme humaine avec la divinité 
absolue, et avoir ajouté les propositions d'Eckhart sur ce point aux 
principes ordinaires de leur secte. Ruysbrœk résume ainsi leur doc- 
trine: «Nous sommes Dieu par nature; dans notre être éternel nous 
étions sans Dieu (sans un Dieu hors de nous); par l'effet de notre libre 
arbitre, nous sommes sortis de l'être absolu pour paraître dans le 
monde. Dieu ne sait, ne veut, ne peut rien sans nous; nous avons créé 
avec lui l'univers. Nous ne croyons pas en Dieu, nous ne l'aimons pas, 
nous ne le prions pas, nous ne l'adorons pas, nous n'espérons pas en 
lui, car ce serait avouer qu'il est autre chose que nous. Toute diffé- 
rence personnelle est abolie au sein de l'unité divine. Pour arriver à la 
conscience de cette unité, il faut supprimer par la pensée toutes les 
formes, toutes les relations, tous les modes, ne se préoccuper ni de 
connaissance ni d'amour, n'attacher aucune importance aux exercices 
de piété extérieurs, aux vertus, aux préceptes de l'Église et s'affranchir 
au contraire de toute espèce de loi. " 

Parmi les hérétiques avec lesquels Ruysbrœk a été en contact, les 
uns ont donc aspiré à l'unité de l'essence divine, soit au nom de leur 
origine céleste, soit au nom de leur inhabitation présente dans la divi- 
nité; les autres sont allés au delà et ont conclu à l'anéantissement de 
leur être, ou bien sont restés en deçà et n'ont pas dépassé la limite de 
l'union spirituelle de la nature humaine et de la sagesse divine par 
l'identification de l'âme avec le Fils de Dieu. Ces différences, percep- 
tibles au point de vue métaphysique, s'effacent au point de vue des 
conséquences pratiques : l'abolition de la personnalité humaine a dû 
entraîner pour les uns comme pour les autres l'abolition de la cons» 



100 LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

cience morale et justifier au nom de l'excellence de la nature humaine 
toutes les aspirations coupables qui pouvaient naître dans leur âme. 
Les Frères du libre esprit usaient de différens moyens pour gagner 
des membres à leur secte. Alvarus Pélagîus raconte qu'ils trouvaient 
un facile accès dans les dernières classes du peuple, auprès des labou- 
reurs, des charbonniers, des forgerons, des porchers, par la perspective 
qu'ils leur çntr'ouvraient d'une vie plus agréable. Ils persuadaient à ces 
gens de quitter leurs pénibles ouvrages pour se livrer avec eux au 
vagabondage et à la mendicité. Dans les classes plus élevées, ils se pré- 
sentaient sous le manteau de la religion. Ils s'introduisaient en qualité 
de directeurs de conscience auprès des bourgeois aisés et des veuves, 
acceptaient l'hospitalité qu'on leur offrait au nom de la charité, et pro- 
fitaient de toutes les occasions pour répandre leurs doctrines. Chez les 
femmes vouées à la vie religieuse, ils se montraient sous les dehors 
d'une piété simple et naïve, tenaient des discours édifians et cherchaient 
à se glisser peu à peu dans leur familiarité *. Le chanoine de Ratis- 
bonne, Conrad de Megdeberg, nous dépeint ainsi les manières d'agir 
des sectaires : « Ce sont pour la plupart des hommes grossiers et vigou- 
reux, entièrement illettrés. Ils parcourent le pays, couverts de leurs tuni- 
ques, la tête cachée sous leur capuchon. Pour s'abriter, ils cherchent des 
retraites ignorées, mais de préférence ils s'adressent aux maisons des Bé- 
guines. Celles des Béguines auxquelles ils ont demandé l'hospitalité en 
leur révélant en termes figurés quelques-unes de leurs doctrines, courent 
de porte en porte avertir leurs compagnes, sous le voile du mystère, de 
la présence d'un ange de la Parole divine. Les Béguines s'assemblent 
dans le plus profond secret ; alors les étrangers commencent un discours 
sur les attributs de Dieu et sur les propriétés de la bonté divine, et, 
descendant peu à peu de ces hauteurs intellectuelles, ils enseignent que 
l'homme est créé à la ressemblance de Dieu, et qu'au moyen d'exer- 
cices pieux il peut atteindre un degré de perfection égal à celui que le 
Seigneur a possédé ici-bas. Les plus honteux excès suivent souvent de 
pareilles réunions *. » Ils s'ingéniaient donc à commencer leur œuvre 
de propagande en présentant leur doctrine par le côté qui convenait le 
mieux aux dispositions, des personnes qu'ils voulaient gagner. Bien loin 
de découvrir, dès le début, les conséquences extrêmes de leur doctrine, 
ils s'efforçaient d'attirer les âmes par la pente insensible du langage mys- 
tique et de l'interprétation allégorique des Écritures. Des livres en langue 

- 'Deplanctu EccUsiœy 1. c, 
^Mosheim, Dehegh, et béguin, y 813. 



LÈS FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 10 1 

vulgaire* continuaient l'initiation des laïques plus éclairés, et des 
cantiques servaient à mieux graver leurs principes dans la mémoire du 
peuple. L'anarchie avec ses guerres continuelles, les épidémies et les 
tremblemens de terre survenus vers le milieu du quatorzième siècle, en 
surexcitant les esprits, ont singulièrement favorisé les progrès de l'héré- 
sie. Le peuple était naturellement disposé à accepter toute théorie qui 
promettait soit le calme de l'âme unie avec Dieu, soit une réforme de 
la société opprimée et divisée. Il n'est pas irnprobable, en effet, que, 
pour s'attacher les gens de basse condition, les Frères du libre esprit 
aient aussi fait luire devant leurs yeux l'idée d'un renouvellement social, 
eux, qui condamnaient le mariage et la propriété comme des institu- 
tions imparfaites, incompatibles avec l'unité divine, et qui excusaient 
le vol et les péchés les plus grossiers au nom de l'excellence des mou- 
vemens de la nature humaine. Quoi qu'il en soit, une des causes prin- 
cipales des rapides progrès de l'hérésie a été le goût naturel de l'homme 
pour l'erreur quand elle flatte son orgueil et caresse ses désirs. Aussi, 
le libre esprit a-t-il eu des partisans dans toutes les classes de la société. 
Les prêtres et les moines étaient attirés par la hardiesse de la spécula- 
tion théologique, les femmes et surtout les Béguines par le mysticisme 
quiétiste, les gens du peuple par l'espoir d'un affranchissement de la loi 
civile et religieuse. Ces derniers étaient les plus nombreux. Les héré- 
tiques se donnaient à eux-mêmes le nom de Frères du libre esprit, çà et 
là ils s'appelaient aussi Frères du haut esprit ou de l'esprit nouveau *. 
Les docteurs mystiques, comprenant le danger que la secte faisait 
courir à la société religieuse de leur temps, se prononcèrent énergi- 
quement contre ces tendances subversives. Ils avaient tout intérêt à 
séparer leur cause de celle des hérétiques, car les Frères du libre esprit 

* La littëraturc de ces hérëtiques parait avoir été assez riche. Outre le livre Des 
neuf roches spiritueUeSf et les écrits da Hollandais Walther, il est fait mention d*an 
traite de Marguerite Porrette et de plusieurs traités de Marie Blomard de Valen- 
ciennes, dont il sera question tantôt Mosheim parle de » livres secrets » de la secte 
quHl aurait eus entre les mains {Instit, hist, ecd., 1. c). Un certain Gërard publia un 
traité sur les exercices spirituels nécessaires pour relever Thomme de sa chute (De 
spirituali exercitcUione reparatûmis lapmSf Mosheim, De hegh,^ 376). En France, la 
secte avait plusieurs ouvrages, dont quelques-uns furent brûlés en 1372, mais dont 
Gerson put encore voir des exemplaires (CoUectorium super Magnificat, 1427, in 0pp. 
4, 1, 622). D*autres étaient lus en Souabe et en Suisse, encore dans la première 
moitié du quinzième siècle (Nider, Formicarius, f>, 45 *). 

^De alto spirUtiy à Magdebourg: Chron, Magdéb,, chez Meibomius, Script, rerum 
germ, 2, 340; — Die hohen gdste, à Strasbourg, Tauler, Predigten f> 77»; — Die 
nuwen geiste, Tauler, ibid., f^ 77» et 95^; — Secta novi spiritus^ Cod. B , 174, în-12, 
anc. Bibl. de Strasb. (manuscrit brûlé). 



102 LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

s'appuyaient de leurs écrits, et la confusion qui existait dans le peuple 
entre les Béghards orthodoxes et les partisans de l'hérésie, appelés du 
même nom *, devait singulièrement favoriser la croyance en la soli- 
darité des doctrines mystiques et des doctrines particulières de la secte, 
et faire considérer les principes moraux de celle-ci comme des consé- 
quences,' exagérées peut-ére, mais naturelles de ces doctrines mysti- 
ques. Nous avons vu Eckhart se prononcer contre les théories pratiques 
de la secte, et Suso opposer à la fausse liberté spirituelle la vraie liberté 
telle qu'il la conçoit. Tauler, à son tour, attaque ce spiritualisme ex- 
travagant; il parle de gens qui méprisent la vie active sous prétexte 
qu'ils sont montés assez haut pour n'avoir plus besoin de s*exercer à la 
vertu. C'est une hérésie, dit-il, que de s'imaginer que Ton est trans- 
formé en la nature divine et affranchi désormais de la loi morale. Les 
désirs vagues, l'exaltation du sentiment, les écarts de l'intelligence qui 
veut tout scruter sans connaître de règle sont, selon lui, les causes de 
cette erreur funeste*. A la doctrine de l'anéantissement de la per- 
sonnalité humaine au sein de la divinité, il oppose une conception plus 
évangélique et plus en harmonie avec les véritables rapports de Têtre 
fini et de l'être infini, la doctrine de Tamour de Dieu, ayant comme 
conséquence la sanctification progressive de notre vie intérieure, et celle 
de la jouissance immédiate des réalités célestes par la voie de la con- 
templation. Rulman Merswin, de son côté, adjure avec force supplica- 
tions les «hommes au cœur droit et bon»» de fuir loin du contact des 
« faux hommes libres, » et de se ranger sous la baunière de Christ pour 
combattre ces adversaires de la foi, enrôlés sous la bannière deBé-* 
liai*. Ruysbrœk, nous le savons, s'est également occupé des Frères 
du libre esprit; il caractérise avec soin les différentes nuances qu'il croit 
trouver parmi eux et ne laisse échapper aucune occasion de réfuter 
leurs théories. L'énergie avec laquelle il se prononce contre « l'impiété 
de ces faux contemplateurs»» peut surprendre si Ton songe combien son 
idéalisme extrême est voisin de leur panthéisme. Lui aussi reconnaît à 
l'âme la destinée de rentrer au sein de la divinité; mais il croit sauver 
la distinction entre le créateur et la créature en enseignant que l'âme 
ne peut pas franchir par ses propres forces le dernier degré de ce retour. 
De même il admet l'existence éternelle des choses en Dieu, et il espère 
maintenir une limite entre le fini et l'infini en affirmant qu'il faut dis- 
tinguer entre l'être réel des choses ici-bas et leur être idéal en Dieu : 

* Tauler, Predigten, fE> 15^, 46», 48*, 67», etc. 
a Tauler, Predigten, P 77». 
' V. Àppend., I, 1, 









LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. lo3 

tendance d'esprit analogue à celle d'Eckhart, que la conviction d'être 
orthodoxe n'a jamais abandonné^ alors même qu'il était entraîné sans 
retour par le courant de la pensée panthéiste. Aussi Gerson a-t-il fort 
justement soupçonné Ruysbrœk d'être hérétique^ ce qui ne Ta pas em- 
pêché de proclamer ailleurs que Ruysbrœk avait été spécialement doué 
par le ciel pour extirper la «* secte des esprits libres^» fort répandue dans 
le Brabant et dans les contrées voisines. Parmi ces hérétiques se trou- 
vait, au dire du biographe anonyme de Ruysbrœk, une femme dont la 
subtilité dialectique trompait les savans, à plus forte raison les gens 
simples et illettrés. Aussi jouissait-elle auprès de ses adhérens d'une 
grande considération, si bien que l'on croyait qu'elle ne se rendait à la 
sainte-cène qu'en compagnie de deux anges^ Elle avait écrit de nom- 
breux traités sur « l'esprit de liberté » et sur « l'horreur que doit inspi- 
rer l'amour matériel. » Ailleurs cependant elle n'avait pas hésité à qua- 
lifier cet amour de séraphique*. D'après Miraeus*, elle s'appelait 
Marie Blomard, nom qui n'est peut-être que le nom de famille de 
Marie de Valenciennes, dont il est question dans le passage de Gerson, 
et qui doit avoir composé " avec une incroyable subtilité un livre sur 
l'amour de Dieu. » Le nom entier de cette femme est donc probable- 
ment Marie Blomard de Valenciennes. Ruysbrœk attaqua sa doctrine, 
et, suivant son biographe, il la réfuta vicrorieusement, grâce au 
secours du Saint-Esprit. 

Pendant que les représentans du mysticisme combattaient la secte 
panthéiste par les seules armes de la discussion théologique, le pouvoir 
ecclésiastique sévissait contre elle. Les persécutions inaugurées par 
Jean d'Ochsenstein et par Henri de Virnebourg se prolongèrent jusque 
vers le milieu du siècle suivant, et eurent pour résultat l'entier anéan- 
tissement de l'hérésie. En i328, l'année présumée de la mort d'Eckhart, 
près de cinquante Frères du libre esprit furent brûlés à Cologne*. 
Walram, le successeur de Henri de Virnebourg, chargea un commis- 
saire spécialement nommé à cet effet d'empêcher les Béghards héréti- 
ques de s'établir dans son diocèse, et de réconcilier avec l'Église ceux 
qu'il rencontrerait. En i335 il renouvela les décrets de son prédéces- 
seur*. Son successeur, Guillaume de Gennep, en fit de même en 

1 Vita Buysbrochii in 0pp., p. 3. — Gerson, De dUHndîone verarum viaionum a 
falêùf in 0pp., I, 1, 155. 

^ Auetarium acript ecdes.f cap. 446, chez Fabricius, Biblioth, eedes.y p. 82. 
J^Joh. Vitoduranus, Chronicon; TTiesaurua hUt. helvet,, p. 86. 
^Mosheim, De begh. et béguin, ^ 274. 



104 ^^ FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

i357^ et dans la lettre qu'il envoya à ce sujet à son clergé il menaça 
les ecclésiastiques de peines sévères s'ils exécutaient avec tiédeur ses 
ordres contre les Béghards*. Ce fut le dernier archevêque de Co- 
logne qui persécuta les Frères du libre esprit; depuis ce moment ils dis- 
parurent de cette ville. A MagdelDOurg^ l'archevêque Othon fit empri- 
sonner en i336 quelques « Béguines du haut esprit »» ; elles rétractèrent 
leurs doctrines et subirent des pénitences*. La même année ^ on 
brûla à Erfurt un certain Constantin, qui avait enseigné, entre autres 
hérésies, qu'il était le Fils de Dieu, comme Christ l'avait été, sans 
aucune différence; — que les Évangiles de Marc et de Luc n'étaient 
que des fables, tandis que ceux de Matthieu et de Jean renfermaient la 
vérité; — que saint Augustin et tous les docteurs de l'Eglise n'ont été 
que des imposteurs; — que le pape et les prêtres trompaient les hommes, 
et que la vertu des sacremens n était qu'une fiction entretenue par les 
prêtres pour satisfaire leur cupidité', opinions généralement admises 
dans la secte, sauf la préférence accordée sans motif apparent à deux 
Évangiles, au détriment des deux autres, ce qui n'est qu'une manière 
de voir entièrement individuelle, sans valeur scientifique appréciable. 
En 1339 on saisit à Constance trois Béghards, que l'on convainquit 
de plus de trente erreurs \ Dans ces contrées du Rhin supérieur, le 
matérialisme le plus grossier, revêtu de formes de langage blasphéma- 
toires, paraît avoir régné dans la secte du libre espnt. Parmi ces trente 
erreurs, les quatre suivantes seules nous ont été conservées : « Il y a tout 
autant de divinité dans l'insecte le plus vil que dans Thomme. — Le pain 
de la sainte-cène et le pain ordinaire, placés dans deux corbeilles, peu- 
vent également bien servir à nourrir des porcs. — Si sur deux autels 
séparés ou bien aux deux extrémités d'un même autel ont lieu simulta- 
nément la consécration de l'hostie par le prêtre et l'union sexuelle de 
l'homme et de la femme, ces deux actes ont identiquement la même 
valeur et aucun ne doit être préféré à l'autre. — Interrogé par trois 
femmes sur l'essence de la Trinité, l'un des hérétiques leur déclara 
qu'elles seraient elles-mêmes la sainte Trinité, si, se dépouillant de leurs 
vêtemens, et s'attachant Tune à l'autre par le pied, elles devenaient 
ses épouses.»» Au moment d'être livrés au bras séculier, les condamnés 
abjurèrent leurs erreurs et leur peine fut commuée en un emprison- 

* Chran. Magd^,^ chez Meibomius, Script, rer, germ,, 2, 340. 
^Ckron, Magdeb.y ibid. 
^Mosbeim, 0. c. 299. 
^Mosheim, o. c. 801. 



LES FRb:RES DU LIBRE ESPRIT. |o5 

nement perpétuel. D'autres furent découverts en 1340 à Nuremberg 
et à Ratisbonne, où le chanoine Conrad de Magdeberg discuta avec 
eux sans parvenir à les convertir *. 

- Malgré toutes ces persécutions^ la secte ne disparaissait pas. Vers le 
milieu de ce siècle^ alors que les ravages de la mort noire (i 349) ramenè- 
rent tant d'âmes à Dieu et provoquèrent des manifestations religieuses 
si extraordinaires, elle fit même des progrès si inquiétans, qu'on jugea 
nécessaire d'établir en Allemagne une inquisition spécialement dirigée 
contre elle*. Louis de Bavière était mort en 1347; Charles IV, le par- 
tisan du pape, reconnu peu à peu dans toute l'Allemagne, prêta à 
l'Église une aide efficace contre l'hérésie. En i353. Innocent VI 
envoya au delà des Alpes Jean de Schandeland comme inquisiteur 
spécialement chargé de poursuivre les Béghards et les Béguines suspects 
d'erreur. Une seule victime de cette persécution nous est connue, Ber- 
thold de Rorbach, qui, saisi à Wûrtzbourg, s'était rétracté et avait 
réussi à s'échapper de sa prison; mais pris une seconde fois à Worms,oîi 
il avait recommencé à prêcher ses doctrines, il subit le supplice du bûcher 
en refusant de consentir à une nouvelle rétractation. « Je tiens ma foi de 
Dieu, dit-il, et cette grâce divine, je ne veux, je ne puis la renier. » On 
ne lui reproche aucune erreur pratique ; il n'a été condamné, comme 
Constantin d*Erfurt et tant d'autres, que pour avoir professé des théories 
erronées. Nous rencontrons également chez lui les doctrines ordinaires 
des Frères du libre esprit mêlées à certaines conceptions subjectives, 
produits d'une intelligence peu cultivée qui s'égare à l'aventure. Voici 
les hérésies qu'on lui attribue : Christ s'est tellement senti abandonné 
de Dieu pendant sa Passion qu'il n'a su si son âme serait sauvée ou 
damnée. Alors il a maudit sa mère, la vierge Marie, et il a maudit la 
terre qui avait reçu son sang répandu. — L'homme peut arriver dès 
ce monde à un tel degré de perfection qu'il ne lui est désormais plus 
nécessaire de prier ni de jeûner et que rien n'est plus un péché pour lui. 
La prière à haute voix n'est pas nécessaire et ne confère point le salut; 
il suffit de prier intérieurement sans remuer les lèvres. — Un laïque 
illettré, mais illuminé par son instinct divin, est plus capable de progres- 
ser et de faire progresser les autres par son enseignement que le prêtre 
le plus savant, le plus versé dans les Écritures. — Il faut ajouter plus 
foi aux prédications et aux doctrines d'un tel laïque que l'esprit illu- 

* Joh. Vitoduranus, îbid., 76, 81. — Conradus de Monte paellaram, Fragmentum 
c<mtra Beghardoa, Bibliath. PP., Colon., 13, 342. 
^Moslieim, o. c. 324. — Raynaldi Annales^ ad ann. 1353, no 26. 



1 



I06 LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

mine et plus lui obéir^ qu'aux prescriptions du saint Évangile et aux 
paroles de tous les docteurs. — Tout homme qui s'est donné à Dieu 
peut trouver dans la nourriture et la boisson ordinaires une grâce 
équivalente à celle que confère la jouissance du corps et du sang de 
Christ. »» 

Vers la même époque, les persécutions recommencèrent à Stras- 
bourg. Depuis i3i7, l'hérésie avait continué de se propager sourde- 
ment dans cette contrée. En iBSg, le conseil de la ville bannit à tout 
jamais un certain Claushorn, surnommé Engelbrecht, Técolâtre Selden 
et Cûntzelin d'Atzenheim, parce qu'ils avaient frappé sur un siège de 
bois et sur un trépied, en disant : « Voilà Dieu; nous voulons lui briser 
un pied, » et parce qu'ils avaient effacé les points noirs dont leurs dés 
étaient marqués, en disant : « voilà Dieu; nous voulons lui crever les 
yeux. » L'un d'eux avait même lancé son couteau vers le ciel en 
s'écriant : « je veux frapper Dieu de mon couteau*. » L'inquisiteur 
Henri de Agro et Tristram, le vicaire de l'évêque Jean de Luxem- 
bourg, sévirent en 1 365 contre Içs Béghards et les Béguines. L'année 
suivante ils brûlèrent comme hérétique Marguerite de Westhoven, 
que l'abjuration avait sauvée une première fois du bûcher*. Depuis 
ce moment, il n'est plus question de Frères du libre esprit en Alsace. 
En 1 367, Urbain V jugea nécessaire d'envoyer deux inquisiteurs en 
Allemagne contre la secte du libre esprit, les dominicains Walther 
Kerling et Louis de Caliga, avec l'autorisation de s'adjoindre autant 
de frères de leur ordre qu'ils le jugeraient nécessaire, et avec des lettres 
de recommandation pour les princes et les magistrats *. Kerling avait 
vécu à la cour de Charles IV; il lui fut facile d'obtenir de l'empe- 
reur les édîts les plus favorables à l'œuvre de répression qu'il poursui- 
vait. A Northausen, en Thuringe, sept Béghards furent brûlés, trente- 
trois autres subirent des pénitences; la même année, deux hérétiques, 
entres autres un nommé Walther, périrent à Erfurt*. En 1369, 
Charles IV accorda à Kerling les plus grands privilèges; il publia 
/ deux lettres, dans lesquelles il donna à l'inquisiteur les plus puissans 

comtes et ducs d'Allemagne comme tuteurs, et requérait les princes et 
les magistrats de toutes les villes de seconder de^ leur mieux les em- 
ployés du pape dans l'anéantissement de la « secte des Béghards et des 

• V. les extraits du JWrre itcret du magistrat de Strasb. chez Hegel, Chroniken von 
QoBener und Koentgahofen^ Leipzig 1871, II, Append. VII, p. 1021. 
aMosheim, o. c. 8S2. 
SMosbeim, o. c. 335 ss. 
*C cerner, Chronicon; Eocard, Corpus script, medii œvi, 2, 1118. 



^ 



LBS FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. IO7 

Béguines ou Sœurs conventuelles qui s'appelaient vulgairement les 
Sœurs de la pauvreté volontaire.»» Comme l'inquisition ne possédait pas 
de prisons particulières en Allemagne ^ Charles IV décida à la même oc- 
casion que les maisons des Béghards seraient données à l'inquisition 
pour servir de prison^ et que celles des Béguines seraient vendues dans 
un délai de trois mois après l'expulsion des Sœurs ^ par les soins du 
magistrat^ au profit du trésor de la ville^ de l'inquisition et des pau- 
vres. Dans le premier de ces édits, il félicita Walther Kerling d'avoir 
réussi à extirper l'hérésie des provinces de Magdebourg^ de Brème, de 
Thuringe, de Hesse et de plusieurs autres contrées de l'Allemagne *. 
Grégoire XI prit des mesures encore plus rigoureuses que son prédé- 
cesseur *• Chassés du nord et du centre de l'Allemagne, les sectaires 
s'étaient réfugiés en grand nombre dans les pays du Rhin inférieur, 
JeandeBoland y fut envoyé en 1373 comme inquisiteur général; en 
même temps le nombre des inquisiteurs locaux, ordinairement de deux 
par province, fut porté à cinq, et une lettre du pape enjoignit aux évê- 
ques et aux magistrats d'Allemagne de redoubler de zèle contre les 
hérétiques. Non contents de sévir contre les Béghards et les Béguines 
gagnés aux doctrines du libre esprit, les représentans de l'autorité 
ecclésiastique s'en prirent aussi à ceux des membres de cette institution 
qui étaient restés orthodoxes. Aux nombreuses plaintes qui s'élevèrent 
à ce sujet en Allemagne, le pape répondit en publiant plusieurs décrets, 
dans lesquels il recommanda aux inquisiteurs d'user de circonspection 
et de ne pas confondre les ihnocens avec les coupables. En 1374, on 
brûla à Berne un homme de Bremgarten qui avait prêché le libre 
esprit*; en 1392, quelques-uns de ces hérétiques périrent [à Erfurt*. 
La secte cependant, ne disparut pas encore. La protection que Gré- 
goire XI avait accordée aux Béghards et aux Béguines restés fidèles à 
l'Église avait eu pour effet non-seulement de perpétuer des associa- 
tions au sein desquelles l'erreur trouvait sans cesse de nouveaux parti- 
sans, mais encore d'ouvrir un refuge assuré aux hérétiques eux-même^ 
qui ne demandaient pas mieux, au moment du danger, que de cacher 
leurs doctrines sous le voile des pratiques religieuses. Aussi les inquisi- 
teurs, fatigués de cette lutte incessante, demandèrent-ils au successeur 

*Mdslieim, 0. c, 338. — Supplem, Chronici Magdeb.; Menken^ ScripL rer. germ.^ 
3, 370. 
^Mosheim, o. 0., 386 et s. 

sjostinger, Berner Chrcmkj herausgeg. von Stierlin und Wyss. Bemo 1819, p. 194. 
^Mosheim, ibid., 407. 



I08 LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT. 

de Grégoire XI des mesures plus radicales. En 1394, Boniface IX 
publia contre les Béghards une loi qui décida du sort de la secte*. 
Les décrets d'Urbain V^ de Charles IV^ de Grégoire XI étaient remis 
en vigueur^ et toutes les exceptions et concessions faites par Grégoire XI 
étaient annullées. Rien désormais n'entravait plus l'action des inquisi- 
teurs. En 1402^ deux partisans du libre esprit, Guillaume et Bernard, 
périrent sur le bûcher; le premier à Lûbeck, le second* à Wismar". 
A Mayence, l'on saisit vers la même époque plusieurs hérétiques qui 
préférèrent abjurer leurs doctrines plutôt que de subir le supplice '. 
Les dernières victimes que l'inquisition ait faites parmi les partisans du 
libre esprit, nous font descendre jusque vers le rhilieu du quinzième 
siècle. Vers 1430, un nommé Burkard fut brûlé avec ses compagnons 
à Zurich; dans le canton d'Uri, on infligea la même peine à un certain 
frère Charles qui avait su se créer de nombreuses relations parmi les 
populations de ces contrées. Constance, Ulm et quelques villes du 
Wurtemberg virent également de pareils supplices ; en d'autres loca- 
lités les hérétiques abjurèrent et subirent des pénitences*. 

Pendant le reste du quinzième siècle les documens connus ne men- 
tionnent plus en Allemagne l'hérésie du libre esprit. Même les contrées 
du Rhin oti la secte s'était propagée avec une intensité toute particu- 
lière, paraissent en avoir été complètement délivrées depuis cette 
époque. En 1452, l'archevêque de Cologne, Dietrich, convoqua, 
dans cette ville un concile provincial auquel assista le cardinal Nicolas 
de Cuse; mais parmi les mesures de discipUne intérieure prises par 
cette assemblée, aucune ne concerne les Béghards *, L'année suivante, 
il est vrai, on brûla un Lollard à Mayence *, et le chroniqueur qui 
relate cette condamnation, la justifie en rappelant la réputation d'hérésie 
qui entourait le nom des différentes confréries religieuses d'alors : 
u Gardez-vous, dit-il à ce propos, des ermites qui vivent dans les bois, 
des Béghards et des LoUards, car ils sont remplis d'hérésies; gardez-vous 
des articles qu'ils professent, et qui sont tels que les gens simples ne 
pourraient pas les entendre sans danger; » mais ce rapprochement, 

^Mosheim, 0. c, 408. 

SRufas, Chranik; Gfautolff, LilheckUche Chroniken, 2, 463; Cœraer, C7iron,, 1186. 

^Mosheim, o. c, 455. 

^F^lix Hemmerlin (Màlleolus, chanoine à Zurich, mort vers 1460), LoUhardorum 
description dans ses Optisevla^ Bâle 1497, f^, sans pagination. 

i^Mosheim, 0. c, 330. ^ 

^Mathias Yon Kemnat, Chronik Friedrich /; dans les Quellen zur hayr, u. deut, 
GescJi., Munich 1862, II, 109. 



MARGUERITE PORRETTE. IO9 

dicté sans doute par le souvenir des condamnations antérieures, n'est 
pas suffisant pour nous faire croire que l'hérésie du libre esprit ait 
encore eu des représentans à cette époque dans cette partie de l'Alle- 
magne. De même le poète satyrique Sébastien Brant énumère vers 
la fin de ce siècle, dans sa Nef des fous, les doctrines immorales de la 
secte à propos des Béguines dont il censure les déportemens scanda- 
leux', et son contemporain Geiler de Kaysersberg, le prédicateur 
strasbourgeois, parle encore de «gens du libre esprit*.»» Mais la ma- 
nière dont s'expriment ces auteurs ne prouve également pas que 
l'hérésie elle-même ait encore eu des partisans de leur temps; ils suppo- 
saient sans doute qu'une vie déréglée, telle que la menaient la plupart 
des Béghards et des Béguines, n'était possible, à l'exemple des sectaires 
d'autrefois, que si Ton professait des opinions religieuses erronées. 
D'après Geiler lui-même, on croyait à son époque qu'il n'y avait plus 
de Frères du libre esprit sinon dans les forêts et dans les vallées incon- 
nues au reste des hommes. 

A côté de ce foyer principal de l'hérésie panthéiste au quatorzième 
et au quinzième siècle, nous en rencontrons d'autres, moins considé- 
rables, il est vrai, mais non moins dignes d'intérêt, dans les contrées 

qui entourent l'Allemagne. 

■ , 

En France, les traditions des Amalriciens paraissent s'être propagées 
en secret Jusqu'à l'époque où l'immigration des hérétiques persécutés 
dans les pays voisins, les raviva pour quelque temps. Le continuateur 
de la chronique de Guillaume de Nangis raconte qu'en 1 3 1 1 on brûla, 

• 

à Paris en place de Grève une femme du nom de Marguerite Por- 
rette, originaire du Hainaut, et avec elle un frère convers qui 
partageait ses doctrines'. Marguerite avait écrit Tannée précédente 
un livre qui contenait, entre autres erreurs, la proposition suivante: 
"Tâme-qui s'est anéantie dans l'amour de son créateur, peut accorder 
à la nature tout ce qu'elle désire, sans éprouver aucun remords. »» Sui" 
vaut un autre témoignage, ce livre contenait également des attaques 
contre le clergé. Il paraît néanmoins que, tout en professant de pareilles 
théories, Marguerite Porrette ne les a point mises en pratique, quoi- 

1 StulHfera navis, Bâle 1497, 40, f» 140 et s. 

^Die Mneisy Strasb. 1516, fo, f» 35»; Potiill.y Strasb. 1522, f>, fo 8^ 

* Contîn, chran, QuUL de Nangis^ cbez D'Acbëry, Spiàl,, éd. nova, 3, 68; — Job» 

Baconthorp, Chmment. in Sent, Lombardif cbez Baleus, De scriptor. hrilanii,, Bftie 

1657, ^>, p. 367. 



I I O JEANNE DABENTON ET LES TURLUMNS. 

qu'il y eût à la même époque dans sa patrie des sectes dont les mem- 
bres se livraient aux plus honteux excès. 

Énergiquement réprimée dès sa première manifestation^ l'hérésie 
populaire rentra dans l'ombre pendant deux générations environ, jus- 
qu'à l'époque oli la persécution, activement organisée en Allemagne 
par les inquisiteurs venus de Rome, envoya au delà de la frontière un 
grand nombre de fugitifs. Paris et l'Ile-de-Frtince furent encore le prin- 
cipal siège de la secte panthéiste en France, comme ils l'avaient été au 
commencement du treizième siècle. En i365 Urbain V écrivit d'Avi- 
gnon à l'évéque de Paris Etienne IV pour lui dénoncer la présence 
dans son diocèse « d'enfans de Bélial des deux sexes, appelés par le 
peuple Béghards ou Béguines,»» et pour l'informer du genre de vie et 
des erreurs de ces hérétiques, ainsi que des localités qu'ils habitent*, 
La lettre même du pape ne nous a malheureusement pas été con- 
servée. Ces sectaires, auxquels le peuple donnait encore le nom de 
Turlupins, avaient alors pour chefe une femme appelée Jeanne Da- 
benton et un frère dont le nom ne nous est pas connu. La persécution 
fut dirigée par l'inquisiteur de l'Ile-de-France, Jacques de More. En 
1372 elle eut pour résultat le supplice d'un grand nombre de ces héré- 
tiques, entre autres de Jeanne Dabenton, dont le bûcher consuma 
également le corps du second chef de la secte, mort peu auparavant en 
prison. L'année suivante, Charles V fit don à Jacque^ de More de dix 
livres parisis pour le zèle qu'il avait déployé contre l'hérésie". Le roi 
lui-même reçut du pape Grégoire XI les plus grands éloges pour la fer- 
meté avec laquelle il avait extirpé « la secte des Béghards, appelés 
aussi Turlupins •. »♦ 

L'hérésie cependant n'avait pas encore complètement disparu; la 
lettre même de Grégoire XI le prouve, alors que le pape recommande 
au roi, aux officiers royaux et aux magistrats de continuer à prêter aux 
dominicains leur assistance efficace; mais la persécution de 1372 lui 
avait porté un coup dont elle ne se releva pas. Quelques-uns des Tur- 
lupins émigrèrent en Savoie^ oCi le comte Amédée fut invité par le pape 

'Mosheim, 0. c, 412. 

2Rob. Gagoin, Compend. super Francorwn gesHs, P 89. — Ducange (Olossar,, ëd. 
Henschel, 6, 702) cite les vers suivans tires d*une chronique : 

« L*an MCCCLXXU je vous dis tout pour voir 
Furent les Turelupins condamnez à ardoir 
Pour ce qu^ils desvoient le peuple à decepvoir 
Par feaultes hérésies, FEvesque en soult le voir.» 

SRaynaldi Annales^ ad ann. 1373, n^ 19. . 



i 



JEANNE DABENTON ET LES TURLUPINS. I 1 1 

à sévir contre eux*. Les autres restèrent en France et continuèrent 
à répandre en secret leur doctrine. Grâce aux désordres causés par le 
schisme et la guerre contre les Anglais^ ils échappèrent à l'attention de 
leurs ennemis et ne furent plus inquiétés^ à de rares exceptions près. 
Vers 1423 on condamna à Lyon une femme qui se disait une des cinq 
femmes envoyées par Dieu pour racheter les âmes de Tenfer; elle fut 
enfermée à Bourg en Bresse *, C'était probablement une hérétique 
panthéiste annonçant Tavénement du règne de l'Esprit, Suivant Ger- 
son^ la secte possédait encore des représentans à son époque; mais ils 
fuyaient les localités populeuses et se cachaient dans des endroits igno- 
rés et déserts. 

Gerson nous a conservé les points fondamentaux de leur doctrine'. 
Ils enseignaient que l'homme ^ lorsqu'il est arrivé à la paix et à la tran- 
quillité de l'esprit, est dispensé de l'observation des lois divines; qu'il 
ne faut rougir de rien de ce qui nous est donné par la nature, et que 
c'est par la nudité que nous remontons à l'état d'innocence des pre- 
miers hommes et que nous atteignons dès ici-bas le suprême degré de 
la félicité. "Ces épicuriens, revêtus de la tunique de Christ, s'introduisent 
auprès des femmes en simulant une profonde dévotion ; ils gagnent peu 
à peu leur confiance et ne tardent pas à faire d'elles le jouet de leurs 
passions. « Abolissant toute pudeur, non-seulement dans leur langage, 
mais encore dans leurs rapports entre eux, ils tenaient des réunions se- 
crètes, oti ils essayaient de représenter l'innocence du paradis à la façon 
des hérétiques de Cologne. Dans quelques passages Gerson les met en 
rapport avec Joachim de Flore*. Il est dès lors probable qu'ils ont 
appuyé leur principe de la liberté spirituelle sur la théorie des trois 
âges, et c'est sans doute l'une des cinq prophétesses chargées d'annon- 
cer le commencement de l'ère du Saint-Esprit qui a été saisie à Lyon 
en 1423. 

Dans les dernières années du quatorzième siècle nous rencontrons à 
Bruxelles un parti de Frères du libre esprit qui se donnaient à eux- 
mêmes le nom d'Hommes de l'intelligence, et qui tenaient leurs réu- 



*Bzovîu8, Contin, annal. Baronii, ad ann. 1372, n® 7. 

^Gerson, De examinât, doctrin., 1423; 1, 1, 19. 

' Connderat, sur S. Jo$eph.y 3, 2, 866; — Semons 37 et 35; 3, 3, 1243, 1436; — De 
mysL theol. spectd., 3, 2, 369. — De examinât, doctrin., 1, 1, 19. 

^Quomodo eaxUe Ugefndi sunt quorundam lihri^ 1, 1, 114; De ausceptione humanita- 
tis Ckristi, 1, 1, 455. 



112 LES HOMMES DE l'iNTELLIGENCE DE BRUXELLES. 

nions dans une tour appartenant à l'un des échevins de la ville'. 
Leurs chefs étaient un laïque^ Gilles, surnommé le Chantre, et un 
carme, Guillaume de Hildenissem. Ces deux hommes, sans différer 
quant à la doctrine, représentaient dans la secte des tendances pratiques 
distinctes. Le premier ne reculait devant aucune souillure morale; il 
avait même découvert une manière particulière, plus raffinée sans 
doute, d'accomplir les plus grossiers péchés, celle dont il prétendait 
qu'Adam avait fait usage dans le paradis. Le second, au contraire, ne 
pratiquait pas le genre de vie de son compagnon. Ces deux chefs avaient 
chacun leur parti. «Gilles le Chantre, est-il dit, se considérait comme 
bien plus avancé dans la perfection que le frère Guillaume, et quelques 
membres de la secte étaient du même avis; d'autres lui préféraient le 
frère Guillaume. » Les femmes étaient nombreuses dans la secte. L'une 
d'elles, déjà âgée et que Gilles appelait un séraphin, disait ouvertement 
que l'union sexuelle est permise en dehors du mariage et ne constitue 
pas un péché, étant lin acte tout aussi naturel que le fait de manger et 
de boire. Une autre, qui était mariée, ne faisait aucune différence 
entre son mari et les autres hommes de la secte, de sorte qu'une entière 
communauté de femmes régnait parmi les hérétiques. Il y en avait une 
cependant qui préférait les rigueurs de l'ascétisme à la vie licencieuse 
de ses compagnes, et que les railleries les plus outrageantes ne firent 
pas changer de résolution. 

Le système des sectaires de Bruxelles ne diffère guère de celui des 
Frères du libre esprit. « Le temps de la loi mosaïque, disaient-ils, a 
été celui du Père, le temps de la nouvelle celui du Fils, maintenant 
commence la période du Saint-Esprit, ou, comme ils s'exprimaient 
encore, le temps d'Eiie, sans doute par suite d'une interprétation allé- 
gorique du récit de la transfiguration du Seigneur. Moïse, Jésus et Élie 
sont les représentans des trois grandes époques de l'histoire de la révé- 
lation divine. De même que la venue du Seigneur a aboli ce qui avant 
lui passait pour vrai, de même l'enseignement de l'Église catholique 
sera aboli dans la nouvelle ère qui s'ouvre. Les doctrines des saints et 
des docteurs feront place à des doctrines nouvelles. Les vérités de 



TEcritureseront révélées plus clairement qu'elles ne l'ont été jusqu'à 
présent, le Saint-Esprit illuminera l'intelligence humaine d'une ma- 
nière plus vive qu'il ne l'a fait jusqu'ici; même les apôtres n'ont possédé 
que l'écorce de la vérité. Une nouvelle loi va être révélée, la loi du 
Saint-Esprit ou de l'Esprit de liberté, et la loi présente sera abolie; la 

^ y. lès documens chez Bidaze, MUceUanea, 2, 277 et s. 



K 



LES HOMMES DE l'iNTELLIGENCE DE BRUXELLES. Il3 

doctrine des trois vertus ecclésiastiques, la pauvreté, la chasteté, Tobéis-» 
sance, tombera également : c'est le contraire de cette doctrine qu il faut 
prêcher désormais. 

» L'homme dès maintenant vit dans une union immédiate avec Dieu, 
La jouissance directe des splendeurs divines remplit Tâme de joie et de 1 

sécurité en lui donnant le sentiment de son éternité. De plus, elle lui 
ouvre l'intelligence de la Bible, si bien que les vérités qu'elle trouve 
en elle-même lui paraissent de beaucoup préférables aux vérités écrites. 
Nul ne peut interpréter l'Écriture sans être illuminé du Saint-Esprit. 
La prédication d'un homme en qui Dieu habite dépasse l'entendement 
humain. Celui qui entend ses paroles, entend la pure vérité; celui qui 
suit les prédications des docteurs de l'Église, tombe de plus en plus dans 
l'erreur. Les prêtres prêchent la mort éternelle; l'homme éclairé par 
l'Esprit prêche la vie.» 

En quoi consiste cette révélation nouvelle? « Dieu, enseignaient-ils, 
est partout, dans la pierre, dans les membres de l'homme, dans l'enfer 
comme dans le sacrement de la sainte-cène. Tout homme possède Dieu 
parfaitement en lui avant de communier. Nous pouvons si bien nous 
identifier avec l'être divin par la conscience de son existence en nous, 
que nous ne péchons plus par nos actes extérieurs, quels qu'ils puis- 
sent être. Dieu, en effet, est désormais l'auteur direct de toutes nos 
actions; il ne permet pas seulement à notre volonté de produire telles 
œuvres qu'il lui plaît; il est lui-même en nous la volonté efficace qui 
produit ces œuvres, qu'elles soient bonnes ou mauvaises.» Désormais 
nous n'avons plus ni mérite ni responsabilité; nos actions ne nous pro- 
curent point le salut et ne nous attirent point la damnation, car 
« Christ s'est acquis tout mérite sur la croix, et par sa Passion il a satis- 
fait pour tous, n L'on voit par ces derniers mots comment les sectaires 
de Bruxelles savaient au besoin parler le langage de l'Écriture pour 
cacher leurs principes métaphysiques sous une apparence chrétienne. 
Plusieurs sans doute ont été de bonne foi quand ils ont appuyé de la 
sorte leurs doctrines- sur la Bible; n'affirmaient-ils pas que leur ensei- 
gnement n'était qu'une forme plus élevée de l'enseignement ecclésias- 
tique, et que la source en était une intelligence plus approfondie des 
Ecritures, grâce au secours du S^int-Esprit? Chez d'autres, au con- 
traire, un pareil usage du texte biblique n'a été dicté que par la crainte 
i de l'inquisition. Gilles le Chantre, poussant jusqu'en ses dernières 

t limites cette identification de la nature humaine et de la nature divine, 

f a enseigné qu'il était lui-même le Sauveur des hommes. 



114 ^^ HOMMES DE L INTELLIGENCE DE BRUXELLES. 

Egarés par ces principes, les sectaires se sont affranchis de toute dis- 
cipline ecclésiastique. Un jour que Gilles cheminait sur la route, l'Es- 
prit lui révéla qu'il était sorti de l'état d'enfance spirituelle et qu'il ne 
devait désormais plus jeûner pendant le carême. Les autres membres 
de la secte suivirent son exemple; ils ne s'inquiétèrent plus des statuts 
de l'Église, abolirent la prière, prétendant qu'elle n'empêchait pas Dieu 
d'accomplir ce qu'il avait résolu de faire, et nièrent l'utilité de la con- 
fession faite à un prêtre pécheur. Cependant, pour ne pas. éveiller de 
soupçons, ils se présentaient quelquefois dans les églises, mais 
n'avouaient que des péchés véniels, en taisant soigneusement leurs 
péchés mortels, qui auraient pu faire découvrir leurs hérésies. Leur 
principe du néant de toute loi extérieure devant l'autorité unique de 
l'esprit intérieur les a naturellement amenés à considérer comme des 
inspirations du Saint-Esprit tous les mouvemens de leur nature. Dans 
leurs prédications ils parlaient avec dédain de la chasteté et de la virgi- 
nité, disant qu'il n'existait qu'une seule vierge, la Sagesse éternelle. Ils 
entendaient sans doute par là représenter leur doctrine et leur genre de 
vie comme la conception la plus parfaite et la vraie réalisation du prin- 
cipe de la chasteté. Pour justifier leurs excès, ils invoquaient tantôt le 
principe de l'indifférence des actes extérieurs : « L'homme . extérieur, 
disaient-ils, ne souille pas l'homme intérieur, » tantôt celui de la liberté 
spirituelle extravagante : « Celui qui reprend ou qui condamne un pé- 
cheur pèche plus que lui. « Le vrai péché, suivant eux, consiste donc 
à ne pas reconnaître l'activité divine dans les actions humaines et à 
vouloir entraver les manifestations de la nature humaine, qui est la 
nature de Dieu. Comme conséquence de cette manière de voir, ils en- 
seignaient que l'union sexuelle, accomplie sous l'impulsion de la na- 
ture, a autant de mérite qu'une prière adressée à Dieu, et qu'il est 
utile à beaucoup de gens de pécher, parce que le péché fournit à 
l'homme l'occasion de satisfaire son bon plaisir. Non-seulement ils dé- 
claraient que les mortifications et les pénitences sont inutiles pour 
atteindre le salut, mais encore ils plaçaient dans l'absence de tout remords 
le signe de la perfection. L'on comprend que, rejetant de la sorte les 
institutions de l'Église, ils aient nourri une vive animosité contre ceux 
■qui étaient chargés de les défendre. L'une des révélations que le carme 
Guillaume avait eues en partage, traitait spécialement du châtiment 
divin qui attendait les prêtres dans la nouvelle ère qui commençait. 

La conséquence directe de leurs principes moraux était la négation 
des peines éternelles. Aussi rejetaient-ils la doctrine du purgatoire et 



! 



LES HOMMES DE L INTELLIGENCE DE BRUXELLES. Il5 

de Tenfer; ce qui ne les empêchait pas de parler d'enfer et de purgatoire 
à la manière des Frères du libre esprit. « L'homme intérieur, disaient- 
ils, ne sera pas damné, car il vit dans Tunion avec Dieu. Tous les 
hommes seront sauvés; chrétiens, juifs, païens, démons, tous vien- 
dront à Dieu et ne formeront plus qu'un seul troupeau sous un seul 
berger. Le diable lui-même sera sauvé; la personnification de l'orgueil 
deviendra celle de l'humilité et alors il n'y aura plus de diable. Le mal 
sera anéanti et disparaîtra, Pilate, Caïphe, Caïn n'ont pas été con- 
damnés, mais le péché.»» Dans l'idée de ce retour de toutes les créa- 
tures en Dieu opéré par Dieu lui-même, ils considéraient comme su- 
perflue l'intervention de l'homme dans sa propre sanctification et dans 
celle de ses frères. «Si Ton ne prêchait pas, les hommes n'en seraient 
pas moins sauvés. > La garantie de leur félicité dans la vie future, ils la 
trouvaient dans leur union avec Dieu dès ici-bas; arriver à cette union 
était pour eux ressusciter d'entre les morts. « Il n'y aura point de ré- 
surrection finale, disaient-ils; notre résurrection est déjà accomplie: 
elle s'est accomplie en Christ, dont nous sommes les membres; la tête 
ne saurait ressusciter sans les membres. » 

Les sectaires ne parlaient de leur doctrine qu'avec la plus grande 
prudence. Ils s'étaient composé un langage à part, emprunté en grande 
partie au style de la Bible, pour mieux tromper les gens ignorans. 
Guillaume disait que tout dans leur enseignement pouvait être caché 
sous des termes tirés de l'Ecriture, excepté l'union sexuelle illicite ; et 
il engageait les membres de la secte à n'en parler qu'avec la plus grande 
réserve. Ils donnaient à ce genre dé péché le nom de « délices du 
paradis, »» ou tout autre nom semblable, qu'ils pouvaient prononcer 
sans éveiller de soupçons. Cette timidité des hérétiques dans la profes- 
sion de leurs doctrines n'est pas un favorable augure pour leur cons- 
tance au moment de la persécution. Chez les sectes antérieures, la plu- 
part des membres tombés entre les mains des inquisiteurs souffraient 
le martyre plutôt que de se rétracter. Le relâchement qui se manifeste 
à cet égard dans la secte du libre esprit depuis le milieu du quator- 
zième siècle, s'accentue encore davantage chez les hérétiques de 
Bruxelles. Ils disaient ouvertement que s'ils étaient menacés de la tor- 
ture, ils renieraient leurs principes. Le frère Guillaume, pris un jour, 
se rétracta, mais entoura son abjuration de distinctions tellement sub- 
tiles, que, de retour au milieu des siens, il put prétendre avoir plutôt 
affirmé que rétracté sa doctrine, sans toutefois réussir à convaincre 
tous ses compagnons. 



i 

. 



V 






Il6 LES ADAMITES OU PICARDS DE BOHEME. 

En 141 1, rinquisîtîon, plus amplement informée des menées des 
Hommes de Tintelligence, sévit contre eux. L'évêque de Cambrai^ Pierre 
d'Ailly, fit instruire leur procès. Le frère Guillaume, saisi une seconde 
fois, abjura publiquement sa doctrine à Bruxelles, et fut condamné à 
faire pénitence pendant trois ans dans un château fort, et à être en- 
fermé le reste de sa vie dans un couvent de son ordre. Nous ignorons 
le sort des autres membres de la secte. 

Depuis ce moment nous perdons en Belgique les traces du libre 
esprit. L'hérésie ne s y réveilla que cent ans plus tard, reproduisant 
non-seulement les principes généraux communs à toutes ces sectes, 
mais jusqu'à des particularités propres aux Hommes de l'intelligence. Il 
est donc permis de croire que cette doctrine s'y est conservée en secret, 
sans doute dans les ateliers des tisserands flamands, où toutes les héré- 
sies trouvaient alors si bon accueil. 

Au commencement du quinzième siècle, quelques Béghards héréti- 
ques de l'Allemagne et des Pays-Bas, « chassés de leur pays à cause de 
l'Évangile», se retirèrent en Bohême pour se soustraire aux rigueurs 
de l'inquisition. La Bohême, agitée par les troubles des Hussites, sem- 
blait leur offrir un asile assuré. Ils reçurent du peuple le surnom de 
Picards, dans lequel il convient peut-être moins de voir, comme l'ont 
cru quelques-uns, le nom dç leur patrie, qu'une forme corrompue du 
mot Béghards *. Quand le peuple eut connaissance de leurs principes 
moraux, il les appela également Adamites. La secte avait un chef qui 
se faisait appeler Adam, Fils de Dieu et Père, D'après un manuscrit de 
Kœniggraetz', elle avait encore à sa tête une femme que l'on appelait 
la mère de Dieu. La communauté des femmes la plus entière régnait 
parmi les hérétiques. L'homme présentait la femme de son choix au 
patriarche de la secte en disant : « Mon esprit m'a poussé vers celle-ci ; » 

^Ènée Sylvius (Historia boJiemica, cap. 41), se trompant sur le sens du mot IH- 
cardf croit que le chef de la secte, venu de la Belgique, s'est appelë Pichardus. — 
Y. sur les Adamites de Bohême la Dissertation sur les Adamites de Beausobre, chez 
Lenfant, HisU de la guerre des Hussites et du concile de BâlCy Utrecht 1731; 2, 110. — 
Jos. Dobrowsky, Oesch. der bcchm, Pikarden und Adamiteny dans les AbhandL der 
bcehm, Gesellsch. der Wissenschaften, 1788, p. 300 et s., en partie d'aprës le rapport 
du hussite contemporain Brzezyna. 

Quant aux Adamites et aux Lucifëriens qui se sont montres en Autriche au 
douzième et au treizième siècle, et qu'on a confondus quelquefois avec les Frères du 
libre esprit, il est plus vraisemblable qu'ils ont été une branche des Cathares. V. 
Schmidt, JBist, des Catliares^ 1, 138. 

2 Cite par Balbinus, MisceU. hisior., 1. 4, c, 80. 



LES ADAMITES OU PICARDS DE BOHEME, I 1 7 

à quoi le patriarche répondait : « Allez^ croissez^ multipliez!» Telle était 
la cérémonie qui précédait ces unions passagères. De plus, ils considé- 
raient la nudité, surtout pendant les cérémonies du culte, comme le 
signe extérieur de la perfection morale. « Nous n'avons point, comme 
Adam et Eve, transgressé la loi de Dieu, disaient-ils; nous vivons dans 
l'état d'innocence des premiers hommes avant la chute, »» Ulrich de 
Rosenberg, un gentilhomme bohème qui persécuta ces hérétiques 
sous les ordres deZiska, raconta en 145 1 à Énée Sylvius, qu'il avait 
tenu en prison des hommes et des femmes de la secte, et qu'il avait 
entendu les femmes déclarer hautement que les vétemens ne sont que 
le signe de la servitude spirituelle. «Quiconque, affirmaient-elles, fait 
usage d'habits, ne possède point la liberté. " Une des vérités répandues 
parmi les sectaires était que tout le genre humain est esclave, et qu'eux 
seub et leurs enfants sont de race libre. A ces extravagances morales 
les Adamites ajoutaient quelques propositions contre certaines institu- 
tions ecclésiastiques. Ils rejetaient le sacrement de l'eucharistie, disan 
que le pain de la sainte-cène n'est pas le vrai corps de Jésus, mais sim- 
plement du pain consacré; de même ils ne reconnaissaient pas au prêtre 
un caractère de sainteté particulier, ni un pouvoir supérieur à celui des 
laïques. 

Pour dérober le spectacle de leurs excès aux yeux des populations, 
ils s'étaient établis dans une île de la Luschnitz, rivière qui passe à 
Tabor. Un jour, pris du désir de s'enrichir par le pillage, ils quit- 
tèrent leur retraite, et portèrent la désolation dans les villages envi- 
ronnans. Ziska, informé de ce fait, marcha contre eux avec son armée en 
décembre 1421 ; il les força dans leur île, et passa au fil de l'épée tous 
ceux d'entre eux qu'il prit en ce jour. Dispersés à travers les campagnes, 
les Adamites périrent misérablement. Les uns furent saisis peu de temps 
après la catastrophe et subirent le supplice avec un grand courage. « Ils 
montaient avec joie sur le bûcher, en disant qu'ils ne tarderaient pas à 
vivre au sein de la félicité divine. Les femmes même supportèrent en 
riant et en chantant l'aspect des flammes qui devaient les consu- 
mer*.»» Les autres réussirent à échapper aux Taborites et à quitter la 
Bohême; mais, pour beaucoup d'entre eux ce ne fut que pour tomber 
entre les mains des inquisiteurs allemands et pour partager le sort des 
Frères du libre esprit avec lesquels ils se confondirent en Allemagne et 
en Suisse. 

* Énëe Sylvius, 0. c, cap. 41. 



Il8 LES ADAMITES OU PICARDS DE BOHÊME. 

Les persécutions avaient extirpé Thérésie en France^ en Allemagne^ 
en Bohême; dans les Pays-Bas, elles l'avaient réprimée sans l'anéantir. 
Ce mysticisme matérialiste qui durait déjà depuis près de trois siècles, 
ne disparut pas encore ; il subsista secrètement au sein des populations 
de la Belgique, et nous le verrons surgir une dernière fois, et avec une 
intensité inattendue, à Tépoque des réformateurs. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. II9 



CHAPITRE TROISIÈME. 



SEIZIÈME SIÈCLE. 



Les Libertins spirituels. — Les Anabaptistes; David Joris, Nicolas 
Frejr, — Henri Nicolas et les Familistes, — Les Libertins spiri^ 
tuels (fin). 

Le grand mouvement des esprits au commencement du seizième 
siècle amena le retour des doctrines panthéistes^ que Tinquisition avait 
condamnées au silence depuis plus d'un siècle sans réussir à les extir- 
per. Les réformateurs^ en opposant à la religion de leur temps le spiri- 
tualisme de l'Évangile et en jetant dans les masses l'idée de l'émanci- 
pation de la conscience religieuse^ ranimèrent, sans le vouloir, les vieux 
germes qui sommeillaient dans les populations. Aussi leur œuvre ren- 
contra-t-elle, dès son début, deux adversaires de genre opposé : d'un 
côté le matérialisme romain, de l'autre le faux spiritualisme ou le prin- 
cipe de la liberté spirituelle avec toutes les conséquences pratiques 
iju'un mysticisme aventureux abrite sous ce nom. De ces tendances 
panthéistes, héritage des âges antérieurs, il importe de distinguer d'au- 
tres tendances nouvelles, écloses sous la parole même des réformateurs, 
au milieu de la confusion des idées qui régnait à cette époque avide 
avant tout de liberté. Dans le fonds commun des notions nouvelles ré- 
pandues parmi le peuple, chacun puisait ce qui répondait le mieux à la 
direction particulière de son esprit: les paysans d'Alsace et de Fran- 
conie croyaient voir dans les appels de Luther à la liberté religieuse 
une invitation à s'affranchir de l'oppression féodale; les Anabaptistes 
de Suisse et de Westphalie, poussant jusqu'en ses dernières conséquen- 
ces le principe fondamental de la réformation, la sanctification des 
croyans , préparaient la réalisation d'un chimérique royaume des 



I20 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

saints^ dont leur imagination enthousiaste leur dépeignait d'avance les 
félicités. En face de ces révolutionnaires et de ces illuminés^ suscités 
par l'esprit mal compris de la reformations apparurent les descendans 
des Frères du libre esprit et des Hommes de T intelligence ^ se donnant 
à eux-mêmes le nom de Libertins spirituels^ et renouvelant dans les 
Pays-Bas, en Suisse et en Ffance des hérésies cent fois condamnées. 

Calvin raconte que les Libertins ne sont qu'une branche de la secte 
des Anabaptistes*. L'origine de ce jugement, auquel nous ne pouvons 
souscrire quelle que soit l'autorité de son auteur, paraît être la ressem- 
blance qui existe entre certaines des conséquences morales que l'une 
et l'autre secte ont tirées de principes foncièrement différens. Des deux 
côtés, nous rencontrons l'idée de la pureté absolue de l'homme spiri- 
tuel, le principe de la communauté des biens et des femmes; seule- 
ment ce qui chez les uns est dérivé d'une fausse idée métaphysique, 
n'e»t chez les autres qu'une application erronée de la liberté chrétienne. 
Telle est, en général, la distinction qu'il convient d'établir entre les 
Libertins et les Anabaptistes. Cependant, si l'on songe à l'immense 
variété des opinions religieuses qui ont surgi à cette époque, au subjec- 
tivisme effréné auquel l'idée de l'inspiration prophétique individuelle 
ouvrait pleine carrière chez les Anabaptistes, et à l'influence, difficile à 
constater parfois, que ces différentes doctrines ne devaient pas manquer 
d'exercer l'une sur l'autre, on neserapasétonné d'apprendre que la secte 
des Anabaptistes a compté quelques individualités marquantes, qui se 
sont laissé gagner aux idées panthéistes du milieu dans lequel elles ont 
vécu, et qui ont mélangé leurs rêveries apocalyptiques de principes 
empruntés à la secte des Libertins. Bien loin donc de rattacher l'ori- 
gine des Libertins au mouvement anabaptiste, comme le font Calvin 
et quelques auteurs modernes, nous serons amené à attribuer à l'in- 
fluence des mêmes doctrines qui ont produit les Libertins la forma- 
tion d'un parti panthéiste très-remarquable parmi les Anabaptistes. Ce 
qui nous décide à attribuer aux Libertins une origine indépendante et 
à les considérer comme les héritiers directs des sectes antérieures, c'est, 
d'abord, l'absence complète chez eux de l'idée fondamentale des Ana- 
baptistes, de la nécessité du baptême des adultes; ensuite, la contrée 
oîi leur hérésie prit naissance, la Flandre, c'est-à-dire le pays oîi nous 
avons vu la secte du libre esprit se maintenir le plus longtemps dans 

* Brieve imMiction contre les erreurs de la secte des Anabaptistes; Calvîni 0pp. 
edid. G. Baum, Ed. Cunite, Ed. Reuss, Brunswig», 1868, VII, 53. 



I 



t 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. 121 

cette partie de TEurope; enfin, et surtout leur doctrine, qui n*est que 
la reproduction un peu affaiblie de celle du libre esprit. On retrouve 
chez eux la même confusion de l'esprit humain et de Tesprit de Dieu, la 
même tendance à prendre les conceptions et les désirs individuels pour 
des inspirations divines, la même indifférence pour les notions du bien 
et du mal. On est même tenté de croire, en lisant certaines de leurs 
propositions, que la connaissance de la littérature mystique du moyen 
âge n'était pas étrangère à plusieurs d'entre eux, témoin cette maxime 
qu'énonce l'auteur de Y Instruction ou salutaire admonition pour par^^ 
faictement vivre en ce monde: «L'homme fidèle est aussi aise d'estre 
en enfer qu'en paradis *, »» et de nombreux passages des traités inédits 
dont il sera question plus loin. Farel déjà n'a pas suivi l'opinion de 
Calvin sur ce point. Il croit que « Satan a soufflé aux oreilles de tels 
personnages ceste opinion et manière de parler par quelque Italien: qui 
mettent en avant ce que Virgile a escrit de l'entendement qui meut et 
pousse toute ceste œuvre du monde, tellement que les âmes des 
hommes ne sont que l'Esprit universel del)ieu qui besongne en tous. 
Et de ceste resverie sont sortiz les Libertins'. » Il a vu avec raison 
dans les Libertins une apparition d'un genre particulier, et il ne s'est 
pasjtrompé ert rattachant leur enseignement aux principes de la philo- 
sophie antique; seulement il a fait fausse route quand il a attribué 
leur origine au mouvement littéraire de la renaissance , qui n'a pas 
exercé d'influence sur les classes populaires. Si Calvin avait eu connais- 
sance du rapport intellectuel qui unit les hérétiques de son temps à 
ceux des siècles passés, si, au lieu de considérer leurs idées comme 
« un labyrinthe non pareil de resveries tant absurdes, que c'est mer- 
veille comment créatures qui portent figure humaine peuvent estrC 
tant depourveues de sens et de raison que de se laisser ainsi décevoir 
jusqu'à tomber en des phantasies plus que brutales, n il avait entrevu, 
au fond de ces lambeaux de doctrine, transmis par une tradition po- 
pulaire vieille de plusieurs siècles, un ensemble homogène de concep- 
tions philosophiques, issues successivement de l'esprit de plusieurs 
grands docteurs du moyen âge et s'appuyant, en dernière analyse, sur 
la métaphysique grecque, il n'aurait pas été amené par quelques res- 
semblances accidentelles à rattacher la secte des Libertins à celle des 
Anabaptistes. 
Ce qui caractérise jusqu'à un certain point ces nouveaux panthéis- 

1 Calvin, Contre la secte de» Libertins, in 0pp. VU, 242. 
sParel, Le Glaive de la Farolle, Genève 1550; 223. 



122 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

tes, c'est la prétention plus apparente encore que chez leurs prédéces- 
seurs de fonder leurs doctrines sur la Bible. Déjà les Frères du libre 
esprit faisaient usage des Écritures pour soutenir leurs hérésies ; mais 
au moins chez eux les principes métaphysiques occupent encore une 
place importante. Ici, les citations se multiplient, le langage affecte 
tous les dehors du discours chrétien, tandis que les grandes idées mé- 
taphysiques sont de plus en plus reléguées à Tarrière-plan. Quelques 
doctrines fondamentales à peine subsistent encore de cequi fut autrefois 
le système de révolution de Tétre absolu hors de lui-même en lui- 
même, et ce minimum de spéculation philosophique ne serait pas même 
suffisant pour expliquer Tensemble des principes moraux répandus 
dans la secte, si nous ne voyions apparaître derrière ces quelques débris 
l'organisme complet de la pensée panthéiste, telle qu'un autre âge l'a- 
vait énoncée. La Bible n'avait été qu'imparfaitement connue des laï- 
ques au moyen âge ; maintenant elle était rendue au peuple dans sa 
langue, on la lisait partout avec enthousiasme, et ceux qui ne la par- 
couraient pas avec la sérieuse intention d'y chercher la vérité , y 
trouvaient naturellement tout ce que leur suggérait leur imagination 
aventureuse. 

Vers i525 se montrent à Anvers les premiers symptômes du réveil 
de la doctrine du libre esprit. En cette année, l'un des sectaires de cette 
ville, espérant gagner Luther à sa cause après l'avoir convaincu d'er- 
reur, se rendit à Wittemberg pour exposer ses idées au réformateur. 
Mais il paraît que l'accueil qu'il reçut fut tel qu'il ne jugea pas à pro- 
pos de découvrir toute sa pensée, et qu'il dut employer toute sorte de 
subterfuges pour se tirer de la discussion qu'il venait de provoquer. 
Luther écrivit à ce sujet aux habitans d'Anvers une lettre dont voici 
les passages principaux : « J'ai appris combien s'agitent dans votre pays 
les esprits pleins d'erreurs qui s'efforcent d'entraver les progrès de la 
vérité chrétienne; je sais qu'il est venu chez vous un démon incarné 
qui veut vous induire en erreur et vous détourner de la vraie intelli- 
gence de l'Évangile pour vous faire choir en ses ténèbres. Afin que vous 
évitiez plus facilement ses embûches, je vous ferai part de quelques-unes 
de ses propositions : « Chaque homme, selon lui, a le Saint-Esprit; le 
Saint-Esprit n'est pas autre chose que notre raison, — Chaque homme 
a la foi; la nature m'enseigne à faire à mon prochain ce que je voudrais 
qu'il me fît; vouloir agir de la sorte, c'est avoir la foi. — Chacun aura 
la vie éternelle; il n'y a ni enfer, ni damnation; la chair seule sera 
damnée. — La loi n'est pas violée par les mauvais désirs aussi longtemps 



LES LIBERTINS SPIRITUELS, 123 

que ma volonté ne cède pas au désir. — Celui qui n'a pas le Saint- 
Esprit n*a pas non plus de péché^ car il n*a pas de raison, n II n*est per- 
sonne qui ne veuille être plus savant que Luther; c*est à mes dépens 
que tout le monde veut gagner ses éperons. Votre démon^ lors de sa 
présence chez moi^ nia tous ces articles quoiqu'il lui fût démontré qu'ils 
étaient à lui, et quoiqu'il se fût trahi lui-même en en défendant plu- 
sieurs. Pour vous dire la vérité, c'est un esprit inconstant et menson- 
ger, plein d'audace et d'insolence, qui se permet tout à la fois d'affir- 
mer une chose et de la nier, qui n'ose rien maintenir de ce qu'il a 
avancé, et qui n'est venu ici que pour pouvoir se vanter d'avoir dis- 
cuté avec nous. Il soutenait avec énergie que les commandemens de 
Dieu sont bons, et que Dieu ne veut pas que le péché existe, ce que je 
lui concède volontiers; seulement, ce qu'il refusait obstinément d'ac- 
corder, c'est que Dieu, tout en ne voulant pas le péché, permet cepen- 
dant qu'il règne sur les hommes. Je ne doute pas qu'il ne me repré-» 
sente chez vous comme ayant dit que le péché est voulu de Dieu ^'^ 

S'il est vrai de dire que la notion du mal manque en général au pan-p» 
théisme, il faut cependant reconnaître que dans la plupart des cas les 
représentans de cette doctrine ont fait de nobles quoiqu'infructueux 
efforts pour l'introduire dans le cercle de leurs conceptions métaphysi-» 
ques. Ici, rien de pareil : l'idée du péché n'existe pas pour l'interlocu- 
teur de Luther, D'après lui. Dieu n'a point voulu le mal, il n'a jamais 
commandé que le bien; tous les hommes ont le Saint-Esprit, personne 
ne pèche. Et si ailleurs nous lisons qu'il est des gens qui n'ont pas le 
Saint-Esprit, nous devons encore en conclure que le péché n'existe pas, 
carde pareilles gens n'agissent que d'une manière inintelligente, puis- 
que l'Esprit, c'est-à-dire la raison leur manque. Tous les hommes ont 
la foi, la volonté d'obéir aux impulsions de notre nature qui ne nous 
commande que le bien et dont les désirs quels qu'ils soient ne consti- 
tuent pas de péché. Si le mal n'existe pas, l'enfer devient inutile, la vie 
éternelle appartient à tous; le corps seul est damné, c'est-à dire la forme 
extérieure de l'être humain s'évanouit après la mort en tant que phéno- 
mène passager de la vie universelle. Ce rejet de toute activité morale, 
cette affirmation de l'inertie de l'homme au sein de la nature divine qui 
est le bien, est la seule forme vraiment conséquente du panthéisme, 
parce qu'elle a fait sciemment le sacrifice de la notion du mal. 

Vers la même époque* un certain Coppin, originaire de Lille, enseigna 

iLuther, An die Chrîsten zu Anhoerperij in Luther's Brieferiy De Wctte, 3, 60. 
^Calvin, dans son traité Contre la secte des Libertins, compose en 1545, introduit 



124 ^^^ LIBERTINS SPIRITUELS. 

la doctrine de la liberté spirituelle dans sa ville natale. « Depuis est sur^ 
venu un autre^ nommé Quintin, lequel a acquis un tel bruit qu'il a 
esteinct la mémoire de Tautre, tellement qu'on l'estime comme le chef 
et le premier inventeur. Il est du pays de Hainault ou de ces quar- 
tiers-la. n Vers i534 Quintin se rendit en France,, accompagné d'un 
certain Bertrand des Moulins. Ce qui l'avait déterminé ainsi que son 
compagnon à quitter les Pays-Bas, c'était moins la persécution reli- 
gieuse que les difficultés qu'ils s'étaient attirées par leur mauvaise 
conduite. Partisans tous deux d'une existence oisive, ils avaient laissé là 
leur métier de tailleur pour cgaigner leur vie a iaser comme les prestres 
et moines font a chanter, n Mais il paraît que les circonstances ne leur 
furent pas toujours favorables, car il leur arriva d'être obligés, pour 
vivre, de remplir, l'un les fonctions d'huissier, l'autre celles de valet 
de chambre. En France, ils furent secondés dans leur œuvre par deux 
autres membres de leur secte, Claude Parceval et le prêtre Antoine 
Pocques, appelé aussi Pocquet, et originaire des Pays-Bas, oîi il avait 
commencé à répandre sa doctrine. Bertrand des Moulins mourut peu 
après, ce que Calvin raconte en disant qu*«« il devint Dieu ou rien, 
selon leur opinion.» Quintin essaya surtout de répandre ses héré- 
sies à Paris ; il s'adjoignit très-probablement à la communauté réformée 
de cette ville, pensant y trouver un terrain favorable pour la diffusion 
de ses idées, Malheurei^sement pour lui Calvin se trouvait en ce mo- 
ment à Paris. Le réformateur assista à des réunions où Quintin prit 
la parole; il apprit à connaître en plusieurs occasions les manières 
d'agir du sectaire, et ne tarda pas à commencer avec lui des discussions 
dans lesquelles il lui «rabattit vivement le caquet*.»» L'intervention 
de Calvin empêcha sans doute l'hérésie de pénétrer dans la commu- 
nauté protestante de Paris, Quintin eut plus de succès auprès des gens 
du peuple : il est encore fait mention quelques années après de parti- 
sans que la secte aurait comptés parmi les artisans de la capitale *. 
Pocques de son côté se rendit, vers 1640, à Strasbourg, oU il répandit 
secrètement sa doctrine, tout en affectant en public les dehors d'un 
parfait chrétien. Il parvint de la sorte à gagner la confiance de Martin 

les faite qui vont suivre par ces mots: ««Il y a environ quinze ans ou plus....» 
(p. 159), et Florimond de Rœmond (Histoire de la naissance^ progrès et décadence de 
V,hérésie de ee siède^ Rouen 1623, 2, 236) raconte que « Quintin Couturier Pîcart 
commença de dogmatiser Tan 1525 en Brabant, au temps que tout le monde batoit 
sur Tenclume de Theresie.» 

' Calvin, Contre la secte des Libertins, 169. 

2 Calvin, 0. c, 185. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. 125 

Bucer, si bien qu'à son départ il obtint du réformateur strasbourgeois 
une lettre de recommandation pour les fidèles des autres contrées *. 
Bucer connaissait les Libertins. Nous avons de lui une lettre à la reine 
Marguerite de Navarre de l'année i538^ dans laquelle il est évidemment 
question d'eux, si aussi leur nom n'y paraît pas. Nous y lisons : « Je 
vous félicite avant tout de vos sentimens si fermement chrétiens, et de 
Taversion que vous ressentez contre ces mkérables corrupteurs de la 
simplicité évangélique, qui dressent des embûches à la foi de nombreux 
fidèles de France. Ils bavardent de je ne sais quel renouvellement 
de l'homme, après lequel l'on ne péchera plus, si même on ne recon- 
naît pas en Christ son Sauveur, si même on livre son corps à toutes les 
passions et à tous les vices. Qu'y a-t-il de plus abominable que d'obs- 
curcir l'intelligence des hommes jusqu'à leur faire croire que grâce à 
Christ il leur est permis de vivre dans l'iniquité et dans le vice, et que 
les mêmes actions qui attirent sur d'autres la colère divine, ne sont 
point mauvaises chez eux. Sans doute vous ignorez combien ils sont 
nombreux ceux que cette contagion a atteints; mais il ne faut pas 
s'étonner de voir même les meilleurs esprits accepter ces monstruosités, 
car bien peu de gens aiment la vérité de Christ comme on doit l'aimer. 
Je vous écris tous ces détails, parce que je connais votre zèle pour la 
cause du Christ, et parce que je suis persuadé que vous mettrez tous 
vos soins à préserver les âmes de cette doctrine funeste, et à détourner 
de ces erreurs celles qu'il est possible d'en détourner '. »» Nous verrons 
ce que la reine fera de ces conseils. Pour tromper un homme aussi bien 
informé que Bucer, il faut que Pocques ait poussé bien loin la dissi- 
mulation pendant son séjour à Strasbourg. En 1542 il se rendit à 
Genève. 

L'autorité de Calvin n'était pas encore solidement assise dans cette 
ville. Un parti nombreux s'était formé contre lui dans les rangs de la 
bourgeoisie et du patriciat, et luttait contre le gouvernement théocra- 
tique qu'il tendait à établir. Ce parti, exclusivement politique, était 1 
également dësigné sous le nom de Libertins, et il importe de le distin- ^ 
guer avec soin de la secte religieuse dont il est question ici. A cette 
époque, le terme de libertin n'avait pas encore le sens que nous lui con 
naissons; il ne signifiait que partisan de la liberté, et les libéraux poli- 
tiques, tout comme les libéraux religieux tels que le seizième siècle les 
a connus, pouvaient fort bien s'appliquer ce nom. Mais tout en se gar- 

'Calym, 0. c, 163. 

^Buceruê Reginœ Kavarrœ; m Calvini 0pp. VII, Prolegom, p. XXI. 



126 LES LIBERTINS ^SPIRITUELS. 

dant de confondre ces deux tendances^ il ne faudrait pas croire qu'elles 
se soient restées absolument étrangères : Topposition faite* au g-éforma- 
• teur était moins fondée sur une notion bien entendue des droits des 
citoyens dans un État libre, que sur Tantipathie qu'inspirait Taustérité 
de la discipline calviniste à des hommes habitués à une vie relâchée. 
Aussi apprenons-nous que parmi les Libertins politiques il s'en est 
trouvé qui, sans admettre systématiquement la doctrine des sectaires 
panthéistes, n'en ont pas moins subi leur influence jusqu'à s'approprier 
quelques-unes de leurs conclusions morales dans l'idée d'y trouver la 
justification de leur conduite déréglée; d'autres, confondant en une 
même aversion le gouvernement de Calviq et la Teligion- au nçm.4e 
laquelle il l'établissait, n'ont pas reculé devant les plus violentes impré- 
cations contre la divinité, en même temps qu'ils lançaient leurs gros- 
siers outrages contre l'autorité croissante de Calvin. Il nous est raconté 
que Benoîte, femme du sénateur Pierre Ameux, voulut justifier sa vie 
débauchée en invoquant le principe de la communauté des saints *, et 
qu'un des chefs des Libertins politiques, Jacques Gruet, puni de mort 
en i547, pour avoir affiché dans la principale église de Genève un écrit 
contenant un appel à la révolte et des menaces de mort cdhtre Calvin, 
avait composé un livre qui fut trouvé par hasard après son supplice 
dans un coin de sa maison, et qui renfermait les plus grossiers blas- 
phèmes, tels que nous les rencontrons aussi parfois chez les Libertins 
spirituels'. Ce sont là quelques indices des rapports qu'un commun 

*Ficot,,Bi8i, de Genève, 1, 399. 

^«11 (Gruet) abolit toute religion et divinitë, disant que Dieu n^est rien, faisant 
les hommes semblables aux betes brutes, niant la vie éternelle, . . . disant do la loy 
de Dieu qu^ellc ne vaut rien ny ceux qui Tout fait, de TËvangile que ce n^est que 
menterie, que toute TËcriture est fausse et folles doctrines • {Avis que Ckdvin donna 
sur la procédure que Von devait tenir contre le Hvre de Gruet au Sénat de Ge- 
nève, Calvini, 0pp. XIII, 568). A ces doctrines religieuses, identiques à celles que 
nous rencontrerons chez les Libertins spirituels, se joignent encore dans ce docu- 
ment les plus violentes injures contre les personnages de Thistoire sacrëe : » Il se 
mocque de toute la Chretienet^ jusqu'à dire de notre S. lesus Christ ...• qu*il a este un 
belitre, un menteur, un fol, un séducteur, un méchant et misérable... qui a bon 
droit a este crucifie, ... ayant esté pendu comme il Tavoit mérita... des Prophètes que 
ce n'ont cst^ que fols resveurs phantastiques, des Apostres qu'ilz ont est^ des ma- 
rauds et coquins, apostats, lourdeaux, ecervelëz,... etc.» Comp. Calvin, C<mtre la 
secte des Libertins^ 173: « Ce pourceau Quintin avoit impose quelque brocard à cha- 
cun des Apostres pour les rendre comtemptibles. Comme en appelant sainct Paul 
pot cassd: sainct Jehai), josne (jeusne) sottelet, en son picard: sainct Pierre, ro- 
nieur de Dieu: sainct Matthieu, usurier;» — Farel, Le Glaive de la FaroUe, 133: 
« L'homme qui a esté crée à l'image de la très saincte trinité, a esté créé avec triple 
malice en triple outrecuidance et présomption. » 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. I 27 

mépris de la religion et de la loi morale a dû établir entre ces deux 
partis si différens pour le reste. 

Pocques demeura quelque temps à Genève; mais ici^ pas plus qu*à 
Strasbourg, il ne dévoila en public le fond de son enseignement; il 
cacha si bien ses doctrines particulières sous un langage mystique, que 
Calvin, tout en éprouvant de vives défiances à son égard, ne put for- 
muler contre lui aucun grief précis, et dut se contenter, en plusieurs 
occasions, 4^ l'accuser devant ses collègues du consistoire d'être « un 
resveur et un phantastique '. » Lorsqu'il quitta la ville, Pocques 
essaya d'obtenir de Calvin ce que Bucer n'avait cru pouvoir lui refu- 
ser; mais sa demande fut rejetée. Plus tard seulement Calvin apprit à 
quel dangereux hérétique il venait d'avoir eu affaire, quand il conaut 
les écrits de Pocques, et quand il eut été informé du mal que le sec- 
taire avait fait dans les Pays-Bas avant de paraître en France et à Ge- 
nève. 

La cour de Navarre était dans ce temps-là le siège de tendances re- 
ligieuses d'un genre particulier*. C'était une théologie contempla- 
tive, basée sur le principe de l'amour divin et indifférente aux formes 
extérieures de la religion, un mysticisme quiétiste, qui s'effarouchait 
des rudes coups portés au catholicisme par les héros de la Réforme et 
déplorait le déchirement survenu dans l'Eglise, qui se soumettait à 
toutes les cérémonies du culte établi de peur de scandaliser les faibles, 
tout en cherchant dans la jouissance immédiate de Dieu, réservée aux 
âmes plus avancées dans la « doctrine de l'esprit, » la satisfaction d'un 
besoin religieux qui n'osait s'afficher au grand jour. Ce mysticisme 
avait compté, depuis le commencement de la réformation, des repré- 
sentans dans les différentes contrées de la France : à Paris Lefèvre 
d'Etaples, à Meaux l'évéque Briçonnet; plus tard, à Paris le curé de 
Saint-Eustache Lecoq, l'abbé de Saint-Martin à Autun, en Dauphiné 
l'évéque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Michel d'Arande; mais le 
centre du mouvement était la petite cour de Nérac, où Marguerite, 
reine depuis 1527, avait groupé autour d'elle un certain nombre 
'de personnages distingués qui partageaient ses tendances religieuses. 
Au premier rang de ce cercle intime des « Nicodémites,^ comme 
Calvin appelait ironiquement l'entourage de la reine, figuraient Gérard 
Roussel, évêque de Nérac, et Lefèvre d'Etaples, qui, effrayé des progrès 
de la réforme et du schisme auquel il avait indirectement contribué 

* Calvin, o. c, 163. — ^gcjjniîdt, Le mysticisme quiétiste en France au début de la Ré' 
fonn.y Bulletin de la Soc. de Cliist. du prot. français^ 1858. 



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128 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

par sa traduction du Nouveau Testament, s était réfugié en Navarre 
pour passer le reste de sa vie dans une profonde retraite. La reine était 
une des femmes les plus instruites de son temps. Douée d'un esprit 
cultivé, d'un cœur généreux et d'une vive imagination, en rapport 
avec la plupart des hommes d'élite de son temps, elle eût pu occuper 
) une place distinguée parmi les fondateurs de la religion nouvelle, si 

l'influence de François I, son frère, et surtout le mysticisme ne l'a- 
vaient pas constamment arrêtée dans sa voie. Et puis, tout^ n'était pas 
religion à la petite cour de Nérac : on y parlait, il est vrai, beaucoup 
de piété intérieure, mais on s'y livrait gaiement aux plaisirs de la \ie. 
De même, on y blâmait le catholicisme, tout en se rendant à la messe 
et en faisant des retraites dans les monastères. La reine Marguerite 
aimait à soutenir la cause de la réforme, mais par des moyens in- 

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1 . directs qui ne la contraignaient pas à se déclarer ouvertement en sa 

f faveur. Elle faisait aux réformés des dons en argent, intervenait par- 

fois en leur faveur auprès du roi de France, usait de son influence 
f pour faire rendre la liberté à ceux d'entre eux que l'on avait jetés en 

I prison, et ouvrait aux fugitifs les portes de son royaume et de son pa- 

] lais. Cette hospitalité attira dans son pays beaucoup d'âmes vraiment 

i religieuses, désireuses de s'édifler en paix sous un gouvernement libé- 

ral; elle y attira aussi les Libertins. 
En 1543, Pocques et Quintin vinrent en Navarre, et reçurent un 
; accueil empressé à la cour de Marguerite ^ Eux aussi enseignaient 

'' l'indifférence des cérémonies extérieures, trouvaient à redire à l'œuvre 

:, des réformateurs, et affectaient de se soumettre aux rites de l'Eglise, 

tout en parlant de l'union intérieure de l'âme et de Dieu, et en profes- 
sant des maximes morales qui convenaient on ne peut mieux aux 
mœurs des cours de cette époque. Jamais encore ils n'avaient rencon- 
tré de milieu aussi favorable pour la diffusion de leur doctrine. Ils 
trouvèrent dans l'entourage de la reine et dans la reine elle-même non- 
seulement des admirateurs, mais encore des défenseurs contre Calvin, 
quand on connut à Nérac les accusations que le réformateur venait de 
lancer contre eux dans son traité : Contre la secte phantastiqw etfu* 
\ rieuse des Libertins qui se nomment spirituels •. Cet écrit, où le pan- 

^ théisme immoral de ces hérétiques est réfuté avec une grande vigueur, 

* Thëod. de Bëze, Eût ecdes. des égl rif.^ I, 22, 49. 

2 Genève 1545. Traduit en latin par Des Gallars sons le titre un peu modifia 
Adverêtu fanaticam et furiosam sectam Libertinorum^ qui se spiriiualeê vocant, Ge- 
nève 1546. 






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LES LIBERTINS SPIRITUELS. I 29 

mais dont le ton a toute Tâpreté de la polémique du seizième siècle, 
fut mal reçu à la cour de la reine. Il contenait une allusion indi- 
recte au genre de vie que Ton menait à Nérac ', accusait Pocques et 
Quintin des plus grossières erreurs en leur qualité de chefs de la secte, 
et publiait même, à l'appui de ce jugement, des extraits d'un ouvrage 
de Pocques et de deux autres écrits anonymes, conçus dans le mém^ 
esprit et intitulés, l'un la Lunette des Chrestiens, Tautre Y Instruction 
et salutaire admonition pour parfaictement vivre en ce monde, et 
comment en toute nostre adversité serons patiens •. Évidemment, les 
deux étrangers, avec leur dissimulation habituelle, n'avaient voulu 
passer à Nërac que pour de pieux partisans de la vie mystique. 
Plusieurs personnages de la cour prirent fait et cause pour eux, et 
« tascherent d'esmouvoir la Royne de Navarre contre ceux de la reli- 
gion, prenans occasion de ce que Jean Calvin, réfutant les blas- 
phèmes et impieté des Libertins, avoit nommé Quintin et Pocques 
deux principaux docteurs de ceste maudite secte •. « Marguerite, dont 
les nouveaux venus avaient gagné la faveur, s'imaginant que Calvin 
leur avait fait tort en les traitant avec si peu de ménagemens, en ex- 
prima hautement son déplaisir au réformateur. Elle lui reprocha d'a- 
voir écrit ce traité « contre elle-même et contre ses serviteurs, n d'avoir 
fait preuve d'inconstance envers ceux qui jouissaient autrefois de ses 
sympathies^, et alla même jusqu'à lui déclarer qu'elle ne voudrait 
pas avoir pour serviteur un homme tel que lui *. Calvin adressa à 
la reine une réponse respectueuse et ferme, par laquelle il réussit à 
modifier ses sentimens, sans rien abandonner de l'attitude énergique 
qu'il venait de prendre vis-à-vis des représentans de l'hérésie. Entre 
autres, il écrivit : « le voy une secte, la plus pernicieuse et exécrable qui 
fust oncques au monde. le voy qu'elle nuyct beaucoup, et est un feu 
allumé pour destruire et gaster tout, si l'on n'y remédie... Il y a plus, 
qu'avec de grandes obtestations et véhémences ie suis solicité des paou- 
res fidèles qui enverrent (?) le bas pays de l'empereur tout corrompu, 
que bientôt et sans dilayer, ie mette la main à l'œuvre. Néanmoins 
encore, après telles requestes, ay-ie différé un an entier, pour voir si 

* Calvin, o. c, 165. 

a Calvin, o. c, 242. 

SThtfod. de Bèze, 0. c, I, 49. 

^Sans doute les hérétiques, pour se donner de Tautorité, avaient parle à Nërao 
de leurs rencontres avec Calvin, en se gardant bien de lapporter Tattitude que le 
réformateur avait prise vis-à-vis d^euz. 

(^Lettre de Calvin à la reine de Navarre; Bonnet, Lettres françaises^ 1, 111. 

9 



l30 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

le mal se pourroyt assoupir par silencç. Sî on m'allègue que ie pou- 
vois bien escrire contre la meschante doctrine, laissant les personnes 
là, i'ay mon excuse plus que raisonnable. C'est que cachant quelle 
ruyne a foicte messire Antoine Pocquet au pays d'Artois et de He- 
nault, selon la relation des frères qui sont expressément venus icy pour 
cela, l'ayant ouy mesme icy, sçachant que Quintin ne prétend à autre 
fin que d'attirer les pauvres simples âmes a ceste secte plus que bru- 
tale, et non tant par rapport d'aultruy que pour l'avoir ouy de mes 
oreilles... iugez. Madame, s'il m'estoyt licite de dissimuler.... Quant 
a ce que vous dictes que ne vouldrîez avoir un tel serviteur que 
moy, ie confesse que ie ne suis pas pour vous faire grands services. 
Quant a la reproche d'inconstance, que vous me faictes, d'aultant que 
ie me suis desdict, ie vous advertis. Madame, qu'on vous a mal infor- 
mée. H Suivant Théodore de Bèze, cette réponse satisfit la reine; 
peut-être même qu'elle l'engagea à renvoyer les deux sectaires. En 
1546 ou au commencement de 1547 Quintin fut arrêté à Tournay et 
condamné à mort. Calvin raconte ce fait en ces termes : 

« Que l'occasion de sa prise nefust qu'il solicitoit à paillardise d'hon- 
nestes femmes..., toute la ville de Tournay en est tesmoing. Estant 
pris, il ne tint pas a luy qu'il n'echappast, selon ceste belle philosophie 
qu'ilz tiennent, qu'il est licite de se contrefaire et se transformer pour 
décevoir ceux qu'ilz appellent charnelz. Ainsi il renonça tout, allegant 
qu'il estoit bon catholique a la mode papale. En la fin, estant con- 
veincu, tant par tesmoings que par mon livre, dont la justice, ainsi 
qu'elle est malheureuse par de là, se servit : il demanda, pour le moins, 
de n'estre point exécuté par torment cruel, s'olBFrant a dire tout ce qu'on 
voudroit, comme il s'en acquitta bien. Car, estant venu sur l'eschafaut, 
à l'instigation des caphardz, il exhorta deux fois le peuple de se bien 
garder de lire la saincte Escriture, qu'il n'y avoit rien de pire, de plus 
pernicieux pour les simples gens*.» Quintin ne fut pas la seule vic- 
time que comptât la secte des Libertins : avant 1645 deux des partisans 
de l'hérésie avaient été condamnés au feu à Valenciennes*; quant à 
Pocques, on ignore ses destinées ultérieures. 

Théodore de Bèze affirme qu'après la publication du traité de Calvin, 
en 1545, les Libertins ne parurent plus en France'; il est plus juste 
de dire qu'ils disparurent peu à peu. Vers 1546 leur doctrine fut en- 

1 Calvin, Contre un Corddter de Boneny 0pp. VII, 361. 

3 Calvin, Contre la secte des Liberfim, 198. 

^VUa Calvinif ad ann. 1544; en tête de Calvîni epiftolœ et responsa. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. iSl 

seignée à Rouen par un ancien eordelier, qui compta parmi ses prosé- 
lytes plusieurs dames de famille noble. Il fut mis en prison Tannée sui 
vante comme réformé. Calvin , auquel on communiqua ses écrits, les 
réfuta dans une épître adressée à la communauté réformée de Rouen*. 
Remis en liberté, le cordelicr publia contre cette épître son Bouclier 
de défense y auquel Farel opposa en i55o le Glaive de la Parole^, 
En France les derniers vestiges des Libertins spirituels se rencontrent 
dans le Nivernais, à Corbigny; Calvin écrivit en i55g aux réformés de 
cette ville pour les mettre en garde contre les menées des hérétiques'. 
Quelques rares indices mentionnent encore la présence des hérétiques 
dans les villes du Rhin outre Strasbourg. Viret, dans une lettre à Ro- 
dolphe Walther, un des théologiens de Zurich, rapporte l'existence de 
la secte en 1544 dans l'Allemagne inférieure^, et Calvin donne à 
entendre qu'en la même année l'hérésie comptait des partisans à Co- 
logne^. En 1545 la communauté Nvallonne du Wesel déclara dans sa 
confession de foi qu'elle repoussait, entre autres erreurs, celles des 
Libertins *. 

La plupart des Libertins, Quintin et Pocques entre autres, sont 
représentés comme des gens ignorans et d'une moralité douteuse. Si 
Calvin raconte que l'auteur anonyme du traité la Lunette des Chres» 
tiens « n'est pas un tel asnier comme Quintin ou messire Antoine 
Pocques, qui n'ont non plus d'apparence que d'effet, excepté leur ruse 
de guergonner a fin d'acquérir bruit par leur obscurité, mais est un 
homme de quelque esprit et de quelque sçavoir et use de quelque tra- 
ditive';»» c'est là une exception qui n'a pas dû être fréquente. Cepen- 
dant, tout ignorans qu'ils étaient, ils ne manquaient ni d'éloquence 
ni de subtilité. Ils usaient de beaucoup de circonspection dans la pro- 
pagation de leur doctrine; d'ordinaire ils commençaient par présenter 
à l'esprit de leurs auditeurs les idées vagues et séduisantes empruntées 
à leur faux spiritualisme. «Du commencement, dit Calvin, ils par- 
lent un langage si estrange, que les simples gens sont ravis après eux, 

1 Jehan Calvin, serviteur de Dieu, h tous ceux qui craignent Dieu en la ville de 
Hùuen (contre un cordelier de Rouen). Genëye 1547, à la suite de la seconde édition 
du traite tonbre la secte des Libertins, — 0pp. VU, 345. 

^Le Glaive de la JParoUe véritable^ tiré contre le Bouclier de défense^ duquel un cor- 
delier Libertin s'est voidu servir pour approuver de fausses et damnables opinions. Ge- 
nève 1550. 

8 Calvin, h V Église de Corbigny, Bonnet, Lettres françaises^ 2, 320. 

*Viretu8 Qualtero; Calvini 0pp. XI, 746 et s. 

^ Calvin, Contre la secte des Libertins, 199. 

^Archief voor kerkelike gesckidenisse, 5, 425. — ^ Calvin, o. c, 242. 



-i 




l32 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

se confians qu'ilz les doivent eslever jusque âu ciel avec les anges : et 
tiennent en cest estât leurs auditeurs long temps suspens^ iusque à ce 
qu'ilz les ayent ensorcelez pour leur faire a croire que vessies sont lan- 
ternes... Hz ne parlent que d'esprit, et que la parolle de Dieu n est que 
esprit, et que lesus Christ semblablement est esprit, et qu'il nous faut 
estre espritz avec luy, et que nostre vie doit estre esprit... En appliquant 
ainsi confusément le nom d'esprit a tout ce qui leur vient en la teste, 
non seulement ilz troublent le sens des auditeurs, en meslant les choses 
qui doivent estre distinctes : mais aussi ilz les embabouissent, en leur 
faisant à croire qu'ilz sont tous spirituelz et divins et qu'ilz sont à demy 
ravis avec les anges *. » Leur langage était obscur et à double en- 
tente, attrayant par son étrangeté et leur laissant toujours la ressource 
dédire qu'on ne les avait pas compris j si l'adversaire les serrait de trop 
près dans une discussion*. « Les Quintinistes ont une langue sau- 
vaige, en laquelle ilz gasouillent tellement qu'on n'y entend quasi non 
plus qu'au chant des oiseaux. Non pas qu'ilz n'usent de motz com- 
muns qu'ont les autres: mais ilz en déguisent tellement la significa- 
tion, que jamais on ne sait quelle est le subject de la matière dont ilz 
parlent, ne que c'est qu'ilz veulent affermer ou nier... Hz ne font nulle 
difficulté de dire maintenant d'un, maintenant d'autre, et se tranfigu- 
rer au plaisir des auditeurs. Qui plus est, ilz prennent une grande 
gloire en cela et s'en tiennent bien fiers.» Selon les personnes aux- 
quelles ils s'adressaient, ils variaient leur manière de s'exprimer, étant 
plus francs envers les uns, plus dissimulsés envers les autres. *«Iamais 
ilz ne révèlent les mystères d'abominations qui sont cachez soubz leurs 
motz, sipon à ceux qui desia sont du serment. Ce pendant qu'ilz tienent 
encor un homme comme novice, ilz le laissent bailler et transir la 
bouche ouverte sans intelligence aucune. Ainsi ilz se cachent par astuce 
soubz ces ambages comme brigans en leurs cavernes... C'est un des 
principaux articles de leur théologie, qu'il faut avoir l'art de se contre- 
faire pour tromper le monde*.»» Hs justifiaient cette dissimulation 
en invoquant quelques passages de l'Ecriture* et l'habitude de Jésus 
de parler en similitudes. Hs ne se faisaient aucun scrupule de se pré- 
senter en qualité de ministres de l'Évangile, ou bien encore de se 
faire passer pour Vaudois, «pour avoir meilleure entrée envers les 

* Calvin, o. c, 166, 177. 
3 Calvin, o. c, 163. 

B Calvin, o. c, 168 et s. 

* Entre antres sor Ps. 2, 4: «Celui qui habite dans les deux, se rira d*eux,* le Sei- 
gneur 8*en moquera». 




LES LIBERTINS SPIRITUELS. I 33 

simples gens et craignans Dieu qui congnoissent la bonté de ce 
peuple-là *.> 

Leurs livres étaient conçus dans le même esprit équivoque. Calvin 
nous a conservé quelques extraits d'un écrit de Pocques, dans lequel 
toutefois « il ne descouvre pas les grans mystères qu'ilz n'ont accous- 
tumé d'entamer sinon à ceux qui se sont ia rendus à eux pour estre 
instruitz en leur eschole*. » A première vue^ on n'y trouve en effet 
que le langage emphatique d'un mystique exalté; cependant comme il 
insiste sur la promesse de Jésus que l'Esprit enseignera toutes choses à 
ses disciples^ et comme nous connaissons l'habitude de Pocques et de 
. ses compagnons de cacher sous de pieux discours les plus grossières 
hérésies, nous ne lui ferons pas tort en interprétant avec Calvin quel- 
ques assertions qui paraissent inoffensives dans le sens de la doctrine 
générale de la secte. Avant 1544 avaient paru lieux autres traités .dont 
il a déjà été question, la Lunette des Chrestiens et Y Instruction ou sa- 
lutaire admonition pour parfaictement vivre en ce monde, etc. Les 
auteurs inconnus de ces ouvrages s'étaient exprimés plus explicitement 
que Pocques sur quelques-uns des principaux points de leur doctrine. 
Dans une série de traités encore inédits, écrits dans les années 1547 à 
1549, ces doctrines se dissimulent mal sous les formes d'un mysticisme 
quiétiste*. Elles étaient exposées avec toute la clarté désirable dans 
les écrits du cordelier de Rouen, qui, après avoir publié un Dialogue 
et une Exposition de V Apocalypse^ , aujourd'hui perdus, réfuta 
Calvin par son traité le Bouclier de défense, dont Farel a conservé de 
nombreux extraits dans son Glaive de la Parole. D'après ces sources, 
et en nous aidant des écrits dirigés par Calvin contre les Libertins, 



•Calvin, o. c, 163, 241. 

a Calvin, o. c, 226. 

3 Ces traites forment un volume in 8<>, sans pagination, vrai chef-d^œuvro de cal- 
ligraphie. Les titres sont les suivants: \^ Un petit traicté du commencement pour par- 
venir de plaire a Dieu par le moyen de son HU lesus-Chrisi ; — 2® Une petite exposi- 
tion des trois manières de chastréz, 1547; — S^ La déclaration de Vhomme extérieur et 
de r homme iTiterieur^ Vung selon la chair^ et VauUre selon Pesperit, 1548; — 4® Briejve 
exposition du Dieu terrestre^ et principalement du premier et seul seigneur le Dieu du 
dely 1549; — 5<> Advertissement salutaire pour les d-etracteurs et transgresseurs de V3- 
vangUe et vérité de Christ^ 1549; — 6^ Quelque petite ordonnance de la manière de soy 
gouverner en la maison des enfantz de Dieu, 1549; — 7o Oraison contemplative à Dieu, 
1547; — 30 Za manière de prier aux petitz enfantz de DieUy 1549; — 9^ La manière 
comment se doibvent gouverner tes sonurs fidèles en Christ, 1549. — Nous publions dans 
TAppendico (V) le premier de ces traités. 

*Calvin, Contre un Chrdel. de B., 242; •— Farci, Le Glaive de la Fai^Ue, 15. 



l34 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

nous allons essayer de rétablir leur système. On nous permettra de les 
laisser parler autant que possible eux-mêmes. 

Les Libertins « tiennent qu'il n'y a qu'un seul esprit de Dieu qui 
soit eL vive en toutes créatures. Par ce moyen ilz anéantissent tant des 
âmes humaines que des natures angeliques : ilz feignent que les anges 
ne sont qu'inspirations ou mouvemens et non pas créatures ayant 
essence. Suivant eux il n'y a qu'un seul esprit qui est partout. Au lieu 
de nos âmes ilz disent que c'est Dieu qui vit en nous : qui donne 
vigueur a nos corps : qui nous soustient et faict en nous toutes les 
actions appartenantes a la vie. Les âmes des hommes ne sont que l'es- 
prit universel de Dieu qui besongne en tous^ lequel ilz appellent 
l'esprit de Dieu qui ne peut mal faire*.» La personnalité humaine 
«n'est qu'une fumée qui passe et non pas chose permanente*. »» Cet 
esprit unique est le principe de toute activité et de tout mouvement. 
«« C'est un seul esprit qui faict tout. Tout ce qui se faict au monde doit 
estre réputé directement son œuvre. En ce faisant ilz n'attribuent à 
l'homme nulle volonté non plus que s'il estoit une pierre : et ostant 
toute discrétion du bien et du mal : pour ce que rien ne peut estre mal 
faict, à leur intention, en tant que Dieu en est autheur',»» Calvin 
raconte qu'ils ne craignaient pas de faire un indigne abus de ce principe 
dans les circonstances de la vie journalière : « Cette grosse touasse de 
Quintin se trouva une fois en une rue où on avoit tué un homme : il y 
a voit là d'aventure quelque fidèle qui disoit : Helas, qui a faict ce 
meschant acte? Incontinent il respondit en son picard : Puy que tu le 
veu savoir, cha esté my. L'autre comme tout estonné luy dict : Comment 
seriez vous bien si lasche? A quoy il replica : Che ne suis ie mye : chet 
Dieu. Comment? dict l'autre; faut-il imputer a Dieu les crimes qu'il 
commande estre punis? Adonc ce pouacre dégorge plus fort son venin, 
disant : Ouy, chet ty, chet my, chet Dieu. Car che que ty ou my foi- 
sons, chet Dieu qui le foit: et che que Dieu foit, nous le foisons, 
pourche qu'il est en nous*. »♦ De la même façon ils se moquaient des 
malheurs d'autrui; mais toute leur sagesse les abandonnait quand le 
malheur les frappait eux-mêmes : « Si quelqu'un a enduré ou mal en 

1 Calvin, Contre la secte des Libertins, 178 et s.; Farel, o. c, 223. 

2Calvin, o. c, 181. 

^Calvin, o. c, 183. 

^«Pais que ta le veux savoir, ça esté moy.... Ce n'est pas moy, c^est Dieu.... 
C'est toy, c'est moy, c'est Dieu. Car ce que toy ou moy nous fiaisons, c'est Dieu qui 
le fait, et ce que Dieu fait, nous le faisons, pour ce qu'il est en nous » (Calvin, o. 
c, 184). 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. I 35 

sa personne ou dommage en ses biens^ ilz s'en rient et disent que tout 
cela n'est que bon: et que nous plaindre de cçluy qui Ta faict, ce seroit 
contester contre Dieu. Mais si on leur attouche seulement le petit doigt^ 
ilz oublient toutes ces belles raisons et se desbordent plus en cholere 
que nulz autres. » La conclusion en est : « Puisque Dieu est l'au- 
teur de toutes choses, il ne faut plus discerner entre le bien et le mal : 
mais dire que tout est bien faict, moyennant que nous ne facions scru- 
pule de rien. En Dieu n'habite point de péché; il faict toutes choses et 
ce qu'il fait tout est bon. » Croire à l'existence du mal est donc la pUis 
grande erreur de l'esprit humain; sur ce point « la science de l'homme 
est follie devant Dieu *. »» 

Cependant, à côté de ces propositions qui excluent absolument la 
notion du mal de ce système, nous en rencontrons d'autres qui établis- 
sent la réalité du mal comme fondée sur l'activité et la volonté mêmes 
de Dieu. «Dieu a créé l'homme avec une inclination mauvaise et une 
nature vicieuse. Quand Calvin dit que la malice qui est en nous et au 
diable n'est point une chose essentielle créée de Dieu, mais advenue par 
corruption : ie luy repon qu'il contredit à Dieu. Le péché qu'on appelle 
vulgairement originel, n'est point pris de nostre premier père Adam : mais 
est en nousmesmes par le seul Dieu créateur de l'esprit et qui nous a 
donné une naturelle inclination a mal. « Prétendre, le contraire, serait 
« faire Adam nostre créateur. Par ce moyen Dieu ne serait pas créa- 
teur du tout. Dieu nous a donné ceste nature vicieuse pour apparoistre 
seul bon. Dire que l'homme n'a point esté créé mauvais et avec malice 
naturelle, ce serait impieté grande et blasphème, en faisant la créature 
semblable au Créateur et esgalle en justice avec luy*. » Le cordelier de 
Rouen excepte cependant de la règle commune Jésus-Christ « qui pour 
vray seul a esté conceu et nay sans péché, et qui ne seut jamais aucun 
vice, ny aucune inclination en maP.« A la prédestination de Calvin 
ce dernier opposait une prédestination d'un genre tout particulier: 
X Soubz ombre de la prédestination il tasche d'anéantir tellement 
l'homme que les reprouvez ne font rien à leur perdition. C'est Dieu qui 
besongne en tous non seulement le bien^mais aussi le péché et l'ini- 
quité*. " 

A Fappui de cette manière de voir, les Libertins invoquaient 

1 Calvin, o. c, 184, 235; — Contre un Cordel. de R.j 345. 

•-^Calvin, CknUre un Cordel. de if., 847, 353, 355; — Farel, o, c, 57, 116 et b. 

^Farel, o. c, 58. 

* Calvin, .Contre un Cordel.^ de 5., 347. 



l36 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

quelques passages bibliques*, bizarrement interprétés, et avant tout 
le récit de la Genèse qui leur permettait d'attribuer à Dieu la création 
des ténèbres aussi bien que ceUe de la lumière : « Si la créature a esté 
naturellement bonne en sa création, Moyse n'aurait pas bien escrit la 
création des choses faites de^ le commencement : car il nous baille pre- 
mièrement la création tant du ciel que de la terre, et dit que la terre a esté 
vaine et vuide et ténébreuse des le commencement : et après Dieu a fait 
la lumière qu'il a mise pour enluminer ciel et terre, nous monstrant 
mystiquement, s'il est une fois donné aux literaux d'entendre ce que 
l'esprit dit aux congrégations, que toutes les créatures tant du ciel que 
de la terre, anges et hommes, ont esté et seront en leur première créa* 
tion ténébreux et sans lumière, par la vraye lumière qui enlumine tout 
homme venant en ce monde, qui est lesus Christ*. » 

Il y a entre ces deux séries d'idées une opposition évidente. D'un 
côté nous lisons que tout ce que Dieu fait est bon, de l'autre que Dieu 
est l'auteur direct du mal. En maints passages les écrivains de la secte, 
pour sauver au moins les apparences sur un point aussi important que 
la sainteté de Dieu, avancent que si « Dieu a fait l'homme malicieux 
et le diable quant et quant, en ce faisant il n'a point fait mal'; ». 
mais il ne réussissent pas à prévenir le reproche de contradiction que 
Calvin leur adresse en termes énergiques. Devrons-nous en conclure 
qu'il n'a existé dans leur esprit aucun lien entre ces deux ordres de 
pensées, inconciliables à première vue ? Ici Farel nous vient en aide 
en ajoutant à l'un des passages cités tantôt une proposition très- 
importante pour l'intelligence de la doctrine des Libertins : « Dieu 
est divers à soy en tant qu'il est autre en ce monde qu'au ciel. »» Ici 
donc comme chez les sectes précédentes et chez les docteurs du moyen 
âge, dont nous avons retracé l'enseignement, c'est dans la sphère 
métaphysique qu'il convient de chercher la solution de l'antithèse entre 
le bien et le mal, en faisant des notions de substance et d'accident le 
contenu unique des principes opposés de la morale. « Dieu est divers à 
soy, «♦ en d'autres termes l'esprit absolu s'est diversifié en lui-même en 
sortant de son unité au moment de la création du monde visible et 
invisible. Le premier degré de cette effluve de la divinité hors d'elle- 
même a été la nature consciente de Dieu, résidant dans les trois 
personnes de la Trinité, forme concrète, limitée et imparfaite de 

1 Entre autres Esaïe, 45, 7; Lament 3, 38; Ephës. 2, 3. 
^Farel, o. c., 54. 
^Calvin, o. c., 351. 



j 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. lij 

la vie divine : cet échelon manque ipi dans l'harmonie du système; 
mais nous rencontrons celui qui le suit immédiatement et qui le pré- 
suppose^ à savoir que Thomme a été créé à l'image de la nature divine 
et possède en lui le caractère contingent inhérent à cette nature de- 
puis qu'elle est sortie de l'unité primitive, « L'homme qui a esté 
créé à l'image de la très saincte Trinité, a esté créé avec triple ma- 
lice, triple outrecuidance et présomption, avec l'outrecuidance de la 
propre justice, de la puissance et de la folle sapience *. » Ces termes 
d'outrecuidance et de présomption ne désignent dans le langage des 
sectaires que la tendance de l'être individuel et fini à persister dans son 
caractère particulier, à s'attribuer une existence et une activité propres, 
au lieu de s'élever au-dessus de cet état de différence et de rentrer dans 
l'être infini par le sacrifice de la personnalité. Ici-bas Dieu se manifeste 
à lui-même sous la forme passagère des créatures visibles; en lui- 
même il demeure dans une unité inaltérable : voilà ce que le cordelier de 
Rouen exprime par ces mots : «Dieu est divers à soy en tant qu'il est ' 
autre en ce monde qu'au ciel.» De cette manière l'unité est rétablie 
dans l'enseignement des Libertins. 

La nature humaine et le monde visible ne sont en eux-mêmes que 
des phénomènes sans consistance; mais l'homme s'attribue ainsi 
qu'au monde qui l'environne une existence réelle et. autonome: illu- 
sion funeste, qui tient à l'imperfection de sa nature, et dont le siège est 
sa pensée défectueuse, ou, suivant l'expression favorite des Libertins, 
le cuider. Les Libertins «composent l'homme de son corps et d'un cui- 
der, disant que l'homme naturel a son ame tenant du diable et du 
monde *. » Le péché, suivant leur manière de voir, n'est que l'erreur 
de l'esprit humain, naturellement limité et fini, qui s'arrête et se com- 
plaît dans cet état d'imperfection originelle. S'imaginer être une per- 
sonnalité réelle et active, au lieu de ne voir dans ses actes que l'action 
directe de Dieu, « penser foire quelque chose, c'est le péché de Sodome. 
Combien que les malins ne facent rien, si estiment ils opérer et faire de 
soy-mesme tout ce qui est fait. Et ceste outrecuydance et présomption 
est proprement leur péché. C'est le péché de Sodome de faire ou estimer 
Dieu estre passif et endurant et la créature active. Dieu n'est blasphémé 
sinon quand nous présumons de nostre sagesse, de nostre mérite, et de 
nostre franc-arbitre. Le péché a est^ pardonné à Pierre, parcequ'il a 
cogneu et confessé que ce n'estoit il pas qui peut rien faire ne qui eut 

iFarel, o. c, 117, 133, 134; — Comp. Calvin, o. c, 348. 
^Calvin, Contre la secte des Lib.^ 181. 



l38 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

rien faict. Au contraire le péché n'a point esté pardonné à Judas^ d'au- 
tant qu'il s est glorifié en sa puissance, disant : Tay trahi le sang inno- 
cent*. » Quelque diverses que soient les formes sous lesquelles le 
péché se rencontre, c'est toujours dans cette prétention de l'homme à 
une activité particulière et à une existence individuelle au sein de 
l'Esprit universel qu'elles trouvent leur origine. Le mal ne réside que 
dans le sentiment de la personnalité : «* Il n'est demeuré que l'ame 
vivante a l'homme après le péché, n dit l'auteur de la Lunette des Chres^ 
tiens, et Pocques exprime cette idée sous une forme encore plus nette 
en engageant ses lecteurs à «laisser le viel Adam, c est-a-dire nostre 
ame vivante*, « Adam et Eve n'avaient pas conscience avant la chute 
d'être diflférens de Dieu; ils ne se sentaient pas hommes, et ne possé- 
daient aucune volonté propre. « Ilz ne veoyent point leur vouloir, et 
n'estoient point vergougneux de leur humanité, Ilz ne veoyent point 
leur péché : mais quand ilz veoyent péché, il leur fut imputé à péché, 
et l'homme a esté tourné en vanité', n La chute n'a donc été que la 
coiiscîence d'une existence propre et d'une volonté particulière s' éveil- 
lant en des êtres confondus jusqu'à ce moment avec Dieu en une 
essence infinie, ou, si l'on approfondit tant soit peu cette idée, la rup- 
ture primordiale de l'unité divine, lors de la révélation de Dieu à 
lui-même. 

« Il n'y a en l'horfime que le cuider : qui est autant à dire que tout 
n'est qu'un songe et resverie^. »» Tous les objets auxquels l'âme s'ar- 
rête ici-bas, ou qui remplissent son intelligence, tous les sentimens qui 
l'agitent, ne sont que vanité et qu'illusion, car elle n'est elle-même qu'illu- 
sion. M Hz prennent le diable, le monde, le péché pour une imagination 
qui n'est rien. Et disent q^ue l'homme est tel jusqu'à ce qu'il soit 
refondu en leur secte. Pour ceste cause ilz comprennent toutes ces 
choses en un mot : assavoir cuider. Voulans signifier que ce ne sont que 
phantaisies frivoles qu'on conçoit quand on a quelque opinion du 
diable ou du péché. Et non seulement ilz parlent du diable comme des 
anges, les tenans comme inspirations sans essence : mais ilz veulent 
dire que ce sont vaines pensées lesquelles on doit oublier comme 
songes. Touchant du péché ilz ne disent pas seulement que ce soit une 

privation du bien : mais ce leur est un cuider qui s'esvanouist et est 

• 

• Farel, o. c, 4; — Calvin, Contre un Cordel^ de -K., 348, 849, 353, 360. 
^ Calvin, Contre la secte des Lib.y 246, 238. 

3 Calvin, o. c, 237. 

* Farel, o. c, 18. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. . 1 39 

m 

aboly quand on n'en fait plus de cas. En ceste façon ceux cy pretendans 
à oster la discrétion du bien et du mal^ enseignent qu'on ne doit plus 
amuser à cuider^ veu que le péché est aboly, et que c'est folie de s'en 
plus tourmenter comme si c'estoit quelque chose. Le péché, le monde, 
la chair, le vieil homme ne leur est autre chose que ce qu'ilz appellent 
cuider. Ainsi moyennant qu'on ne cuide plus, on ne pèche plus à leur 
compte. Or en ce cuider ilz comprennent tout remords de conscience, 
tout scrupule : bref tout le sentiment qu'a un homme du jugement de 
Dieu *. » Le mal ne consiste donc pas dans l'acte extérieur, mais dans 
l'idée que l'on se fait de cet acte. Croit-on, en le commettant, que l'on 
agit personnellement, dans ce cas le péché existe; se dit-on au contraire 
que c'est à Dieu et non à soi-même qu'il faut l'attribuer, alors l'on ne 
pèche pas quoi qu'on fasse. « Penses-tu faire aucune chose? s'écrie le cor- 
delier de Rouen : n'est-ce pas Dieu qui fait tout? s'il feit tout, donc il 
n'y a autre que lui qui face rien. Or Dieu ne peut mal faire, et puis- 
qu'il est question qu'on dit qu'il y a des choses mal faites, il faut que 
c'est à cause du cuider et présumer*. »» Le péché n'existe donc que 
dans notre imagination, et le sentiment qu'il éveille dans notre cœur, 
le remords, n'est qu'illusion. Ne plus faire aucun cas du péché, ne s'en 
plus tourmenter comme s'il était quelque chose, ne voir dans les révoltes 
de la conscience que la manifestation de notre être imparfait et limité à 
laque^e il ne faut pas s'arrêter, en un mot abolir la conscience morale 
individuelle comme un obstacle sur le chemin de la perfection, tel est 
le devoir de l'homme qui veut atteindre le but de l'existence. Pour 
s'affranchir du mal Ton n'a donc qu'à renoncer au cuider. Cet affran- 
chissement se fait par Jésus-Christ : « Hz composent lesus de l'Esprit 
de Dieu qui est en nous tous, et de ce qu'ilz appellent le cuider ou le 
monde. lesus Christ n'est pas mort en la croix, mais le cuider seule- 
ment'. " Si donc l'on dit que le Seigneur est mort sur la croix, cela 
signifie, selon leur opinion, que le cuider est mort en lui, que Jésus 
s'est délivré de l'illusion d'être une personne réelle pour ne plus se re- 
connaître que comme l'Esprit universel de Dieu. Il faut bien avouer 
que, d'après cette théorie, l'exception admise tantôt en faveur de Christ 
pour sauver les apparences relativement à sa sainteté, disparaît complè- 
tement: Christ a commencé par avoir le cuider, c'est-à-dire il a connu 
le péché comme tout autre membre de l'humanité. La mort sur la croix 

• Calvin, o. c, 181, 201. 

2 Farel, o. c, 189. 

3 Calvin, o. c, 198. 



•s ■ 



140 • LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

n est que la représentation symbolique de cette mort intérieure. Jésus 
détruisant le cuider dans son âme a sauvé l'humanité en ce sens qu'il a 
laissé aux hommes un modèle à suivre en leur offrant dans sa propre 
existence l'exemple de la sanctification. « Ilz constituent toute nostre 
rédemption en cela, que lesus Christ ait esté comme un patron seule- 
ment auquel nous contemplions les choses que l'Escriture requiert à 
nostre salut. Il est vray que pour colorer la villanie de leur doctrine, 
ilz useront bien de plusieurs belles sentences, comme voulans magni- 
fier sa vertu. Mais le tout revient là, que ce qu'il a faict et souffert 
n'est qu'une farce ou une moralité jouée sur un echafaud. Exemple : 
Quand ilz disent que lesus Christ a aboli le péché, leur sens est, que 
c'est d'autant que lesus Christ a représenté ceste abolition en sa per- 
sonne. Quand ilz disent que la mort est vaincue, c'est parceque lesus 
Christ a joué en la croix le personnage de celuy qui l'enduroit. Ilz font 
lesus Christ comme une image ou un patron, oti sont figurées les 
choses requises à nostre salut*. » Ce modeste rôle d'exemple n'épuise 
cependant pas la notion que les sectaires se faisaient de l'activité ré- 
demptrice du Seigneur. A vrai dire, nous ne sommes pas libres, suivant 
eux, de suivre ou non cet exemple. Le salut des hommes, c'est-à-dire 
leur retour dans l'unité divine, est le résultat non de la liberté morale, 
mais d'une nécessité métaphysique. Christ, d'après cette manière de 
voir, n'est plus une individualité isolée qui laisse à ses frères un modèle 
à suivre par le fait qu'elle s'élève à la conscience de son identité 
avec Dieu; il est le représentant du genre humain tout entier, la per- 
sonnification de la nature humaine, la totalité des individus terrestres. 
Son retour dans l'unité divine implique celui de tous les homhies, 
« Puisque Christ a esté taict tout homme prendant nature humaine, et 
qu'il est mort : peut-il encore mourir cy bas? Ce seroit grand erreur 
d'ainsi le croire. Car il est mort et ressuscité : et faut croire qu'il n'a 
laissé nulz de ses membres sans estre mortz avec lui et mesme ressus- 
citez. Et par ce est il escrit que nous sommes tous membres de Christ. 
L'Esprit de celuy qui a ressuscité lesus Christ des mortz hatite en vous 
puisqu'il est mort pour tous, et qu'il dict qu'il a esté tout homme et qu'il 
est mort pour tous, pour et a fin que ceux qui vivent ne vivent plus en 
eux-mesmes. Nous sommes tous'Christz, et ce qui a esté faict en luy, il 
a esté faict en nous. Nostre seigneur lesus est le seul homme auquel 
nous sommes tous : et puis qu'il est le dernier, il n'y a plus d'homme 
que luy". » Christ, l'homme universel, se retrouve donc en tous les 

1 Calvin, o. c, 199. — a Calvin, o. c, 230, 199, 233, 246. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. I4I 

hommes. Une ère nouvelle a commencé pour Thumanité depuis le jour 
où a retenti du haut de la croix cette parole : tout est accompli. L'ac- 
complissement de toutes choses se réalise dans la secte des Libertins. 
Auparavant les hommes vivaient sous le joug du péché^ car ils avaient 
la notion du péché, suivant qu'il est écrit : « Celuy qui voit péché, 
péché luy demeure, et la vérité n'est point en luy (Jean IX, 41). Main- 
tenant nous sommes vivifiés avec le second Adam, qui est Christ, ne 
plus voyant le péché, pour veu qu'il est mort *. » Les Libertins pous- 
saient fort loin dans la vie journalière l'application de ce principe 
de l'identité de l'homme et de Jésus-Christ : « Quintin se courrouce 
quand on luy demande comment il se porte. Comment, dit-il, lesus 
Christ se peut il mal porter? Quand les autres sont en affliction, ilz 
font des robustes; disans, que c'est blasphémer de se plaindre ou de 
faire semblant de rien sentir. Comme une fois i'estois présent quand 
Quintin dict à un homme fort malade, qui avoit seulement dict : Helas I 
mon Dieu, que je me sens mal, ayde moy : Vore dia ? est che bien 
parlé chela ? de dire que Christ se porte ma ? tou le ma n'est y mye 
passé en ly? c'est y mye en la gloire de son père? est che la tout che 
que vous avezapprin? Mais quand Dieu les essaye, ilz sont tout esbahis 
de se trouver hommes differentz du Filz de Dieu, ou pour le moins de ne 
trouver pas en eux cest idole qu'ilz avoyent forgé en l'air. Comme il y 
en avait un l'esté passé à Coulongne, qui disoit en plourant : Com- 
ment? faut-il que ie souffre encore, veu que tout est consommé ?" » 

Christ ayant aboli le cuider, réellement en lui-même et virtuelle- 
ment dans tous les hommes, «il n'y a plus de diable ne de monde 
selon leur opinion*. » La fatale illusion qui retenait l'âme humaine 
dans le domaine de l'imperfection et du fini se dissipe; le néant de la 
distinction du bien et du mal et de l'existence des créatures visibles 
apparaît à tous les esprits disposés à s'élever à Dieu. Avant de parve- 
nir à la conscience de son identité avec l'Esprit de Dieu, l'homme doit 
passer par la voie de la régénération et de la mortification. « La régé- 
nération est de revenir en Testât d'innocence auquel estoit Adam de- . 
vaut qu'avoir péché. Pour ce que le péché d'Adam a esté de manger du 
fruict de la science du bien et du mal; ainsi mortifier le vieil Adam, 
c'est de ne plus discerner comme si on avoit congnoissance du mal , 

* Calvin, o. c, 234, 238. 

3« Que dite^-YoïiB? Est-ce bien parle cela? De dire que Christ se por*>e mal? Tout 
le mai n*est-il pas passe en luy? ITest-il pas en la gloire de son përe? Est-ce 
là tout ce que vous avez appris?» (Calvin, o c, 199). 

3 Calvin, 0. c, 201. 



142 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

mais se laisser mener par son sens naturel^ comme un petit enfant. Si 
un homme pensant à ses fautes en a desplaisance et en est contristé^ 
ils disent que le péché règne en luy^ et qu'il est détenu captif par le sens 
de la chair. Au lieu d'exhorter les povres pécheurs a doleance pour 
leurs méfaits, le cordelier les enseigne de se reiouir, puisqu'il plait a 
Dieu, et que tout ce qui lui plait est bon*, n Si pour les Libertins la 
régénération consiste à oublier la connaissance du bien e: du mal ac • 
quise par les premiers hommes, la mortification est le renoncement à la 
volonté et à l'activité propres, pour se laisser mener par Dieu et recon- 
naître que tout est bien, puisque c'est Dieu qui fait tout- « La morti- 
fication est de se laisser mener, et puis dire que tout va bien, car 
Dieu l'a fait. Ceux qui sont mortifiés ne disent autre chose si non : 
Père éternel, ta bonne volonté soit faicte en toutes choses I n'ayant 
aucun vouloir, mouvement ne rien, laissant Dieu besongner, sans re- 
garder a rien qui soit, puisque Dieu ne peut mal faire, ains doit estre 
loué en tout ce qu il faict. Oster donc le cuider et laisser besongner 
Dieu. Soyez comme instrumentz mortz et passifz, iamais ne pécherez; 
quelque apparence qu'il y ait, il n'y a point de mal. Ce qjie Dieu a or- 
donné éternellement sera faict : on n'y peut adiouster ne diminuer, 
changer, avancer ou retarder. lesus n'a rien souffert, combien que les 
Juifs pensent l'avoir mis a mort : et les Chrestiens sont bien folz de 
croire ainsi, lesus estant instrument mort et passif, et laissant beson- 
gner Dieu comme il luy plait; il est ioyeux et content de tout, il ne se 
plaint de rien, et ne dit autre chose sinon: Père éternel, que ta 
bonne volonté soit faicte en toutes choses I Et combien qu'il semble a 
ceux qui iugeant selon la chair et selon la face du dehors que Moyse, 
losué, Phinées et plusieurs autres soyent tombez en homicide comme 
Caïn et ayent péché : touteffoys devant Dieu, il est certain qu'ilz n'ont 
point péché, et qu'ilz ne sont point homicides : car ilz estoyent mortz, 
ie dy mortifiez, et pourtant Dieu opérait en eux comme par son ins- 
trument mort et passif qui n'eust peu contredire a l'ouvrier, faisant 
d'eux a son plaisir. Et si aucuns sont ainsi mortifiez, ie ne veux 
point considérer de péché en eux, quelque œuvre qui puisse ap- 
paroistre devant mes yeux : mais le seul Dieu cognoit ceux qui sont 
de ceste sorte,' et, puisque nous ne les cognoissons, n'en iugeons ny 
en bien ny en mal, et laissons faire le magistrat qui iuge par dehors. 
Ceux qui sont en Christ, ayans la sapience de foy, recongnoissent bien 
par tout les oeuvres de Dieu et ne s'émerveillent de rien, faisant leur 

ï Calvin, o. c, 200, 201; — CorUre un Chrdd, de ^., 349. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. 148 

profit de tout, recongnoissant que tout est du vouloir et providence de 
Dieu *. » Sortis du « jardin de volupté » dans lequel ils trouvaient 
leur bonheur à vivre et à agir par eux-mêmes, les hommes sont désor- 
mais de " nouvelles créatures, parce qu'ilz sont délivrez de cuider et 
par ainsi n*ont plus de péché en eux. Les esleux mortifiez ne font 
rien que tout bien, quoy qu'ilz facent, car ilz ne font rien et Dieu 
opère tout en eux. » De plus, incapable de tomber lui-même dans le 
péché, le chrétien parfait ne sait également plus reconnaître le péché 
dans les actions des autres hommes; la «charité»» qui Tanime envers 
le prochain « couvre la multitude des pechéz et ne voit point de péché, 
car elle a tout destruit par ce commandement souverain : Aymez 
l'un l'autre *. »» Il laisse «besongner»» Dieu, ne s'étonne de rien, ne 
se plaint de rien, car ce serait « contester contre Dieu; »» en cas de ma- 
ladie, il n'a pas recours à la médecine, car ce serait « manquer de con- 
fiance en la volonté divine; »» pareillement il condamne toute la po- 
litique : ** ce luy est un blasphème exécrable , un grand outragcf 
contre Di«u, une meschante infidélité de s aider de loix humaines pour 
le gouvernement du monde, d'autant plus que Dieu est suffisant de le 
régir par sa présence •. n Quand il voit commettre un crime, il ne 
s'en émeut pas, persuadé que l'auteur en est l'Esprit universel, et que 
par conséquent il n'y a pas de crime. Coïncidence digne de remarque : 
le panthéisme, comme le déisme, aboutit en dernière analyse au fata- 
lisme. Parties de conceptions de la divinité diamétralement opposées, 
les deux tendances spéculatives se rencontrent à la fin de leur carrière, 
et proclament le même principe du quiétisme ou de l'inertie morale 
de l'être individuel au sein du monde, l'une au nom de l'immanence 
de Dieu dans l'univers, l'autre au nom de sa transcendance absolue 
au-dessus des créatures. Que la personnalité humaine se sente écrasée 
par une loi extérieure à elle et infiniment élevée, ou qu'elle sente s'é- 
vanouir toute existence et toute activité propres dans son identifica- 
tion avec cette loi, la conséquence est la même. Aucune de ces deux 
tendances, prise isolément, ne saurait donc créer une vie spirituelle 
qui satisfît l'âme de l'homme, car il leur manque à la fois le principe 
de toute religion et de toute morale, la vraie notion de Dieu jointe à 
la vraie notion de la personnalité humaine. 

•Calvin, Contre un Cardel. de -B., 356; — Farel, 0. 0., 177, 189, 6, 6; — Calvîn, 
Contre la secte des lAb.^ 231 . 
«Calvin, Contre la secte des Lib., 201, 237, 240; — Farel, 0. c, 4. 
3 Calvîn, o. c, 243. 



• * 



J44 ^^ UBExnxs SraUTCELS. 

Lliomme parfaitement mortifié ne mourra j^os; dès ce monde ^ U 
vit au sein de Dieu : • Par cet e^nit de rénovation^ dit Pocques^ îe 
suis relevé de mort et vivifié avec Christ, et les oaivres de la loy me 
sont passées, et suis appelle avec les anges, et faict Filz de Dieu et héri- 
tier d'immortalité et membre de Christ, et noz corps temples du sainct 
Esprit et nos âmes les images et les lieux secretz de la divinité ^ - 
Étant un avec Christ, il est déjà mort et ressuscité avec lui : c Ilz se 
mocquent de toute l'espérance que nous avons de ressusciter, disant 
que ce que nous attendons est desia advenu. Si on leur demande com* 
ment, c'est que l'homme sache que son ame n'est que l'Esprit im- 
mortel qui est toujours vivant au ciel : et que lesus Christ par sa mort 
a aboly le cuider, et par ce moyen nous a restitué la vie qui est de 
congnoistre que nous ne mourrons pas. Ces misérables ne mettent rien 
en l'homme qui soit créé que le corps : l'ame et l'esprit selon iceux 
n'est point créé et n'est point créature. Ilz disent que l'homme selon 
*son corps est venu de rien, car il a esté formé de la terre, et la terre 
est venue de rien. Par quoy il faut que le corps qui est venu de rien 
retourne à son rien, c'est à la terre, et l'esprit qui est tout, à son tout, 
c'est a Dieu de qui il est. Et telz personnages n'ont d'autre ré- 
surrection, fors que l'esprit retourne à Dieu, car il est Dieu, et sera 
congncu tel quand rien sera tourné en rien. Alorz nos corps seront 
comme cendre esteincte : mais l'esprit sera comme l'air clair et espars 
comme la nuée *. » Tous les hommes arriveront à la vie éternelle. 
Il est bien question quelquefois de diables et d'enfer dans ce qui nous 
reste des écrits des Libertins; mais il est hors de doute qu'ils n'ont 
pas admis sérieusement ces deux points de doctrine, qui ne rentrent 
pas dans l'ensemble de leur enseignement. « Quand bon luy semble, 
dit Calvin du cordelier de Rouen, il confesse qu'il y a des diables; et 
en tournant la main, il change de propos, et dit que le serpent dont 
parle Moyse n'estoit point le diable '. » Quand le corps se dissout et 
tombe dans le néant, " l'esprit est resioinct à l'essence de Dieu, telle- 
ment qu'il n'y demeure qu'un Esprit seul*. ». 

Cette doctrine de l'identification essentielle de l'homme et de l'esprit 
de Dieu leur paraissait fondée dans l'histoire des révélations divines; 
ils la considéraient comme le principe d'une nouvelle et dernière pé- 

1 Calvin, 0. c, 228. 

«Calvin, o. c, 3S1, 227; — Farel, o. c, 228. 
8 Calvin, Contre un Oordel. de i?., 854. 
4 Calvin, Contre la ieote deê Lib.^ 221. 



j 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. 145 

riode du développement de Thumanîté. Partisans de la théorie des trois 
âges^ ils interprétaient la transfiguration de la même façon que l'avaient 
fait les sectaires de Bruxelles au commencement du quinzième siècle : 
•* Moyse estoit la loy ancienne^ dure et importable, lesus Christ la loy 
douce, gracieuse et traictable; Helie estoit le dernier, signifiant la fin 
du monde, comme il monstra en son partement en un chariot ardent 
plein de feu, appelé double esprit, et par lequel nous sommes consom- 
mez hors de ce monde terrestris. Et pourtant disoit lesus Christ par 
saint lean : le voiz un nouveau ciel et une nouvelle terre. Cestoit le 
monde, lequel estoit desia fine: non pas en tous, comme il n est à pré- 
sent. Le monde est fine pour ceux lesquelz sont en Christ, et ne vivent 
plus selon la chair *.« Les Libertins se croyaient appelés à inaugurer 
cette troisième période, celle du Saint-Esprit ou d'Élie; ils enseignaient 
que le «dernier temps» était venu*. Dépositaires d'une révélation 
supérieure aux révélations des âges précédens contenues dans les Écri- 
tures, ils s'attribuaient le privilège de l'inspiration immédiate de Dieu 
pour justifier leurs doctrines particulières et la liberté qu'ils s'arro- 
geaient dans l'explication des livres saints. C'est ainsi que le cordelier 
de Rouen déclare «« qu'il a sa doctrine de Dieu et non des hommes, 
qu'en tout ce qu'il a escrit il n'y a rien que tout ne soit de Dieu, qu'il 
a escrit l'exposition de l'Apocalypse sans avoir aucun livre que sa Bible, 
sans se régler a aucun qui Fait exposée par devant luy, et n'a demandé 
autre ayde que le seul Dieu'.» A côté de cet appel à l'inspiration 
directe, nous trouvons aussi chez les sectaires un appel au témoignage 
dt la Bible. Ils usaient surtout de ce dernier argument en faveur des 
âmes ignorantes, gagnées aux doctrines des réformateurs, pour les- 
quelles un passage des Ecritures, amené à propos, devait avoir le plus 
grand poids. Dans ce cas, ils se donnaient une très-grande peine pour 
cacher à leurs lecteurs leur parfaite ignorance en matière théologique. 
Lé cordelier de Rouen, pour paraître plus savant aux lecteurs de son 
Bouclier de défense, entremêla son discours de citations latines; il 
poussa même l'audace dans son Dialogue jusqu'à faire semblant de 
savoir l'hébreu*. Malheureusement pour lui, Calvin était là pour 
faire justice en quelques mots de ses étymologies aventureuses et pour 
relever Texiguité de ses connaissances scripturaires. — Cependant, s'ils 

* Calvin, o. c, 229. 

a Calvin, o. c, 237. 

sParel, o. c, 16. 

♦Farel, o, c, 238; — Contre un Cordel. de H,, 35 et s. 

|0 



146 ' LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

invoquaient ainsi le témoignage des Écritures^ ce n'était nullement 
pour se soumettre à leur autorité. Quelle valeur, en effet, pouvait avoir 
la parole écrite pour des gens qui considéraient leurs fantaisies subjec- 
tives comme le dernier mot de la révélation? Pour eux, la Bible ne 
renfermait qu'une partie de la vérité, en quelque sorte les assises rudi- 
mentaires de la révélation; ils aflSrmaient posséder en eux-mêmes la 
plénitude de la connaissance divine par leur union avec l'Esprit saint. Ils 
se trouvaient ainsi portés à la fois à ne parler qu' avec dédain des Écritures 
et à chercher dans la parole écrite l'image lointaine de la doctrine par- 
faite suggérée par la parole intérieure. Nous les voyons d'un côté reje- 
ter les Écritures comme pleines d'erreurs, comme étant la lettre qui 
tue; de l'autre, interpréter ces mêmes Ecritures par ht méthode allégo- 
rique, afin d'y retrouver leur propre enseignement. <« Hz se moquoyent 
apertement, dit Calvin, quand on leur alleguoit l'Escriture, ne dissi- 
mulans point qu'ilz la tenoyent pour fable. Bien est vray que ce pendant 
ilz ne laissoient pas de s'en servir s'il y avoit quelque passage qu'ilz 
peussent destourner en leur sens. Mais ce n'es toit pas qu'ilz y adious- 
tassent foy : ains seulement pour troubler les simples et les esbranler 
pour les gaigner plus aysement. Si on repliquoit en alléguant quelque 
passage, ils respondoyent que nous ne devons pas estre subiectz à la 
lettre qui occist, rpais suyvre l'Esprit qui vivifie. L'Escriture, prinse 
en son sens naturel, n'est que lettre morte et qui occist: il la faut lais- 
ser pour venir à l'Esprit vivifiant*.»» Ils se permettaient même de 
rejeter, suivant leur bon plaisir, certains passages des Écritures, par 
exemple la prière de Jésus à Gethsémané « comme délaissée de celuy 
qui escrit aux mortifiez: c'est de sainct Jean, qui n'a point escrit la 
prière du jardin*.»» L'aversion qu'ils éprouvaient pour les livres sa- 
crés, ils rétendaient à ceux qui restaient fidèles à la doctrine de la parole 
de Dieu. Ils disaient des partisans de la réforme, «qui en vertu de l'Es- 
prit de Dieu parloyent comme contiennent les sainctes Escritures, que 
le diable et le maling esprit parloit en iceux, »• et ils poussaient leur 
haine jusqu'à témoigner contre eux quand la persécution les frappait : 
« Il y avoit à Paris un qui se portoit en vray serviteur de Dieu en ses 
prédications;»» quand cet homme eut été jeté en prison, «maistre 
Quintin ouvrit sa bouche puante disant : Il doit mourir, il a presché la 
Loy, la Loy tue, il doit donc estre tué*. »» En d'autres occasions, au 

* Calvin, Contre la secte des lAb,, 173 et s. 
aParel, o. c, 308. 
8Parel, o. c, 446, 52. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. I47 

contraire^ ils cherchaient à interpréter le 'texte biblique dans le sens de 
leur propre doctrine, en vertu du privilège qu'ils s'attribuaient de la 
véritable intelligence des Ecritures. Ils trouvaient à la parole divine un 
double sens^ un sens littéral et un sens spirituel; ce dernier était, sui- 
vant eux, le seul vrai, car « Dieu qui est esprit ne parle rien qui n ait 
un sens spirituel autre que ne contient le sens comprins en la lettre. 
Quand ilz ont veu, dit Calvin, que les bons cueurs avoyent en detes- 
tation un tel sacrilège que de fouler la sacrée parole de Dieu aux pieds : 
suyvant l'article de leur foy qu'il est expédient d'estre double de langue, 
ilz se sont vestus de cette fourrure, soubz laquelle ilz se cachent main- 
tenant : ce est de ne point faire semblant de reiecter l'Escriture saincte, 
mais en l'acceptant la tourner et transformer en allégories. Hz nous 
veulent introduire une façon de faire de l'Escriture un nez de cire ou 
de la démener comme une plotte : car il n'y a pas non plus de fermeté 
aux allégories qu'aux bouteilles que font lespetis enfans avec un festu^» 
La secte des Libertins parut à Farel plus dangereuse que celle des 
Papistes, " car le Papiste confessant qu'il y a un sens literal et histo- 
rial, il ne condamne point ce sens là; mais le Libertin disant qu'en 
toute l'Escriture il y a double sens, un literal et l'autre spirituel: il 
condamne le literal et ne reçoit que celui qu'il appelle spirituel*.»» Ce 
qui leur donnait, suivant leur opinion, le droit d'interpréter ainsi 
l'Écriture, c'est la possession de l'Esprit saint, seul capable d'inspirer 
aux hommes le sens figuré, caché sous le sens apparent et appelé pour 
ce motif - double Esprit. »» Par ce double Esprit, dont la venue est pré- 
figurée dans l'Ancienne Alliance par le «chariot ardent et plein de feu »» 
d'Élie, « nous sommes consommez hors de ce monde terrestre,» c'est- 
à-dire l'intelligence des vérités supérieures nous est ouverte, et nous 
sommes transportés dès maintenant au sein des mystères de la vie 
divine. « Regardez, s'écrie Pocques, voicy le temps que le disciple 
Helie demandoit double esprit : et estoit ce que disoit lesus Christ a ses 
disciples : l'ay encore quelques choses à vous dire; mais maintenant 
ne le pourriez porter •.»» En réalité, l'Écriture a été écrite sous l'in- 
fluence de cet Esprit de la double interprétation; mais à eux seuls il est 
donné de l'y reconnaître. A ceux qu'enchaîne la lettre écrite, l'Ecriture 
ne présente que l'ombre de la vérité; à ceux qu'éclaire l'Esprit, elle 
présente le trésor entier de la connaissance divine. L'autorité de la 

* Calvin, o. c, 174 et s. 
2Farel, o. c, 39. 
8 Calvin, o. c, 23G. 



1 



148 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

Bible ne peut que gagner, suivant eux, à cette méthode d'interpréta- 
tion, car il est possible ainsi d'écarter des livres saints tout reproche 
d'erreur, et d'effacer toutes les taches qui ternissent la mémoire de quel- 
ques-uns des personnages de l'histoire sacrée. «Le cordelier de Rouen, 
raconte Farel, se dit le plus cognoissant et plus parfait annonciateur 
de l'Evangile et de la paroUe de Dieu qui onc feust ny a Genève, ny en 
tout le pays. Les docteurs évangéliques, comme il dit, n'ont donné 
que le laict, et ne sont que literaux et faillans, ne sachant que le bap- 
tesme d'eaue et rien du feu ; » lui-même, au contraire, est " un homme 
tout spirituel; il donne la viande parfaite et ferme, et il n'a dit, ny 
escrit aucune chose que toute vérité et sans faute aucune. Ce cordelier 
en son iargon dit que Abraham par une mesme paroUe a menty devant 
les infidèles entendans la seule lettre, et a dit vérité devant les fidèles 
entendans l'esprit de son dire, qui affermoit que Sara estoit sa sœur. 
Disant un peu après : Abraham donc figurant lesus Christ, disant de 
son espouse Sara figurante l'Eglise de Christ qui est son espouse et sa 
sœur.... Abraham par une mesme paroUe a menty et a dit la vérité : 
menty à Pharao, aux Egyptiens, et Abimelech roy de Gerar, qui 
estoyent infidèles, et a qui Dieu a youlu qu'Abraham ait menty : et a dit 
la vérité aux Libertins en l'année 1547 puisqu'ilz l'entendent spirituel- 
lement. On voit a quoy tend ce cordelier, c'est a l'Esprit double des 
Libertins : car il dit qu'Abraham en mentant a esté conduit de l'Esprit 
de venté, pour ce qu'il pou voit mentir aux ignorans*.» On comprend 
maintenant pourquoi les Libertins faisaient de la dissimulation « un 
des principaux articles de leur théologie,» et pourquoi leur langage 
était toujours à double entente : ils ne faisaient que pratiquer dans la 
vie journalière cette doctrine du double Esprit, dont ils voyaient la 
réalisation manifeste dans l'Ecriture. 

Il est à peine besoin d'indiquer les conséquences morales d'un pareil 
système. Quand nous sommes arrivés à la conscience de notre identité 
avec Dieu, quand partout dans le monde nous ne voyons plus que 
l'activité directe de Dieu, les événemens extérieurs nous laissent indif- 
férens, rien ne saurait troubler notre quiétude. Repliés sur nous- 
mêmes dans la jouissance de notre félicité intérieure, nous n'attachons 
plus aucune importance à ce qui se passe au dehors de nous : toutes les 
formes de notre activité nous paraissent également bonnes, c'est-à-dire 
également sans valeur, car la vie intérieure seule a du prix pour nous, 

* Farel, o. c, 14, 70, 71; — Calvin, ConSife tm Cordd. de i?., 366. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. I49 

" Noz consciences, disaient leâ Libertins, ne sont point astreinctes 
aux choses externes, mais plus tost elles sont toutes en nostre 
subiection, et ainsi qu'on ne nous y peut imposer nécessité *. »» Aussi 
ne faisaient-ils aucun cas des formes de la religion. « Toutes choses 
externes estant en la liberté dujchrestien, » ils s'accommodaient suivant 
les temps et les lieux tantôt aux pratiques du catholicisme, tantôt à 
celles de la réforme. « Ils couvrent, dit Calvin, soubz le manteau de 
ceste liberté la simulation de consentir à toute impieté et idolâtrie : 
c'est qu'ilz permettent à un homme de s'agenouiller devant un idole, 
porter chandelles, faire pèlerinages, chanter messes, et faire semblant 
de s'accorder à toutes les abominations des Papistes, iasoit qu'il s'en 
mocque en son cueur, » liberté dont Pocques usait très-largement, 
« faisant selon l'ordonnance de l'Antéchrist, charmant et enchantant le 
pain et le vin pour un sacrifice de rédemption, le proposant comme 
Satan l'a ordonné, pour estre adoré •. » Désormais notre activité ne 
connaît plus aucune barrière extérieure; nos mouvemens intérieurs 
sont la seule règle de notre conduite. Nous ne nous faisons plus scru- 
pule de rien; « les régénérés sont affranchis de la loy et remis en liberté,» 
et cette liberté consiste « a faire tout licite a l'homme sans excep- 
tion. Que chacun suyve l'inclination de sa nature et qu'il face et vive 
selon qu il luy viendra a poinct pour son profit ou que son cueur le 
portera '. » La voix de notre nature est appelée dans le langage des 
sectaires la « vocation »» des fidèles. « Ilz veuUent que chacun ait son 
appétit pour reigle, et que le cueur de l'homme soit le maistre de sa 
vocation, selon qu'il le pousse. Il n'y a nulle façon de vivre au 
monde qui ne leur soit bonne, non obstanl que Dieu la condamne par 
sa parolle, car c'est raison que chacun poursuivre sa vocation ^ n II 
est vrai qu'en théorie aucune passion ne saurait plus agiter celui en qui 
règne l'Esprit de Dieu : « Ceux qui sont membres de Christ, ne vivent 
plus de vie corporelle **. »» Malheureusement l'expérience n'a point 
justifié cet idéalisme extravagant que plusieurs membres de la secte, 
entre autres l'auteur anonyme de la Lunette des Chrestiens et celui de 
nos traités manuscrits, ont pu défendre de bonne foi : c'est Tanéantis- 

1 Calvin, Contre la secte des ZAb., 208. 

â Calvin o. c, 209; — Farel, o. c, 242. 

^Calvin, o. c, 206 et 210. Ils fondaient cette conception de la liberté chrétienne 
sur Rom. VI, 12; Gai. V, 1, 13; Col. II, 16; 1 Cor. VI, 12. De ce dernier passage ils 
concluaient que « celuy qui nomme tout, n^exclut rien. » 

*Calvin, o. c. 211, 212. 

5 Calvin, o. c, 243. 



l5o ILES LIBERTINS SPIRITUELS. 

sèment de toute loi morale et le matérialisme pratique le plus grossier 
qui a été chez l'immense majorité des sectaires la conséquence du prin- 
cipe de ridentification de Thomme et de Dieu. « Ne plus être touché en 
son cueur de rien qui soit : mais vivre à plaisir sans difficulté ' « tel 
était le principe suprême de la morale pour les régénérés. Ils appliquaient 
dans leur vie journalière le précepte : « soyez comme instrufnentz 
mortz et passifz, iamais ne pécherez; quelque apparence qu'il y ait, il 
n'y a point de mal, »» et ils prétendaient que " si un homme entend que 
Dieu face tout, il sera puis après alloué en tout ce qu'il faict '. » 
Voyaient-ils un homme éprouver quelque scrupule à faire le mal par 
crainte du jugement de Dieu : « O Adam, disaient-ils, tu y voy en- 
core! L'anchien homme n'est nyen cruchifié en tyl Tu sens encore le 
gou de la pumme. Vuarde bien que che morcheau ne l'estrangle le 
gosiél' » Leur but principal était «d'endormir les consciences a fin 
que sans soucy chacun fasse ce qui luy viendra en avant et ce que son 
cueur appetera *, »» et à cet effet ils enseignaient que « tout est net aux 
netS" (Tite I, i5),que «• celui qui est purifié par foy est tout aggreable 
a Dieu, »» et que le vrai chrétien « se resiouyt à penser au pechc, pour 
ce que c'est une œuvre de Dieu » et peut sans rougir satisfaire toutes 
ses passions, « car il n'y a pas honte de dire que nous sommes coopera- 
teurs de Dieu a mal faire *. » Ils renversaient de la sorte toutes les 
institutions sociales au nom du principe de l'immanence d'un seul et 
même Esprit dans tous les hommes. « La fraternité spirituelle, » préten- 
daient ils, exige qu'on aime également tous les hommes, «C'est un 
grand blasphème contre la bonté de Dieu d'aimer plus noz parents que 
les autres. Que nul ne possède rien' comme sien, mais que chascun -en 
prenne ou il en pourra avoir, »« en cela consiste la « communion des 
saintz*; « et ils entendaient par ce terme, non-seulement la commu- 
nion des biens, mais encore celle des femmes : « Croissez et multipliez 
sur la terre, disaient-ils, voilà la première loy que Dieu ait ordonnée, 
laquelle estoit appelée loy de nature. Un mariage contracté et solennisé 
devant les hommes, est charnel, sinon qu'il ait bonne convenance 

«Calvin, o. c, 201. 

2 Calvin, Contre un Cordd, de 7?., 356. 

8«0 Adam, tu y vois encore? Le vieil homme n'est pas encore crucifie en toi? 
Tu sens encore le goût de la pomme? Garde-toi bien que ce morceau ne tMtrangle 
le gosier » (Calvin, Contre la secte des Lib.^ 201). 

* Calvin, o. c.J 192. 

B Calvin, Contre un Cordel. de B., 353. 

«Calvin, Contre la secte des Lib., 247, 214. 






LES LIBERTINS SPIRITUELS. l5l 

d'espritz : et pourtant rhomme chrestien n'y est point obligé : mais 
quand Tun se trouve bien avec Tautre : lequel seul doit tenir entre 
les Chrestiens. Hz appellent cela mariage spirituel, quand l'un se con- 
tente de l'autre '. » 

Il ne sera pas sans intérêt de voir comment le faux spiritualisme des 
Libertins est exposé dans les traités manuscrits mentionnés plus haut. 
Les doctrines fondamentales et les conséquences extrêmes y sont jus- 
qu'à un certain point dissimulées; l'auteur, qui écrivait sans doute à 
des personnes auxquelles il n'osait pas tout dire, ne semble pas, au 
premier abord, avoir d'autre intention que de les éfever au-dessus des 
misères du monde et de leur procurer la paix intérieure. Cependant 
en maints endroits, les principes panthéistes, le principe de la liberté 
de l'esprit, là doctrine particulière de Christ, patron ou type des 
hommes spirituels, apparaissent clairement à travers les voiles du lan- 
gage mystique dont il s'efforce de les envelopper. Ces traités montrent 
comment les Libertins variaient leur langage suivant les besoins de 
leur cause, et sous ce rapport déjà ils méritent une attention particu- 
lière. L'auteur de ces uniques documens qui soient restés de la secte 
des Libertins, est complètement inconnu ] il a écrit ses traités entre les 
années 1547 et 1549, et les a signés au moyen d'un monogramme dont 
ses adhérens seuls ont dû posséder le secret. Très-probablement il a eu 
connaissance de la littérature mystique du quatorzième siècle, car nous 
rencontrons chez lui un certain nombre d'expressions et d'idées qui font 
défaut aux autres écrivains de la secte, et qui rappellent d'une manière 
frappante les idées et le langage des docteurs et des sectaires panthéis- 
tes du moyen âge. 

Débutant sur un ton très-modeste, et cachant ses véritables inten- 
tions, il raconte qu'il a composé ses livres « selon la petite possibilité 
de nostre rural entendement, » afin d'amener les âmes fatiguées au 
Sauveur, auprès duquel il a trouvé lui-même la vérité et la paix, après 
avoir servi le monde. La négation du mal forme, comme chez les au- 
tres écrivains de la secte, le fond de son enseignement. A propos de la 
scène du démoniaque de Gadara (Matth. VIII, 28), il dit : « Le grand 
troppeau de pourceaux sont les enfans d'infidélité ou le diable de- 
mande d'avoir son habitation, par lesquelz il est quelquechose, et sans 
lesquelz il n'est riens, ouy moins que riens, non comparable a ombre 

1 Calvin, o. c, 236,212. 



l52 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

OU fumée; » et ailleurs : « Le diable ou contre-esprit n'est riens sans 
Dieu : et ce qui le faict estre quelque chose, c'est le péché et contra- 
riété de Dieu, qui cause au Dieu des Dieux de le tenir pour quelque 
chose pour nostre correction et chastyement '. " Le principe du mal, 
selon lui, n'a donc point d'existence propre. Sa seule réalité, c'est 
Dieu qui la lui donne en le tenant pour quelque chose chez les » en- 
fans d'infidélité. » Ici encore ce n'est pas dans la sphère morale, mais 
dans le domaine de la métaphysique qu'il &ut chercher le contenu de 
la notion du mal. Ce qui rend l'homme mauvais, ce qui constitue le 
péché originel, ce n'est pas l'abus de la liberté morale, mais le senti- 
ment de posséder une nature imparfaite et limitée, la présomption d'a- 
voir une existence à soi : « Sa propre sapience fust la perdition et 
transgression de nostre premier père Adam, luyqui pensoit estre homme 
la ou a grand peine il n'estoit qu'enfant, en sa perfection enfantîfve-et 
point en icelle qui est virille. Prendre et usurper quelque chose à soy, 
c'est le plus grand dangier de tout*. « Il convient donc de distinguer 
les hommes eh deux catégories : d'un côté ceux qui s'attachent aux 
choses visibles et passagères, de l'autre ceux qui se détachent de tout 
ce qui est terrestre pour ne plus suivre que la voix intérieure de l'Es- 
prit. Les premiers vivent dans le mensonge et dans l'illusion, aux se- 
conds appartient la vérité parfaite. L'homme »» extérieur selon la chair» 
ne possède point la véritable intelligence des Écritures, il ne connaît 
Christ que selon la chair, il demeure sous le joug des traditions hu- 
maines et du sens littéral des Écritures; à l'homme ♦« intérieur selon 
l'Esprit »» le Consolateur a révélé « le sens spirituel de Dieu, qui seul 
demeure éternellement et a toujours vivant et immuable. Il est grand 
besoing, dit l'auteur, de congnoistre l'éternel et vivifiant Seigneur 
Christ, la spirituelle génération de Dieu vivant, et point nous arrester 
destructiblement sur un sens littéral de l'Evangile ou de la cognois- 
sance d'aucunes traditions humaines; lesquelles n'ont pas beaucoup 
advancé ceux qui s'y sont arrestéz oultre^ mesure. Contemplez leur 
dire de ceulx qui se vantent de congnoistre Dieu par son filz lesus 
Christ : qu'ilz viennent en lumière. Combien qu'il leur semble qu'ilz 
veoyent, oyent et parlent; pourtant sont-ilz faictz aveugles, sourds et 
muets de la sapience et science de Dieu. Ne vous laissez point apaiser 
de mensonges et reserves: ne aussi vous reposez point avec les littéraux 
evangelistes, lesquels servent le Seigneur de la bouche et se font accroire 

iTraitës IV, VIII. 
a Traités VI, IV. 



LFS LIBERTINS SPIRITUELS. l53 

qu'ilz ont la foy : disante que tout est faict et qu'il ne reste plu$ que 
de croyre. Quel aveugle entendement I C'est l'Evangile spirituelle qui 
conduira au royaume des cieulxt La saincte paroUe de Christ fust éter- 
nellement et a toujours demeurée cachée et absconsée^ si la copieuse 
miséricorde de Dieu ne nous eust envoyé l'Esprit et consolateur. Si 
ce n'est que vous sortez de la première intelligence qui est Christ selon 
la chair, vous ne povez entendre ny comprendre le nouveau spirituel 
et vivant Christ. Vray est qu'il fault commencer par l'un comme 
exemplaire : mais saicbez qu'il fouit finir et parachever par l'aultre, 
qui est l'Esprit promis par Christ de nous envoyer. Il fault qu'il soit 
traicté du visible et audible avant que lesus Christ, la divine substance 
spirituelle de Dieu, se puisse donner à sentir, gouster et savourer en 
une silencieuse et coye vertu de sa puissante loy de l'Esprit, la charité 
de s& vivante loy libérale et franche. lesus Christ est l'envoyé et oinct 
de Dieu d'une sapience, entendement et onction, laquelle ne fust 
iamais sceue et cogneue iusqu'au iour présent. Non pas que je dye que 
Pierre l'Apostre et esleu du Seigneur fust pervenu a telle cognois- 
sance comme elle est de présent. O non; car le temps n'y cstoît point 
pervenu. Et aussi le commencement n'est pas la fin ne l'enfant 
l'homme. L'homme intérieur est demeuré absconse et couvert depuis le 
temps des Apostres et disciples de lesus Christ, ou il avoit commencé 
figuralement, comme il est demonstré par leurs escriptz et conver- 
sation fidèle *. " La connaissance extérieure de Christ a donc précédé 
dans l'histoire et précède encore pour chacun de nous sa connaissance 
intérieure. Les Apôtres et après eux l'Église n'ont connu le Seigneur 
que •* figuralement « et comme « exemplaire : » maintenant les temps 
sont venus ou la connaissance du « nouveau, spirituel et vivant Christ, 
*« mystiquement « cachée depuis les temps de Jésus, est révélée par le 
moyen de l'inspiration directe du chrétien, capable désormais de trou- 
ver le sens spirituel de Dieu sous la lettre écrite. « Si aucun veult per- 
venir a Christ, et obtenir salut, il faut qu'il croye que le^us Christ, la 
paroUe du Père, nous est envoyé non seulement a l'extérieur pour 
signe ou figure, mais principalement pour un intérieur, spirituel 
et parfeict entendement de la cognoissance et vie de l'Esprit en l'im- 
mortelle régénération de la puissance de sa force. Qui cognoist Christ 
selon la chair et ne veult point passer oultre iusques à l'Esprit, et se 
laisser renaitre en iceluy, il cognoistra cy après la perdition eter- 

1 Traités m, IV, VI, I. 



l54 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

nelle^ veu que c'est le seul Esprit qui vivifie et nourrist éternelle- 
ment*, n 

Il S agit donc de renaître à la vie de TEsprit, de recevoir Christ 
en tant qu'il est " la divine substance spirituelle de Dieu; i* en d'autres 
termes^ il faut nous élever à la conscience de notre identité avec 
Christ, devenir le Fils de Dieu - par la génération spirituelle de Dieu 
en l'Esprit de sa puissance, *> ou par la naissance du Verbe dans notre 
âme, comme les mystiques du quatorzième siècle appelaient de préfé- 
rence le retour de l'homme en Dieu. Désormais nous vivons au-dessus 
de toute contingence au sein de la nature divine, éternellement engen- 
drés par le Père, car nous nous sommes identifiés avec le Fils de 
Dieu : « Combien que Dieu se donne a cognoistre par similitudes en 
diverses sortes et manières, pourtant n'est il cogneu que de ceulx qui 
ont receu ou désirent recepvoir de sa spirituelle et céleste nature.* Le 
Seigneur est le Dieu des vivantz lesquelz il ha engendré d'éternelle 
et perpétuelle génération en son Esprit d'icelle mesme spirituelle créa- 
tion. Ceux qui se sont chastrez euhc-mesmes pour le royaume des 
cieux sont maintenant tenuz et entenduz pour les engendrez au der- 
nier de ces temps} toutefois estoient les premiers en l'éternité, devant 
l'éternité d'éternité, à sçavoir avant toutes eages des eages. Qui im- 
mortellement seront vivantz en Dieu et avec Dieu, comme la parfaicte 
génération filiale de sa charité, tous les hommes gris et charnuz d'en- 
tendement, pervenuz en la parfaicte et florissante ancienneté et vieil- 
lesse des temps. Par lesquelz Dieu tout puissant produira les enfans de 
l'Esprit dedans et dehors, naissantz en sa propre nature, par la vertu de 
sa saincte paroUe , procédante de leur bouche. Qui sont entenduz les 
vrais hommes virils, les libres enfens de la femme franche, le trosne, 
le temple et l'habitacle de Dieu, les enfans légitimes de la vivante cha- 
rité et vérité de Dieu, purement conceuptz sans tache, esprit et spiri- 
tuellement engendrez de Dieu en l'esprit de sa puissance : chair de sa 
chair et os de ses os : toufois n'ayant chair ny os, mais parlé en telle 
manière pour l'intelligence. Estant son corps, ame et esprit mesme, 
formez, esleuz et appelez avant que jamais nulle chose visible ou invi- 
sible fust créée, ayantz esté et sont sans commencement ou fin avec 
Dieu, créés d'éternité , ayantz quelque soing ou doublance qu'ilz se 
peussent eslonger ou séparer de luy, en tant qu'ilz sont luy-mesme, le- 
quel n'est departy ne divisé, ains seulement un -. ^ 

• Traites I, m. - «Traite II. 



/^. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. l55 

Quelqu' élevée que soit cette forme de l'existence humaine au sein de 
la nature consciente de Dieu, elle ne constitue cependant pas le terme 
de notre évolution. Il faut nous «délaisser et adnihillerS « renoncer à 
toute connaissance et à tout désir, nous détourner d'un Dieu que Ton 
peut encore penser pour trouver Dieu sous sa vraie forme, et abolir 
en nous le sentiment même de notre existence pour nous plonger dans 
« Tabysmense fosse » de la divinité : « Ce néanmoins, combien qu'il soit 
pervenu a une telle virilité et puissance de la sapience de Dieu, si est 
ce qu'il fault qu'il procède et chemine plus oultre : assavoir en l'an- 
cienneté, d'éternité en éternité, en la grysesse et parfaicte éternité de 
l'ancienne et dernière plénitude de l'Esprit. A laquelle pervenir le Sei- 
gneur mesme se vient a tourner a l'encontre de luy, et luy vient du tout 
a retourner sa sapience en insipience, sa lumière en ténèbres, ses amis en 
ennemis, son exaltation en abaissement, sa force en faiblesse, sa vérité en 
mensonge, sa richesse en pauvreté, et luy oste toute foy, esprit et vie, 
s'abscondant dedans luy au lieu le plus secret de son temple. Lors 
après qu'il l'a bien tenté et esprouvé iusqu'au bout, il le radmaine de 
degré en degré de l'abysmense fosse en laquelle il l'avoit mené, pas a pas, 
et le commence derechef a revestir de toutes les choses lesquelles il luy 
avoit dépouillé, et luy rend plus abondantes possessions qu'il n'eubt 
jamais *. » 

Cette union absolue de l'àme humaine et de Dieu se réalise dès 
maintenant : elle marque le commencement d'une nouvelle ère dans 
l'histoire de l'humanité. Avant les temps présens il n'était pas possible 
d'atteindre ce but idéal, car « l'ouverture ou cognoissance de com- 
prendre ou entendre la profundité ou éternelle ancienneté de l'Esprit 
n'estoit pas donnée a cause que son iour et manifestation en Israël en 
la plénitude et perfection des temps n'estoit point encore venu. Ce qui 
est maintenant clairement venu et apparu. » L'ignorance et l'erreur 
ont régné pendant les périodes du Père et du Fils; dans la période qui 
s'entrouvre et qui est celle du Saint-Esprit, toutes les ténèbres doivent 
être dissipées : « Le Seigneur endure les ignorantz iusqu'au Père et au 
Fils; mais du jour présent, qui est le Saint-Esprit, point, ny en ce 
siècle ny en celuy a venir '. n 

L'homme en qui s'est réalisée cette union de la nature humaine et 
de l'être divin, ne saurait plus être contraint par rien d'extérieur, car 
c'est Dieu qui désormais détermine lui-même ses actes et dirige sa 

• Traite IV. — «Traite I. — STraîtës 1, VI. 



l56 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

pensée. Affranchi de toute loi et de toute révélation écrite, il est 
à lui-même sa propre loi et sa propre révélation ; les actions, devant 
lesquelles il reculait autrefois, il les accomplit sans plus hésiter ; il ne 
pèche plus, car il attribue tous ses actes, en toute humilité, non plus à 
lui-inéme, mais à Dieu : « Il est a noter et entendre qu'aprez que le iou- * 
venceau est pervenu et parcreu en son eage par moult d*assaults, ba- 
tailles et tribulations, il commence a entrer au principe de Teage en 
laquelle le Seigneur mesme appréhende la cause et la conduite et ne 
s'attendt plus a l'homme vivant quelque céleste et angelique qu'il soit, 
non pas a son filz lesus Christ, sa sapience et gloire. La cause est qu'icelle 
eage touche et atteinct l'Esprit et pour tant excède l'ame comme le 
royaume de Dieu est par dessus le royaume de Christ. Et aussy en tant 
que l'homme vient a estre puissant en paroles, asseuré en pensées, ne 
se laissant dimouvoir pour vent qui vente, ne s'émouvoir de quelque 
chose qui reptile en ciel ny en terre, sinon de son Dieu seul en l'esprit 
de sa force. Celuy qui a prinsle vray chemin de Christ en toute priva- 
tion et delaissance de soy-mesme, il repute et donne en tout et par tout 
la seule gloire et louengc a son Dieu benict, par la nature céleste qui 
le mayne et conduict a cela. Tellement qu'il ne luy est chose plus gre- 
vable que de recepvoir quelque louenge en faveur de Christ : de paour 
qu'il n'y ait quelque pensée qui s'escoule a prendre et usurper en un 
iect ou -mouvement d'œil quelque chose a soy. Ce qui n'est de mer- 
veille : car c'est le plus grand dangier de tout. Il n'y a plus ne loy ny 
Evangile qui ayt pouvoir sur lui ny puissance de l'épouvanter : il 
accroist et commence d'approcher de l'ancienneté grise. Car les choses 
qui auparavant le faisoient recuUer et craindre, il les approche franche- 
ment : pour tant qu'il est l'affranchy de Dieu en icelles, il scait prendre 
le feu sans se brusler, et scait entrer en l'eau sans se noyer. Il ne craint 
deffence ne commandement, sinon ce qui conforme a celuy de Dieu. 
Car il est le filz de Dieu mesme, ayant son Père habitant et demourant 
en luy, lequel le rendt fort, puissant et immuable : ne pouvant pro- 
duire ne donner de son cœur et trésor que ce qui est de Dieu : car Dieu 
mesme parle par luy. Ceux qui se sont chastréz eux mesmes pour le 
royaume des cieux, librement ilz ont faict telle chose, que nulle loy, 
commandement ou crainte ne les ha mené ou contrainct a cela : et 
eulx mesmes estoient la loy franche et libre qui est dicte de l'esprit. 
Estant l'aigneau ou l'innocence mesme avec lesus Christ en une pro- 
pre essence comme frères semblables, descenduz, vcnuz et produitz du 
ciel en une celestielle nature, ayantz leur Père en eulx et eulx au Père. 



/- 



\ 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. 1^7 

De quoy les Apostres s'emerveilloyent : voiantz qu'ilz estoient appelez^ 
contraintz et poussez a suivre lesus^ et qu'il leur estoit tant chairgeable 
de laisser et habandonner toutes les choses qu'ilz possèdent, et renoncer 
a soy-mesme, et se laisser mener, reprendre et chastier comme un petit 
enfant ^ »• La loi extérieure, que personne n était capable d'observer 
(Rom. III, 20), est abolie; la loi extérieure ou la «• loy franche et libre de 
r esprit » est accomplie en son entier par les « enfans de la femme franche ; »» 
la première était imparfaite et passagère en son essence et en ses effets, la 
seconde est éternelle. « Sur quoy vous pouvez cognoistre et voir la dif- 
férence en ceulx qui contredisoyent et contredisent de présent a Christ : 
rayant crucifié et crucifiant iournellement en leurs cœurs, le voulant 
reprendre en sa vie et conversation par leur loy, laquelle ilz n'avoient 
puissance d'observer. Et aussy ilz n'avoient cause de le reprendre en 
tant qu'il estoit observateur d'icelle ; ayant en soy une loy plus péné- 
trante et plus parfaite et spirituelle cognoissance, sans laquelle nul 
vivant ne peult venir a salut : considéré que l'une qui est spirituelle 
vivifie, et l'autre qui est charnelle occist. Touchant la loy extérieure de 
laquelle vient la première intelligence littérale, elle ne peult atteindre 
que selon son povoir, ne condamner que jouxte sa puissance : et n'est 
son office ou création que pour monstrer vers la loy de l'Esprit de 
Dieu, Combien que plusieurs, ouy innumerables, sont mortz et meu- 
rent iournellement par icelle : mais la mort n'est que temporelle, et sa 
malédiction point éternelle. Car comme elle ha nulle puissance de me- 
ner a sdlut, encore moins a condamnation devant Dieu et ses anges. 
Ains par Christ ie vous en annonce une qui peult Tune et l'autre*. *» 
Sachant que Dieu est l'auteur 51e tous les évènemens terrestres, 
nous nous réjouissons de tout ce qui nous arrive, même du mépris des 
hommes et de la persécution. « Les vrays enfants de Dieu font toutes 
choses a la gloire de leur Dieu par Christ, sans demander ou attendre 
loyer de riens, ains ilz se délectent en estans vilipendez, affligez et des- 
priséz '. « Le sentiment de notre vie physique s'est eflfacé : nous 
ne prions plus Dieu de nous donner le pain du corps, mais uni- 
quement le pain de l'âme : " nostre pain supersubstanlîel donne nous 
auiourd'hui*. »» Nous vivons en « toute silence et coyeté '^ « ne con- 

1 Traites I, IH, IV. 
a Traités I, IV. 
8 Traité V. 

^Version conforme à la Yulgate, et qui s^accordaît parfaitement arec le spiritna* 
lisme mystique de notre auteur. Traité VIII. 
6 Traité VOL 



I. 
J 



I ^ 



l58 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

naissant plus le mal ni en nous-mêmes ni dans les autres hommes^ ne 
jugeant plus personne^ car ce qui est péché à nos yeux peut être justice 
aux yeux de Dieu. Et s'il nous arrive encore de "tomber involontaire- 
ment dans le péché^ il en résulte pour nous un plus grand bien^ car 
nous nous relevons de notre chute, animés d'une horreur plus vive du 
mal. « Les pervenuz et accruz ne peuvent plus pécher voluntairement : 
a cause que la bonne nature ou génération de l'obédience de la parolle 
de Christ les garde, laquelle ilz ont continuellement devant leurs yeux 
comme un fronton ou signet. Et s'il advient qu'ilz tumbent, chan- 
cellent ou trébuchent par meprison ou oblivion d'enfantise, ilz en 
sont repris et misericordieusement chastiés a un plus grand bien et 
advancement. Ne perdant par cela le nom ou bon vouloir a iustice : 
ains au contraire ils perviennent en une plus perfecte hayne du mal. 
Acquérez humilité et point exaltation, et que simplicité soit vostre 
lumière et les pas de vos piedz providence. Ce faisant ne pécherez a 
iamais. Entendez donc quels il nous fault estre en bonne conversation 
et pétition pour estre trouvés et faictz les enfantz de Dieu : pour en 
tout temps lui rendre parfaite lou enge, par cheminer en lumière comme 
enfantz de lumière : ne nous arrestant point a iuger, reprendre et con- 
demner un aultre : en tant qu'on n'ha point d'intelligence pour discer- 
ner le bien du mal et le mal du bien. Car vous scavez que ce qui est 
hault aux hommes terrestres, c'est abomination devant Dieu : sy comme 
la sapience de Dieu leur est folye*. »» Tous les hommes arriveront à 
la possession de la félicité éternelle, car Dieu n'est que bonté et ne sau- 
rait punir personne : « Il benict, ne pourroit aultrement, a cause de sa 
bonté et pitoyable nature, corriger aucun, quelque maulvais qu'il 
fust *. »• Cette vie en Dieu ne se traduit au dehors par aucune forme 
religieuse particulière ; elle demeure un mystère pour ceux à qui elle 
n'est pas révélée, car les élus de Dieu vivent en « toute silence et coyeté," 
regardant toutes les cérémonies comme également incapables d'exprimer 
ce qui se passe en eux, et par conséquent comme également imparfaites et 
comme indifférentes. Ni l'Eglise romaine, ni 1 Eglise des réformateurs ne 
possède la vérité ; bien plus, elles se sont faites l'une et l'autre les persé- 
cutrices de la doctrine de Dieu : » Regardez tous ou est la charité, ou est 
l'œuvre de l'Evangile? Il n'y en a point. Par quoy tout va de pirs en 
pirs, de ténèbres en malheurs et de vie a mort. Pourtant aussi nos 
ennemis triomphent par dessus nous : tellement que si aucun fidèle 

iTrwt^sVI, IV, V. 
2 Traite VIII. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. iSç 

cœur s*advance de dire le droict, il ne fault point qu'il attende les 
gentils pour vitupère et scandale, car fleurs propres frères sont les pre- 
miers au témoignage. Leurs enseigneurs pareillement, estant fugitifs de 
paour des tyrans, envoyent et sèment force livres, lettres et breborions 
pour exciter les gentils aoccir et lapider ceulx qui suivent et veulent faire 
Toeuvre du Seigneur*. » En face de ces dangers, il convient d'user de 
prudence; il faut se soumettre en apparence aux prescriptions ecclésias- 
tiques, en se consolant par la pensée que l'Eglise de Dieu n'est pas dans 
tel temple plutôt que dans tel autre, mais « la ou sont les cœurs fi- 
dèles " : « Oyez maintenant sur ce point et voiez comment il fault estre 
prudentz sur la terre, faisant toute son œuvre du cœur et intérieure- 
ment : usant du proverbe teuthonique qui dict de fermer la bouche et 
la bourse a ceux qui sont du dehors. Aussy d'aller a leur Eglise leur 
ferez contentement : car l'Eglise de Dieu est la ou sont les cœurs fidèles. 
Ne parlez point de leurs ordonnances ou edictz : mais bien plus tôt 
faictes ce que Dieu vous commande. Et s'ilz lisent ou sont assis sur 
l'Evangile ou la chayre de Moyse, faictes ce qu'ilz vous commandent, 
mais n'ensuivez point les maulvais. Etsy peu qu'il y en a de bons selon 
l'extérieur, ensuivez ce qui est bon. Adorez et servez partout Dieu en 
esprit et vérité, sans fainctise ou hypocrisie comme plaisantz aux hom- 
mes : mais a L ieu le seul rémunérateur et loyer de toutes choses. 
Quant au loyer sacerdotal, ecclésiastique et romanique, vous aurez a 
le stypendier et payer leur ordinaire sans murmuration : sçachant 
qu'en cela gist et est entretenue leur vie. Si vous me dictes qu'il y peult 
avoir abus, monstrez-moi, ie vous prie, quelque estât sy petit qu'il soit 
au monde ou il n'y en ha point d'avantaige *. » Ailleurs, il est vrai, 
l'auteur s'exprime plus librement au sujet du catholicisme. Il se per- 
met non-seulement de tourner ses représentans en ridicule, comme 
lorsqu'il compare « un moyne en son estable, quand il est esleu le prin- 
cipal de sa couvée »• à un « oyson apprivoisé en une caige • ; « il ose 
encore en blâmer ouvertement quelques abus. Il accuse les prêtres 
d'être « les enfans du Dieu de la terre, ne mettant point de différence 
entre le nom du Dieu du ciel et de leur Dieu terrestre ; « d'être « les 
plus enflammez au péché, »» et de ne « jamais parler de Dieu ni de son 

* Tëmoin le cas de Quintin «conveincu, tant par tesmoings que par mon Hvre^ 
(CorUre la secte des Llb,) dont la justîcei ainsi qu'elle est malheureuse par de là, se 
servît .> (Calvin, Qmtre un Cordel. de B,, 361). Traité VI. 

2 Traite VIL 

3 Traite VH. 



l6o LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

Evangile*; » mais il n*en conseille pas moins de s'accommoder aux 
rites extérieurs du catholicisme^ « puisque la chose ne nous touche. » 
A cette occasion_,il retrouve même par une singulière coïncidence d'idées 
Tancienne distinction usitée dans les derniers temps de la philosophie 
grecque entre la notion de divinités terrestres, appropriée à Tintelligence 
grossière des masses, et celle du Dieu céleste, de l'être infini qu'entre- 
voit le sage au-dessus des divinités multiples de ce monde, auxquelles 
cependant il voue en apparence un culte, afin de ne pas se séparer de la 
religion vulgaire. 

Le lien qui unit tous les hommes parvenus aux hauteurs sereines 
de la vie en Dieu, est la charité. Le principe de la fraternité, que ré- 
formés et catholiques avaient méconnu à son égard, l'auteur le pré- 
sente à ses partisans comme la conséquence naturelle de leur unité dans 
l'être de Dieu. Il pousse même ce principe jusqu'à condamner les éta- 
blissemens de bienfaisance, sur lesquels la charité privée ne se décharge 
que trop souvent de ses devoirs , pour recommander la communion 
absolue des membres de Christ dans l'adversité. « Il me semble que 
c'est mal cogneu son Dieu en ses membres de leur foire des hôpitaux et 
lieux segregez: ains plustot, attendu la fraternelle nature, qu'un cha- 
cun prinst selon sa puissance ses frères et sœurs avec soy en sa maison 
et les appliquer selon leur sens et vertu a quelque chose *. » Cette con- 
clusion l'élève bien au-dessus de la grande majorité des membres de 
la secte. 

Les Libertins, de même que les Frères du libre esprit, n'ont pas 
formé de secte proprement dite. Ils prêchaient leur doctrine dans les 
villes oîi ils s'arrêtaient, gagnaient des partisans plus ou moins nom- 
breux à leur manière de voir; plus tard, quand ils avaient quitté la lo- 
calité, ils tâchaient de soutenir la foi et de compléter l'instruction des 
nouveaux convertis en leur envoyant des livres : ils ont pu ainsi faire 
naître en diverses contrées quelques groupes d'adhérens; mais nulle 
part ils n'ont réussi à constituer une communauté de quelque impor- 
tance. Nous rencontrons cependant quelques associations d'hommes et 
de femmes oîi leurs idées mystiques étaient reçues avec faveur, sans 
doute des béguinages, car il est probable qu'ils auront pénétré dans 
ces maisons pieuses, tout comme les Frères du libre esprit l'ont fait 
avant eux. L'auteur de nos traités manuscrits a été le directeur spi- 

« Traite V. 
a Traité V. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. l6l 

rituel de congrégations de ce genre; c est à leur intention qu*il a com- 
posé les écrits que nous avons de lui. Entre autres ï Oraison contem" 
plative a Dieu est adressée aux « très aymés frères et sœurs selon la 
reigle et sens de notre saincte et immaculée congrégation et assemblée 
en Christ a laquelle Dieu vous a donné Thuys ouvert; » la Petite or" 
dormance de la manière de sqy gouverner en la maison des enfants de 
Dieu est destinée aux frères « congregéz en une maison ensemble » et 
aux sœurs qui suivent le mépie genre de vie; la Manière comment se 
doibvent gouverner les sosurs fidèles en Christ est écrite pour les 
" tres-honorées sœurs, assemblées en une chasteté de cœur au Sei- 
gneur en moy. »» Au commencement de ce dernier traité nous lisons : 
« Voyant qu'il ha plu a mon Dieu de m'eslire par vous pour un con- 
ducteur et pasteur pour une defension et sauvegarde de vos corps et 
ame, ie ne cesserai de vous admonester qu'il faut délaisser le mal. « 
Voici les exhortations que l'auteur adresse à ses frères et sœurs « au 
nom de Christ selon l'Esprit : » « Quand vous estes congregéz en une 
maison ensemble, il fault qu'ayez l'œil asprement les uns sur les aul- 
très : de paour que par quelque parolle, faict ou œuvre vous nb trou- 
bliez l'un l'aultre. Semblablement les sœurs, faisantes ainsi en leur 
endroit. Oultre convient tenir ensemble coyté et silence, parler l'un a 
l'aultre bas et de bonne froidesse, manger toutes choses en bonne tem- 
pérance, estant cordiaux de cœur. S'il y a aucun ydoine et provident 
pour scavoir achapter vesture, mesnaige ou viande, il fault qu'il soit 
constitué avec providenee et science de Dieu, comme estoit l'ordre des 
Apôtres. Consequemment, esleuz de Dieu, ne prenez point votre dé- 
lectation en viande ou breuvage, sceu que le royaume de Dieu ne con» 
siste en l'un ny en l'aultre : mais quand vous venez a prendre la 
viande, ne donnez a vostre concupiscence et satiété son plein désir. 
Vous ferez aussy le mesme en habitz, bagues, miroirs, dorelotz et ves- 
tures : car tout ce en quoy la créature prend sa gloire et son delict 
vient du diable. Car ce qui par cy devant vous a semblé beau, il fault 
maintenant qu'il vous soit déplaisant, veu qu'en ce avez plu au monde 
et a vous mesmes, sachant que^ ce qui est délectable au monde est abo- 
minable a Dieu. Si aucun frère ou sœur ha des enfantz de chair et 
sang, il fault qu'il reiecte a dextre et a senestre cette amour terrienne 
et charnelle : les chastiant en leur perverse et malicieuse malice. Sem- 
blablement il les fault proporcionner avec discrétion et sapience, leur 
donnant viande par mesure sans soy pleyer au vouloir de l'affection ter- 
restre et enfantine de leur nature, afin qullz ne soient grevez corporel- 

II 



l62 LES I4BERTniS SPIRITUELS. 

lement par icelle. Ainsy se maintiennent les nobles^ riches et sages de 
ce siècle en leurs enÊEintz et famille. » Quant aux serviteurs et aux ser- 
vantes qui se trouvent dans ces maisons, il recommande qu'on leur 
paie exactement leurs gages , s'ils servent pour de l'argent ; s'ils ser- 
vent - pour le seul loyer de Dieu^ - qu'on les considère comme frères 
et sœurs et qu'on leur enseigne les sentiers de Dieu^ - les pourvoyantz 
en telle ordre de droict qu'iceluy ou icelle voudra eslire, comme frère 
ou sœur participants de la miséricorde ou grâce de Dieu avecques luy.» 
Ces détails s'accordent parfaitement avec ce que nous savons de l'or- 
ganisation intérieure des maisons des Béghards et des Béguines. La 
congrégation de sœurs dont il est question ici paraît avoir été un bé- 
guinage de dames nobles, se livrant aux jouissances de la vie mystique 
sans appartenir à aucun ordre religieux. 

A ces témoignages de l'influence exercée par les Libertins, il con- 
vient d'ajouter la part indirecte qui leur revient dans les progrès que 
fit en France, au début de la réformation, le mysticisme quiétiste. 
Bien des hommes haut placés par leur fortune et par leur rang, des 
gens de lettres, des prélats même souhaitaient une réforme; mais, ne 
voulant pas se séparer de l'Église établie, ils justifiaient leur participa- 
tion aux cérémonies du catholicisme par la doctrine de l'indifférence des 
formes extérieures. C'est parmi ces personnes que le principe si com- 
mode des Libertins -d'aller à leur église leur ferez contentement, car 
l'Eglise de Dieu est la ou sont les cœurs fidèles, » a dû trouver de nom- 
breux partisans, et nous pouvons supposer que leurs livres n'ont pas 
peu contribué à propager cette tendance religieuse dont les vagues aspi- 
rations vers la liberté trouvaient un aliment suffisant dans la contem- 
plation mystique. Naturellement les doctrines morales des Libertins 
demeuraient cachées à ces hommes qu'attirait avant tout le côté reli- 
gieux de leur enseignement; ou bien, s'ils les rencontraient dans les 
écrits des sectaires, elles ne devaient leur apparaître que comme des 
définitions hyperboliques de la liberté de l'homme spirituel. Les Liber- 
tins réservaient ces points comme moyens d'action sur les classes igno- 
rantes du peuple, sur les esprits « phantastiques qui ne demandent qu'a 
remuer questions extravagantes et prennent tout leur plaisir à s'amuser 
en choses inutiles» et sur -les gens profanes qui se sont lassez de porter 
le ioug de lesus Christ, et sur cela ont cherché d'endormir leurs 
consciences a fin de servir a Sathan sans aucun remords ne scrupule'. n 

^Calvin, Contre la Becte des lAb^ 166, 



LES ANABAPTISTES. l63 

Vers la même époque _,. Thistoire des Anabaptistes présente dans les 
Pays-Bas et dans le nord de l'Allemagne des phénomènes analogues à 
ceux que nous venons de décrire. Il est difficile de se représenter la 
confusion qui régnait alors dans ces pays par suite de la multiplicité 
des tendances religieuses qui divisaient les esprits. Chaque contrée avait 
son prophète qui s'attribuait des révélations particulières, et qui refu- 
sait de reconnaître la mission divine des autres prophètes. Tous ces en- 
voyés de Dieu lançaient l'anathème contre T Eglise romaine et contre 
Tœuvre des réformateurs, qui commençait à prendre racine dans ce sol 
si agité. Il n'est pas étonnant qu'au milieu de ce péle-méle des opinions 
individuelles le spiritualisme des Libertins ait pénétré chez les Anabap- 
tistes et donné naissance parmi eux à des fractions particulières. Ces 
représentans du panthéisme, au milieu d'une secte historiquement 
diflférente de celle des Libertins, ont créé une doctrine intéressante au 
plus haut degré, car elle montre le principe de la liberté de l'esprit, tel 
que nous le connaissons, uni aux rêveries apocalyptiques et aux théo- 
ries politiques de ces nouveaux illuminés. 

L'on distingue ordinairement parmi les Anabaptistes deux tendances 
principales : l'une, radicale et révolutionnaire, demandant l'établisse- 
ment immédiat d'une théocratie universelle, d'un gouvernement des 
saints, que précéderait l'anéantissement des méchans par la force des 
armes; l'autre, plus modérée et plus évangélique, ne rêvant pas la 
constitution d'un royaume visible de Dieu sur la terre, et n'attendant 
pas à cet elBFet une effusion nouvelle du Saint-Esprit, mais cherchant à 
fonder des communautés de chrétiens régénérés par le second baptême et 
sanctifiés par la méditation de la parole de Dieu. L'avenir appartint à 
cette dernière tendance, grâce au principe positif et vraiment religieux 
qu'elle avait mis à sa base; l'autre, au contraire, vit après un premier 
succès ses espérances ruinées à jamais par la chute de Munster et la mort 
des chefs de l'insurrection. Entre ces deux partis opposés se placent plu- 
sieurs groupes aux aspirations moins nettement déterminées et se rap- 
prochant plus de l'un ou de l'autre parti, suivant l'idée qu'ils se fai- 
saient du royaume de Dieu et des moyens à employer pour le' réaliser. 
Au nombre de ces fractions intermédiaires, il convient de ranger les Ana- 
baptistes panthéistes, à la fois animés de sentimens moins violens que 
leurs frères de Westphalie et professant une indépendance spirituelle 
que ne connaissaient pas les adhérens de Menno Simons. 

A voir les principes professés par les fanatiques de Munster et les con- 
séquences morales qu'ils en ont déduites, on serait d'abord tenté d'attri- 



V 



164 DAVID JORIS. 

buer également rorîginedece mouvement à une influence panthéiste. Ce- 
pendant on ne tarde pas à reconnaître que ce n*est pas dans l'idée méta- 
physique de l'identité du monde et de Dieu que ces révolutionnaires 
ont puisé leur doctrine de l'immanence de Dieu dans l'âme des élus^ et 
de l'autorité absolue des saints en matière religieuse et morale^ mais 
dans une fausse interprétation des notions scripturaires de l'union mys- 
tique de l'âme avec Dieu et de la liberté du croyant vis-à-vis de la loi 
extérieure. S'ils ont considéré comme des oracles divins les paroles de 
leurs prophètes, pratiqué la communauté des biens et des femmes, et 
puni de mort toute désobéissance à leur volonté, c'est parce qu'ils se 
regardaient comme des croyans accomplis, parvenus au dernier terme 
de la sanctification, en qui le'^péché est aboli, et à qui toutes choses sont 
soumises, parce que le Dieu de vérité et de justice habite en eux. 

Les Anabaptistes panthéistes apparaissent peu avant les événemens 
de Munster; leur origine se rattache principalement à l'influence d'un 
homme à l'imagination enthousiaste, probablement originaire de 
Bruges, Jean-David Joris, communément appelé David Joris de Delft, 
parce qu'il séjourna fréquemment dans cette ville pendant la première 
partie de sa vie et qu'il y fonda sa première communauté *. 

David Joris exerçait à Delft la profession de peintre sur verre quand 
les principes de la réformation se répandirent dans cette ville. Doué d'un 
esprit original et avide de nouveautés, il ne tarda pas à devenir un des 
plus ardens défenseurs de cette doctrine. Il fit si bien qu'en i528 il 
fut exilé pour trois ans pour crime d'hérésie. Dès lors il mena une vie 
fort agitée, errant d'une ville à l'autre, en relation avec tous les secr 
taires que ses pérégrinations lui faisaient rencontrer, et revenant sou- 
vent à Delft, malgré le danger qu'il y courait, pour revoir sa famille et 
ses amis. Il entra ainsi en rapport avec les Anabaptistes, dont la doc- 
trine l'attira tout particulièrement, par suite de son goût pour les rêve- 
ries fantastiques. A La Haye il assista au supplice de quelques Ana- 
baptistes qu'il connaissait, et le spectacle de leur foi inébranlable lui fit 
une si profonde impression qu'il se décida peu de temps après à entrer 
dans leur secte. Il reçut le baptême en i535. Sans doute son existence 

ly. sur David Joris l'ouvrage d'Arnold, Unparth. JGrchen- u. Ketzergesch.^ tom. 1, 
2^ part, 883 et s.; — et les deux articles de Nîppold, David Joris, dans la ZeiUchr , 
/. histor. TTieol.j 1863 et 1864. Ces deux articles sont surtout importans à cause des 
documens et des citations qu'ils renferment; nous leur empruntons la majeure par- 
tie des Jaits qui vont suivre. 



j^ 



i 






DAVID JORIS. l65 

errante l*avait également mis en contact avec les partisans de la liberté 
de l'esprit, ou bien il avait appris à connaître cette doctrine par les 
traités populaires qui pouvaient être tombés entre ses mains, car dès 
maintenant nous rencontrons des symptômes significatifs du travail in- 
tense qui agite sa pensée. A Delft il avait réussi à grouper quelques dis- 
ciples autour de lui; c'est là qu'il conçut le projet grandiose de se mettre 
à la tête d\x mouvement anabaptiste et d'étendre sur toutes les nations 
un royaume spirituel dont il serait le chef. Son imagination lui repré- 
senta cette idée sous forme de visions. " A cette époque, raconte l'un 
de ses anciens biographes, il passait souvent de longues heures en 
prières , sans savoir ni comment il jpriait ni ce qu'il demandait; il ne 
demandait rien dans sa prière, sachant qu'il ne devait se laisser détour- 
ner par l'idée d'aucun bien des hauteurs spirituelles auxquelles il était 
parvenu, mais qu'il devait s'absorber dans l'Esprit et se laisser déifier. 
Il arriva ainsi qu'il reçut une révélation particulière sur le sens du mot 
Dieu , et sur l'abus que les hommes en font dans la légèreté de leur 
esprit. Un autre jour, pendant qu'il se tenait debout dans son atelier, 
il fut transporté hors de lui-même, et il entendit un grand tumulte: 
tous les rois de la terre tombaient à genoux devant quelques enfans qui 
battaient des mains, remettaient à ces enfans les insignes du pouvoir et 
imploraient leur protection. Puis il vit le long du mur une foule de 
femmes dépourvues de tout vêtement, et il s'écria : « Seigneur, mainte- 
nant il m'est permis de tout voir M « Après cette double vision, il 
écrivit tout d'un trait, sous le feu de l'inspiration, une longue exhor- 
tation, dont voici quelques passages : « La mort doit être engloutie dans 
la victoire de l'homme Jésus-Christ, du saint d'Israël, et cela doit arri- 
ver présentement, ainsi que l'Esprit me le révèle, par un jeune servi- 
teur et enfant du nom de David, que Dieu révélera en scîn temps et 
sur lequel l'Esprit du Seigneur reposera en puissance. Chaque chose 
trouve sa perfection dans le nombre trois. Le premier David nous 
présente une image évidente du Dieu tout-puissant qui est un en trois. 
C'est pourquoi l'on doit également parler de trois David et en attendre 
trois qui au fond n'en sont qu'un : le premier David, en qui Dieu avait 
mis sa force; le second. Christ, en qui s'est manifestée la plénitude de 
la divinité; le troisième, sur lequel l'Esprit de Christ reposera et qui 
accomplira l'œuvre la moins importante, quoique la plus grande en ap- 
parence. Celui des trois qui est apparu entre les deux autres, reste le 

* Nlppold, o. c, I, 64 et 8. . 



l66 DAVID JORIS. 

plus grand; il est le Seigneur^ les autres ne sont que des serviteurs. — 
Écoutez la voix du serviteur que le Seigneur a établi sur sa maison : 
Dieu, le connaît et il sera manifesté en Israël à la fin des temps. Écoutez 
le jeune David ^ TEsprit du Seigneur en la plénitude de sa force, qui 
anéantira toute chair et qui punira le monde à cause de son incrédulité. 
Hommes de l'esprit, réjouissez-vous! recevez en vous Teffluve de l'Es- 
prit originel et apprenez ce que l'Esprit dit aux saintes assemblées de 
Dieu. Écoutez le maître, l'Esprit de la sagesse; mes paroles ont coulé de 
ma plume sous l'impulsion de l'Esprit saint qui a parié en moi : ce qui 
est écrit doit demeurer écrit.... »» C'est sur ce ton que continue ce discours, 
qui n'est d'un bout à l'autre qu'un chant de louanges par lequel l'au- 
teur glorifie la dignité messianique dont il se croit revêtu. « Quand il 
eut fini cette exhortation, continue son biographe, il eut une troi- 
sième vision, fort semblable à la seconde, et qu'il raconta aussitôt sous 
forme d'un cantique composé sur la mélodie de Luther : un fort rem- 
part est notre Dieu. Mes oreilles, y est-il dit, ont entendu la voix d'en 
haut, mes yeux ont aperçu d'un regard rapide au loin dans la forêt l'in- 
nocence (entendez bien ce motl) dont les brebis de Christ sont revêtues; 
elles se tiennent debout et s'avancent en sautillant vers moi dans la sim- 
plicité de leur cœur; elles sont pleines de candeur et sans fraude, comme 
des colombes sans tache; elles sont pures, sans honte et sans esprit de 
dissimulation, comme Adam et Eve le furent au commencement*.» Ces 
visions le déterminèrent à se livrera un rigoureux ascétisme. « Un mé- 
pris total de lui-même et une indifférence complète vis-à-vis de tout ce 
qui existe envahit son âme; son unique désir fut de se soustraire à l'in- 
fiuence des sens, et d'anéantir en lui toute volonté personnelle. Mais il 
eut des moments oîi il ne réussit qu'avec peine à élever son âme vers 
Dieu, car des pensées humaines et viles traversaient sans cesse son ima- 
gination. Le Seigneur lui révéla par son Esprit qu'il voulait renouveler 
en ce temps toutes choses à son image et en lui*. » 

Pénétré de la conscience de sa mission divine, il renonça désormais 
à tout travail manuel, pour se consacrer uniquement au service de 
l'Esprit. L'idée de sa haute vocation inspira également à sa mère et 
à l'un de ses partisans des visions bizarres. Sa mère le vit, monté 
sur un cheval, s'engager dans un sentier inconnu, que bientôt après 
tous les hommes reconnurent pour être le sentier de la vie. L'autre vi- 
sion est encore plus frappante. «Le disciple de Joris vit debout devant 

iNippold, o. c, I, 67 ot s. 
^Nippold, 0. c, I, 70 et s. 






DAVID JORIS. 167 

lui le corps d'un homme bien fait et qui lui tournait le dos. L*Esprit lui 
dit : regarde! et il vit l'homme descendre sous la terre et demeurer sus- 
pendu sur un profond abîme sans que rien ne le soutînt. L'Esprit lui 
dit: regarde! et il vit l'homme remonter vers la surface de la terre et 
s'élever au-dessus du sol. Il étendit la main pour le toucher^ mais l'Es- 
prit lui défendit de le faire, en lui apprenant que l'homme était encore 
mort. Peu à peu la vie pénétra dans cet être mystérieux, qui se retourna 
au bout d'un instant et présenta ses traits aux regards du disciple. C'é- 
tait un homme d'une belle taille, d'un teint très-blanc, et dont le visage 
était orné d'une barbe rousse. Après quelques instans l'apparition se 
mit en marche et le disciple crut sentir qu'elle passait à travers sa per- 
sonne. Quand elle se fut évanouie, l'Esprit dit au disciple: C'est là 
Dieu, le Messie, la nouvelle créature, le véritable et premier homme, 
venu du cielt. Joris écrivit lui-même le récit de cette vision, à laquelle 
il attachait ainsi que ses adhérens une importance capitale: tous y 
voyaient la représentation vivante de l'idée des apparitions successives 
de David, et la confirmation de leur foi en Joris, auquel la description 
de l'homme idéal s'appliquait parfaitement*. 

En i538 la secte fut découverte et le magistrat sévit contre elle. La 
tête de Joris fut mise à prix, et vingt-sept de ses partisans, parmi les- 
quels sa mère, subirent le supplice à Delft. Ces mesures de rigueur ne 
produisirent pas l'eflFet désiré; l'enthousiasme des sectaires n'en fut 
qu'exalté, et l'année suivante trente et un d'entre eux moururent en- 
core martyrs de leur foi. Les aveux de ces malheureux qui ont été con- 
servés en partie dans les registres de la cour de justice, permettent d'en- 
trevoir jusqu'à un certain point quelle fut la doctrine de la secte persé- 
cutée. Ils rejetaient le baptême des enfans, et administraient aux adultes 
un second baptême, seul valable d'après leur opinion; ils considéraient le 
pain et le vin de la sainte-cène uniquement comme des symboles du 
corps et du sang de Christ, et ils tenaient David Joris pour un prophète 
inspiré de Dieu. Mais à côté de ces principes généraux, communs aux 
Anabaptistes de toute nuance, nous trouvons dans les déclarations de 
plusieurs des condamnés des doctrines morales qui donnent à la secte 
de Delft un caractère particulier. Ceux-ci prétendaient que l'homme ne 
peut pas être contraint de n'épouser qu'une seule femme, et ils avaient 
introduit parmi eux la communauté la plus absolue, se livrant même 
pendant les repas aux plus grossiers excès, et enseignant qu'il ne faut 

^ Nippold,. o. c, 1, 7'à. 



l68 DAVID JORIS. 

pas avoir honte de la nudité^ mais s*eflForcer de remonter à Tétat d'in- 
nocence d'Adam et d*Ève avant la chute. Mises en rapport avec les vi- 
sions de Joris et ce que nous savons jusqu'à présent de sa doctrine sur 
la divinité, ces déclarations montrent quelle influence ce dernier a 
exercée sur son entourage, et par quel lien intime les Anabaptistes de 
Délit se rattachent aux partisans de la liberté de Tesprit*. 

La persécution n'arrêta point- Joris dans l'exécution du plan qu'il 
s'était tracé. Il se tourna vers les Anabaptistes des contrées voisines et 
essaya de s'attacher celles des fractions qu'il savait momentanément "j 

sans direction. Après le désastre de Munster, le parti radical s'était 
groupé en grande partie autour de Théodore de Batenbourg, l'un des 
représentans les plus fanatiques de la tendance extrême : ce chef venait 
de trouver la mort en essayant de s'emparer d'une petite ville du dis- 
trict d'Oldenbourg. Joris, qui désapprouvait l'emploi du glaive au ser- 
vice àe la cause de Dieu, avait vainement essayé deux ans auparavant, 
immédiatement apr^s les événemens de Westphalie, de cimenter l'u- 
nion entre les différentes fractions des Anabaptistes au moyen de conces- 
sions réciproques; l'assemblée générale de Bocholt n'avait pas eu de ré- 
sultat. Il pensa qu'après son second échec, le parti radical, dépourvu de 
chef, se rallierait plus facilement à lui. Il se rendit donc en i538à 
Oldenbourg, et réussit à faire accepter momentanément son autorité 
des frères de cette contrée. De même, il entreprit de se mettre à la 
tête des Anabaptistes de Strasbourg. Melchior Hoffmann, après avoir 
prêché l'avènement du règne de Dieu à Emden dans la Frise occiden- 
tale, était venu à Strasbourg quelque temps avant l'insurrection de 
Jean de Leyde pour fonder le royaume messianique dans cette ville, que 
l'Esprit lui avait désignée comme la nouvelle Jérusalem de l'Apoca- 
lypse. A Strasbourg il avait réussi à créer une communauté assez impor- 
tante; mais ses projets avaient été découverts, et il avait été jeté en pri- 
son. Après son départ, ses adhérens, déçus dans leurs espérances apoca- 
lyptiques, étaient entrés dans une voie plus modérée, et s'étaient rappro- 
chés de la communauté évangélique avec laquelle ils devaient plus tard 
se confondre. Arrivé à Strasbourg, David Joris se mit en relation avec 
les membres de la secte, et eut avec eux plusieurs discussions dont les dé- 
tails jettent une vive lumière sur l'ensemble de ses conceptions religieuses. 
" Je veux, dit-il, accomplir en vous ce que j'ai accompli en d'autres 
hommes, l'œuvre du rétablissement de toutes choses dont Dieu m'a 

iNippold, 0. c, I, 77 et s. 



DAVID JORIS. 169 

chargé. Ma doctrine me vient du ciel : elle ne peut être comprise que de 
ceux dont les dispositions sont vraiment spirituelles. Ces dispositions ne 
se rencontrent que chez celui qui s'exerce sérieusement et assidûment 
dans la pénitence et dans la prière pour le pardon des péchés, et qui ne 
cesse de prier jusqu'à ce qu'il sente que tout désir coupable est complète- 
ment banni de son âme»». Aux objections de ses auditeurs, il répondit: 
"Je vois que vous n'êtes pas capables de comprendre mes mystères. Il 
faut que vous passiez par une pénitence qui plonge l'esprit dans la tris- 
tesse et qui consume le corps, avant que vous puissiez entendre mes véri- 
tés divines. N'avez -vous pas encore feit cette expérience? Dans ce cas, 
défiez-vous de votre jugement personnel, et laissez-vous instruire comme 
des enfans par ceux qui l'ont faite, et qui sont appelés, éclairés, et envoyés 
par Dieu comme moi. Celui qui n'est pas régénéré ne peut comprendre 
r Ecriture, encore moins juger d'après elle une doctrine nouvellement 
révélée». Sur quoi il ouvrit un de ses traités qu'il avait apporté, et fit 
lecture d'un chapitre sur la confession publique des péchés, doctrine 
qu'il prétendait fondée sur un gtand nombre de passages bibliques. 
Comme les Strasbourgeois lui contestaient l'interprétation de ces pas- 
sages, il s'emporta : «Vous n'êtes que des hommes charnels, s'écria-t-il, 
des incrédules, qui désobéissez à l'Esprit de Dieu qui parle par moi ; je 
romps tout entretien avec vous. Mes partisans dans l'Allemagne infé- 
rieure n'exigent pas de moi des preuves aussi précises tirées de rÉcri- 
ture, puisqu'ils ont déjà ressenti en réalité l'influence et la puissance du 
Saint-Esprit. Par le fait que vous doutez de ma mission particulière,- 
vous rejetez toute ma doctrine. Ne dites pas que je me fais passer pour 
le prophète Élie : je suis ce que je suis. Je suis la voix qui doit aupara- 
vant exhorter chaque homme à sortir.de lui-même et à entrer en Christ. 
Annoncer à tous ceux qui veulent l'entendre que nous devons nous 
unir à Dieu et nous abreuver de son Esprit : tel est mon ministère. » 
Les sectaires de Strasbourg, qui avaient sans doute connaissance de 
quelques-unes des doctrines eschatologiques et morales de David Joris, 
lui demandèrent It jour suivant si le monde à venir commençait dès 
maintenant dans sa secte, si dans ce monde il y aurait une nombreuse 
génération d'enfans, et si Christ engendrerait aussi des enfans. Il ré- 
pondit que sur ce point il ne pouvait rien dire de précis, mais qu'il ne 
lui paraissait pas impossible que l'on dût engendrer des enfans dans le 
monde futur, parce que les livres des prophètes en contiennent la pro- 
messe; mais qu'il était absurde de prétendre que Christ y engendrerait 
nécessairement des enfans. Les Strasbourgeois, au contraire, maintinrent 



• I 



\ 



170 DAVID JOKIS. 

ce dernier point comme une conséquence inévitable de sa doctrine^ sui- 
vant laquelle Christ est pour nous un initiateur et un exemple en toutes 
choses. Interrogé pareillement sur la Trinité^ il répondit avec humeur: 
« Cette question est oiseuse; elle n*est à sa place que dans la bouche de 
ceux qui sont exercés dans la contemplation du monde supérieur et quj 
sont délrvrés de tout ce qui est terrestre. Mon habitude n est pas de 
vouloir pénétrer les mystères; j'attends sur ces matières la révélation 
de l'Esprit saint. C'est le sort de tous les prophètes^ apôtres et envoyés de 
Dieu d'être rejetés au commencement par une génération pharisaïque, es- 
clave de la lettre et dépourvue de l'Esprit de Dieu, »» Les Strasbourgeois 
formulèrent ainsi que suit la conclusion de ces entretiens : « Nous ne 
pouvons en bonne conscience accepter les nouvelles doctrines qui nous 
ont été proposées : sur la confession publique des péchés — la nécessité 
d'abolir tout sentiment de honte — la polygamie — la légitimité du di- 
vorce pour cause de divergence religieuse ou de mœurs peu convena- 
bles*. » 

L'échec de David Joris à Strasbourg amena la défection d'un certain 
nombre de ses partisans dans la province d'Oldenbourg. Les Anabap- 
tistes de cette contrée^ ayant eu connaissance de ce qui s'était passé à 
Strasbourg^ députèrent quelques-uns des leurs à Joris pour l'interroger 
sur certains points de sa doctrine qui leur paraissaient obscurs. Les expli- 
cations de ce dernier ne satisfirent pas les envoyés^ car ils déclarèrent se 
séparer de lui pour cause de dissentiment sur les propositions suivantes : 
« L'état de nudité complète et l'anéantissement de tout sentiment de 
honte sont des moyens utile:» pour atteindre la perfection. — Tous les 
péchés doivent être publiquement confessés dans l'assemblée des fidèles. 
— Le lien du mariage ne contraint plus les parfaits. — Les démons ne 
sont que les tentations de l'esprit par la chair. — Outre la personne du 
juge à venir, Jésus-Christ, il apparaîtra un autre Seigneur et domina- 
teur universel, auquel le peuple actuel de Dieu doit s'attendre et se 
soumettre. — Cette nouvelle doctrine de Dieu, il n'est pas besoin de 
l'éprouver en la comparant à l'enseignement des"^ prophètes et des 
apôtres; il est inutile de chercher dans cet enseignement des preuves de 
sa vérité, et d'en établir l'origine surnaturelle au moyen de miracles*. 

Ce double insuccès aurait découragé tout autre que Joris. Rejeté par 
les dififérens partis dont l'adhésion eût été un premier pas vers la réali- 

iNippold, o. c, I, 90 et s. 
^Nippold, o. c.y I, 103 et s. 



DAVID JORIS. 171 

sation de ses desseins, il résolut d'employer les grands moyens au risque 
de tout compromettre. Adversaire de toute violence dans le domaine 
religieux, il ne songea pas à entraîner ses partisans, demeurés fidèles, à 
une guerre sainte contre les ennemis de Dieu ; il préféra recourir à la 
persuasion, en se présentant devant les magistrats et les princes avec le 
ton d'autorité qui convient à un envoyé d'en haut. Pendant l'été de 
1 5 39 il écrivit à la haute cour de justice de Hollande une lettre assez 
hardie, dans laquelle il menaçait, en sa qualité de Juge divin, ses adver- 
saires des cbâtimens célestes : « Le temps est proche, dit-il, oU la Jérusa- 
lem nouvelle apparaîtra sur la terre, et où le temple sera rétabli spiri- 
tuellement. Aucun prince, pas même le plus puissant ne saurait empê- 
cher ce qui doit arriver. Bientôt l'Agneau se montrera dans sa colère et 
les princes se cacheront dans les cavernes. « Et présentement, pourquoi 
le persécute-t-on ? 11 n'est pas un révolutionnaire ; il mène l'existence la 
plus paisible, aussi inofifensif qu'un agneau. Mais il est convaincu de la 
justice de sa cause et il espère obtenir de l'empereur la convocation 
4*un concile universel où il pourra s'élever « non-seulement contre les 
prêtres romains, mais aussi contre les soi disans évangéliques. * •» 
Quelques mois plus tard, il envoya au landgrave Philippe de Hesse une 
lettre conçue en termes beaucoup plus modérés, et contenant le récit des 
persécutions auxquelles il était en butte et l'affirmation de sa haute 
dignité spirituelle. « Un nouveau soleil de vérité s'est levé pour moi 
et pour les miens; la vie éternelle m'est révélée; je l'entrevois et 
j'en jouis dans sa plénitude. Mon témoignage est plus grand que tout 
témoignage sur la terre, car c'est la vie de Dieu que j'ai reçue qui parle 
par ma bouche; pour le reste, je ne suis qu'un serviteur indigne' ». 
A cette lettre en était jointe une autre, adressée à tous les Etats de 1 em- 
pire, et il priait Philippe de Hesse de la faire parvenir à Charles-Quint. 
Il y défiait tous les sages et tous les puissans de la terre de lui donner 
une interprétation satisfaisante du passage : Personne ne connaît le Père 
que le Fils et celui à qui le Fils l'aura voulu révéler (Matth. XI, 27). 
" Alors, dit-il, l'on verra qui est envoyé de Dieu, et qui a mission de par- 
ler au nom de Dieu, car celui-là seul possède la parole de Dieu. Personne 
ne connaît le Fils que celui en qui il est engendré de nouveau et en qui 
il est devenu chair. Ce que j'ai vu, entendu et savouré en esprit, sera 
révélé à la génération présente quand l'enfant aura grandi en sagesse, 

^Nippold, 0. c, ly 101 et s. 
^Nîppold, o. c, I, 115. 




IJ2 DAVID JORIS. 

en âge et en grâce. » Philippe de Hesse, s'imaginant avoir affaire à 
quelque partisan de la réforme tant soit peu extravagant, que Ton per- 
sécutait à cause de TÉvangile, fit adresser à Joris l'invitation de venir 
en ses Etats, avec l'assurance qu'il y pourrait vivre en toute sécurité*. 
Joris, qui s'attendait à mieux, ne vit dans cette réponse qu'un nouvel 
échec pour ses ardentes espérances. 

A cette époque les théories de David Joris avaient déjà rencontré des 
contradicteurs décidés. Un recueil de vingt-cinq propositions extraites 
de ses livres avait été publié dans le nord de l'Allemagne pour appeler 
sur son enseignement l'attention des autorités et des théologiens. Joris, 
craignant que cet écrit n'exerçât une fâcheuse influence sur l'esprit de la 
comtesse d'Oldenbourg et d'Emden sur les terres de laquelle il vivait^ 
composa pour elle une apologie de sa doctrine dirigée «contre les 
articles mensongers qu'on lui attribue' partout dans un esprit d'ini- 
mitié, n Cet écrit présente un double intérêt. Il montre que Joris savait 
au besoin dissimuler sa pensée et même abandonner momentanément 
ses principes quand son intérêt l'exigeait, et sans doute qu'en agissant 
ainsi il ne pensait fsrtre autre chose qu'user de la liberté d'action qu'il 
s'était implicitement réservée en enseignant que les vérités divines qu'il 
avait mission d'annoncer ne seraient révélées aux hommes que lorsque 
les temps seraient accomplis, c'est-à-dire quand il jugerait à propos de 
le faire : s'il en était autrement, que subsisterait-il de sa bonne foi quand 
nous le voyons renier comme pure invention les propositions suivantes : 
« Je suis le troisième David, l'égal du Christ. — Tous ceux qui se 
retranchent derrière l'Écriture ne sont qu'esclaves de la lettre. — 
L'institution du mariage doit disparaître; les hommes doivent posséder 
les femmes en toute communauté. »« Entré dans cette voie, il ne craignit 
pas même de détourner les soupçons par des déclarations d'une ambi- 
guïté évidente : « On prétend que je persuade à mes adhérens que je 
serai roi dans le royaume de Christ : plût à Dieu qu'il en fût un jour 
ainsi! — On m'attribue l'idée que les anges ne sont que des hommes 
qui vivent dans la joie; j'admets sur ce point ce que l'Esprit enseigne 
dans les Écritures. — Je n'ai jamais dit qu'il n'y a pas de diables visi- 
bles et réels, car je sais que le Seigneur lui-même a appelé Pierre un 
démon et Judas un diable. » Bientôt nous le verrons déclarer que l'ex- 
plication littéraledu récit de la chute d'Adam est absurde, et que Christ a 
lui-même parlé allégoriquement de Satan en appliquant ce nom à Pierre I 

^Nippold, o. c, I, 117. 



j 



DAVID JORIS. 173 

A part ce procédé de justification de toute manière peu honorable^ il 
est intéressant de noter celles des propositions incriminées que Joris se 
contente de maintenir^ ou qu41 rectifie au moyen d'explications sub- 
tiles : ** On me reproche d'avoir dit que le jugement dernier sera ac- 
compli au milieu des régénérés par David Joris ou quelqu'un de sem- 
blable à lui. Voici ma réponse sur ce point : Les régénérés et les saints 
ne jugeront pas seulement le monde^ mais encore les anges^ et j'espère 
me trouver un jour au nombre de ces élus. — Je dois avoir enseigné 
qu'il faut dès maintenant reconnaître sur la terre la présence du troi* 
sième David^ qui se nomme David Joris. Ce n'est pas là ce que j'ai 
voulu dire. Le troisième David dont on doit reconnaître la présence, 
est l'Esprit de la vérité éternelle. — Que l'on ait le droit de renvoyer 
une femme 'dont les mœurs ne sont pas convenables, cela ne me paraît 
ni extraordinaire en soi, ni contraire aux Ecritures. — Que le royaume 
de Dieu doive se réaliser ici-bas d'une manière extérieure et visible, 
c'est ce que promet l'Apocalypse en parlant d'un nouveau ciel et d'une 
nouvelle terre. — Et qu'on ne prétende pas que j'enseigne que la féli- 
cité des saints ne se réalisera pas au ciel mais sur la terre, et que je 
veuille amoindrir pai* là cette félicité. Si nous, créatures humaines, 
nous étions déifiés, et si nous avions le royaume de Dieu en nous, en 
' quelqu' endroit du monde que se trouvât notre corps, nous vivrions au 
ciel, grâce à notre substance céleste. — Pareillement on me fait un 
crime d'avoir dit que mes partisans et moi nous pouvons librement 
entrer dans toutes les églises, et nous livrer sans péché à toutes les 
idolâtries. Si vous croyez que c'est le lieu où l'on se trouve qui sanctifie 
ou qui souille l'homme, comment Adam a-t-il pu pécher en paradis, 
et Christ remonter des enfers? Toutes choses sont pures pour ceux qui 
sont purs. — Je n'ai jamais dit que la doctrine de Paul fût une oeuvre 
honteusement mauvaise en comparaison de la doctrine de David. Saint 
Paul déclare lui-même que son savoir est imparfait et destiné à s'effacer 
devant une connaissance parfaite de Dieu : voilà ce que je soutiens 
également. Et si j'exalte en mes discours la parole de la connaissance 
suprême de Dieu, et si j'affirme qu'elle n'est pas imperfection, je veux 
soutenir cette opinion à la face du ciel, contre tous les docteurs et tous 
les sages de ce monde *. * 

Rejeté des Anabaptistes, sans succèà auprès des princes, Joris conçut 
le projet plus audacieux encore de se soumettre le mouvement de la 

*Nîppold, o. c, 1, 120. 



174 DAVID JORIS. 

réformation elle-même. En 1541^ ayant appris qu'un colloque devait 
avoir lieu à Ratisbonne dans le but de préparer la réconciliation de 
l'Église romaine et de l'Église luthérienne, il envoya dans cette ville 
deux de ses partisans les plus dévoués, chargés d'une lettre pour les 
membres du colloque, mais avec la recommandation de sonder le ter- 
rain avant de présenter la lettre. Dans cet écrit il soutenait que « pour 
trancher les questions controversées on ne saurait trouver dans les 
seules Écritures aucune base certaine en Tabsence du Fils et en l'absence 
de celui auquel le Fils a révélé le Père. Cest ce dernier qu'il, faut re- 
chercher avec soin. Suivant la parole d'Osée : j'ai fait venir mon fils 
d'Egypte, le Fils de Dieu doit nécessairement venir des Pays-Bas, 
contrée dont l'Egypte est le type, car ces deux pays sont bas l'un comme 
l'autre, et remplis tous deux de gens au cœur simple. Les prophéties 
des psaumes XL VI et XLVII ne se sont pas encore accomplies : elles 
doivent se réaliser dans la période présente. C'est maintenant que la vie 
étemelle est révélée, et que le royaume des cieux est ouvert. » Les 
envoyés de Joris essayèrent à Ratisbonne de se rapprocher de Bucer, 
mais ils n'osèrent lui dévoiler leur doctrine, et ne remirent point la 
lettre. Les négociations en restèrent là. Mécontent de ce résultat, Joris 
tenta quelque temps après un nouvel effort pour faire accepter son 
autorité des réformateurs allemands. En 1544, il écrivit à Luther, tan- 
dis qu'un de ses amis se rendait à Wittemberg, chez Mélanchton. On 
devine aisément quel accueil fit Luther aux propositions du sectaire 
hollandais. Quant à Mélanchton, il reçut l'émissaire de Joris en lui 
disant : « Votre doctrine est fantastique ; si vous êtes vraiment venu à 
Wittemberg pour y propager vos folies, je m'adresserai au magistrat 
pour vous faire immédiatement jeter en prison *. « 

Depuis plusieurs années, Joris soutenait contre difFérens adversaires 
une polémique du plus haut intérêt. Le parti modéré des Anabaptistes, 
après la mort de son premier chef Ubbo Philipps, s'était groupé autour 
de Menno Simons, résidant à Oldenlo, près de Hambourg. Vers 1 540, 
Menno Simons publia la première édition de son Fondamentbœck^ dans 
l'introduction duquel Joris crut trouver une allusion directe à ses pro- 
pres tendances, et une attaque contre son autorité. Il envoya donc à 
Simons une lettre très-vive pour le provoquer à une discussion sur la 
valeur de leurs doctrines particulières. « Dis-moi, lui écrivit-il, quel 
Esprit t'autorise à parler? qui t'a envoyé? Examine-toi pour voir com- 

iNîppold, o. c, I, 124. — Arnold, o. c, 883. 



DAVID JORIS. 175 

ment tu es ressuscité dans le premier homme : cet examen tournera à 
ta confusion; car tu n'es qu'un scribe versé dans l'Ecriture, et tu ne 
trouves en toi aucune certitude de ta résurrection. Si tu ne crois pas en 
mes paroles, et si tu ne te laisses pas instruire en toute vérité comme un 
petit enfant, tu le regretteras. Fuis ta propre intelligence, laisse là ta 
confiance en toi-même et crois en la vérité éternelle qui réside dans 
l'Esprit et qui seule sait juger de toutes choses. Tes pensées ne sont que 
vanité, parce que tu n'es pas mort à toi-même et que tu ne f es pas 
abîmé dans le néant. Je sais pourquoi je souffre à cette heure, et pour- 
quoi l'on me considère comme Thomme le plus méprisable et le plus 
digne d'opprobre, pourquoi Ton me range parmi les gens de mauvaise 
vie : que nous font ces outrages, pourvu que Dieu soit notre asile, lui 
qui veut nous juger avec équité, lui qui voit dans tout ce qui est réputé 
saint, bon et juste parmi les hommes précisément tout le contraire , 
pourvu que nous ayons l'Esprit de Christ! » Menno Simons vit 
clairement quel était le fond de cette doctrine qu'il était invité à 
combattre. Il répondit à Joris qu'il se refusait à toute discussion avec 
un adversaire n qui avait depuis longtemps rejeté l'armure de la doc- 
trine invincible de l'Évangile, pour s'armer de doctrines nouvelles, de 
sentences philosophiques et d'artifices oratoires. » Il ne pouvait rien 
arriver de plus favorable à Joris. Il s'adressa aussitôt directement aux 
partisans de Simons, leur représenta le silence de leur chef comme 
dicté par la conscience de son infériorité , et leur exposa quelques points 
de sa doctrine* « Il faut, dit-il entre autres, que toute intelligence soit 
déclarée captive sous l'obéissance à Christ, non sous l'obéissance à la 
lettre de l'Ecriture, mais sous l'obéissance à la vérité éternelle. Il n'est 
pas vrai que je rejette l'Écriture, et que je ne veuille pas me laisser 
guider par elle; seulement l'Écriture est esprit et non chair. »» Cette 
lettre eut pour résultat de détacher de Menno Simons un certain nom- 
bre de ses partisans qui se joignirent à Joris *. Plus tard, le gendre de 
ce dernier, Blesdik, continua cette discussion avec les Mennonites 
demeurés fidèles à leur chef. Il leur adressa, de 1544 à 1547, trois 
lettres, dont voici les passages les plus intéressans : « Si nous éprouvons 
de la honte à confesser ouvertement ce qui se passe au dedans de nous, 
c'est un signe certain que nous n'avons pas encore fait vraiment péni- 
tence pour être délivrés du péché dont nous rougissons. La confession 
publique ne purifi3 pas du péché, mais elle est le signe d'un cœur pu- 

*Nippold, o. c, I, 130 et b. 



176 DAVID JORIS. 

rifié. — Christ a institué le sacrement de la sainte-cène pour inspirer à 
,ses disciples la reconnaissance envers Dieu et l'amour du prochain. 
Mais un vrai chrétien ne doit pas seulement sa souvenir des bienfaits de 
Dieu en des occasions déterminées; il doit être reconnaissant envers 
Dieu à tous les momens de son activité terrestre. Cela ne nous est pos- 
sible que si l'Esprit de Dieu est en nous. Quiconque comprend cette 
vérité n'a plus besoin ni de pain ni de vin pour se souvenir de Dieu. La 
célébration de la sainte-cène fiit continuée par les apôtres à cause de 
l'incrédulité du peuple et de son peu d'intelligence ; à nous il appar- 
tient de conserver ces choses extérieures ou de les mettre de côté. 
Maintenant que l'âge de la virilité est arrivé^ le temps où la perfection 
doit apparaître sur la terre^ il faut écouter la parole de la perfection et 
laisser là tout ce qui est enfantin. Les vrais disciples du Seigneur 
aiment Dieu de tout cœur^ sans aucune espèce de cérémonie^ parce que 
la puissance de Dieu se manifeste en eux en toutes choses. — Mais le 
nombre de ces cœurs élus^ devenus Esprit et déifiés^ a toujours été 
petit. — Joris est venu prêcher la repentance et la pénitence : que 
chacun se dépouille donc de sa fausse confiance en lui-même et revienne 
à la justice parfaite qui réside au fond de son cœur^ afin d*être admis 
à revêtir Jésus-Christ, c'est à-dire à revêtir l'être et la nature de Dieu. 
— Partout oîi TEsprit de Christ est reçu, il anéantit tous les mauvais 
instincts, de sorte que l'on possède la liberté de jouir de toutes les 
créatures, parce que l'on n'agit plus sans penser à Dieu. Ce n'est pas 
dans la possession de plusieurs femmes, dans le fait extérieur de la 
jouissance matérielle que réside le mal, mais dans l'impureté du cœur. 
Cette vérité, personne ne saurait la trouver dans la lettre de T Ecri- 
ture; celui-là seul la possède qui est parvenu à Tâge parfait de Christ *. »» 
Joris eut une discussion analogue avec le surintendant de l'Église de 
la Frise orientale, Jean Lasky (a Lasco). Ce dernier, dès son arrivée dans 
cette province en i543, avait invité les partisans de Joris à des entre- 
tiens privés, et il avait réussi à s'entendre avec eux sur tous les points, 
excepté sur celui du ministère particulier de leur chef. Il commença 
sur cette question avec Joris un échange de lettres des plus instruc- 
tives. Malheureusement le point de vue auquel il se plaça dans cette 
discussion ne pouvait être admis par Joris. A son affirmation réitérée 
de l'autorité des Écritures saintes et à ses argumens basés sur l'ensei- 
gnement du Seigneur et des apôtres, son adversaire répondait invaria- 

^Nippold, 0. c, I, 141 et 8. 



DAVID JORIS. 177 

blement en invoquant l'autorité suprême de la « Sagesse éternelle et de 
la Vérité de Dieu, de laquelle il savait qu'elle était en lui et lui en 
elle, » et en établissant que, pour arriver à la connaissance des choses 
célestes, « il faut sortir de soi-même et entrer en Dieu et en Christ. » 
Relativement à sa mission. divine, Joris refusa d'abord de s'expliquer. 
« C'est une vérité trop élevée et trop excellente pour que je puisse 
la révéler à qui n'a pas été préparé à la bien comprendre. » Plus tard, 
pressé par les raisonnemens de son contradicteur, il essaya de jus- 
tifier l'idée de sa vocation particulière par le récit de ses visions et 
l'affirmation de son inspiration incessante. « Je me suis complètement 
abandonné, dit-il, à la lumière et à la direction de l'Esprit au sein du- * 
quel je vis. Invoquer le témoignage des Écritures pour combattre mes 
doctrines, c'est méconnaître la différence des temps. Certes la doctrine 
des apôtres a eu son éclat, un éclat supérieur à celui de la loi mosaïque ; 
mais une splendeur plus grande encore que celle des deux âges qui 
précèdent, doit nous être révélée, non par la soumission à la lettre 
de l'enseignement apostolique, mais par la soumission à l'Esprit. 
Cet Esprit se manifestera bientôt au monde en la personne d'un seul 
homme, non par le moyen de nombreux apôtres. Alors sera réalisée la 
prophétie : quand cet Esprit viendra il vous conduira en toute vérité 
(Jean XVI, i3). Ils se trompent fort ceux qui croient que cette pré- 
diction s'est accomplie entièrement du temps des apôtres. Le monde 
ressentira dans peu de temps tout autrement que par le passé la venue 
de cet Esprit. Cette triple manifestation de Dieu, de Christ, ou de 
l'Esprit, est représentée symboliquement dans la construction de 
l'arche de l'alliance. L'arche aussi se composait de trois parties, du 
parvis, du sanctuaire et du saint des saints. Le sanctuaire était plus 
noble que le parvis et moins noble que le saint des saints : de même 
la doctrine des apôtres a surpassé la doctrine de Moïse et doit être 
surpassée à son tour par une doctrine qui est encore à révéler, et qui 
en sera l'accomplissement, de même que chez l'homme lage viril est 
l'accomplissement des périodes précédentes. Par la venue du Saint-Es- 
prit le monde entier sera transformé, une nouvelle terre sera créée, et 
tous les croyans seront instruits directement du ciel par des précep- 
teurs spirituels que l'Esprit a suscités depuis longtemps et qui apparaî- 
tront sous peu. Leur enseignement n'abolira pas la connaissance de 
Christ, telle que les apôtres Tont prêchée, et ne renversera pas les fon- 
demens de la doctrine apostolique ; il ne fera qu'accomplir et confir- 
mer cette doctrine des apôtres, de même que la loi a été accomplie et 






178 DAVID JORIS. 

non abolie par l'Évangile. Christ est celui qui a été hier^ qui est au- 
jourd'hui et qui sera demain; c'est-à-dire il est un et immuable^ quoi- 
qu'il se manifeste à diflférens degrés, d'abord symboliquement sous 
forme [de loi, puis corporellement dans l'Évangile, maintenant enfin 
spirituellement, selon sa véritable essence, par une union immédiate 
avec l'âme humaine. •» Jean Lasky avait blâmé en outre plusieurs 
propositions morales de Joris} celui-ci n'hésita pas à les maintenir 
dans la dernière lettre qu'il écrivit au théologien réformé. « Ceux-là 
seuls, y est-il dit, peuvent se glorifier d'être délivrés de toute erreur, 
qui se sont assimilés par la régénération cette nouvelle et éternelle 
vérité, et qui possèdent l'Esprit de Christ et la connaissance de Dieu en 
abondance. Quant à moi, j'ai si bien livré mon âme à l'empire de la 
vérité, que je ne puis plus tomber dans l'erreur. Avant moi personne 
ne pouvait s'attribuer une semblable perfection, car jusqu'à ma venue 
les dons du Saint-Esprit n'étaient accordés aux saints que d'une ma- 
nière fragmentaire et dans une certaine mesure, non dans la plénitude 
absolue. Maintenant le temps de l'accomplissement est présent, le mo- 
ment est venu de poser un fondement qui ne doit plus être ébranlé. — 
La régénération par la foi ne consiste pas seulement dans la conviction 
que le mérite de Christ nous est imputé, mais encore dans la mortifi- 
cation de la chair et dans la soumission à la direction suprême de l'Es- 
prit. Dès la vie présente nous pouvons arriver à un tel degré de sain- 
teté, que nous sommes complètement affranchis de la loi du péché, et 
que nous n'obéissons plus qu'à l'Esprit. — Ce n'est pas dans notre 
nature physique, mais uniquement dans notre âme intelligente que 
réside la souillure du péché. Bien des gens se trompent, parce qu'ils ne 
savent pas distinguer les affections naturelles des péchés, et considèrent 
par conséquent comme péché ce qui ne l'est pas. Pendant l'âge de la 
virilité, où règne la vérité et la justice, l'usage des choses indifférentes 
ne souille plus, car tout est pur à ceux qui sont purs. C'est là une 
distinction qu'on n'a pas su faire jusqu'au temps présent. — Que 
l'homme inexpérimenté se taise donc et cède le pas à l'homme expéri- 
menté, de même qu'on éteint une lampe aux approches du jour, et que 
l'aveugle choisit pour guide celui qui voit. Mes paroles m'ont été ré- 
vélées en Esprit et en Vérité, et je n'ai pas besoin de les appuyer sur 
des paroles de saint Paul. La volonté de Dieu n'est plus que l'on 
arrive à la foi sur l'autorité de la parole écrite. Puisque l'homme est 
présent, tout ce qui est enfantin doit être aboli; l'pn doit croire désor- 



DAVID JORIS. 179 

mais au seul vrai Dieu et en son Christ uniquement avec le cœur^ sans 
paroles extérieures *. »» 

Depuis de longues années Joris ne vivait plus que des offrandes de 
ses adhérens. Souvent ces ressources ne lui arrivaient pas comme il 
l'eût désiré; alors il publiait des •« lettres à ses amis^ » pour se plaindre 
de l'abandon dans lequel on le laissait. C'est ainsi qu'il fit en 1540. 
Les sommes qui lui parvinrent après ce nouvel appel à la généro-, 
site de ses partisans furent si considérables, paraît-il, qu'elles lui per- 
mirent de quitter la vie forcément austère qu'il avait menée jusqu'à ce 
jour, pour se livrer à une existence plus facile, et de publier son Wori' 
derboeckj livre des merveilles, dont l'apparition devait lui amener la sou- 
mission de toutes les âmes encore rebelles. Cet écrit, tout pénétré du 
mysticisme malsain que nous connaissons chez Joris, contenait dans sa 
première édition des gravures obscènes, qui ont disparu dans les édi- 
tions suivantes, et qui représentaient «le dernier Adam, le nouvel 
homme céleste, » et « la fiancée de Christ, le renouvellement de toutes 
choses. » L'inscription qui se trouvait au bas de cette dernière figure 
caractérise la tendance du livre; elle nous apprend que les attraits de 
la femme qui représente l'Église, sont des symboles «« de la félicité, de 
la vie et de la volupté de l'esprit *. ^ 

Le succès de ce livre ne répondit pas à l'attente <le Joris; le monde 
ne se convertit pas à sa parole. Cette nouvelle déception, s'ajoutant à 
tant d'autres, le décida, paraît-il, à exécuter un projet que sans doute il 
méditait déjà depuis quelque temps. Toutes ses tentatives pour amener 
les hommes à reconnaître son autorité avaient échoué. Après les vio- 
lences infructueuses de Jean de Leyde et de Batenburg, la voie de la 
persuasion qu'il avait suivie ne l'avait pas conduit au but. Ses espé- 
rances relatives à son prochain triomphe et au renouvellement immé- 
diat de l'humanité le quittèrent à ce moment; les tentations de la ri- 
chesse s' ajoutant aux fatigues de la vie agitée qu'il avait menée jusqu'a- 
lors, il s'attacha de plus en plus à l'idée d'une existence tranquille et 
retirée, consacrée à l'attente passive de l'avènement du règne de Dieu 
et à la jouissance des biens dont ses partisans l'avaient comblé. Au 
printemps de l'année 1544 il disparut des pays qui avaient été jusqu'à 
ce jour le théâtre de son activité : vers la même époque, un riche étran- 
ger, se disant originaire des Pays-Bas et assurant avoir été chassé de sa 
patrie pour cause de religion, se présenta devant le magistrat de Bâle 

^Nîppold, o. c, II, 584 et s. 
^Nippold, o. c, I, 150 et s. 




!• 



l80 DAVID JORIS. 

et obtint d'être inscrit sur la liste des bourgeois de cette ville sous le nom 
de Jean de Bruges. L'étranger acheta une maison à Baie et une campagne 
dans les environs de la ville, fit venir sa famille auprès de lui, et mena 
jusqu'à la fin de ses jours l'existence luxueuse d'un patricien. De temps 
en temps des émissaires fidèles lui apportaient des nouvelles des Pays- 
Bas et parfois aussi de fortes sommes d'argent; Jean de Bruges répon- 
dait à ces libéralités en écrivant à ses lointains amis de s'abstenir désor- 
mais de toute profession publique de leur foi, et d'attendre en silence 
la manifestation du jour du Seigneur. Il vécut à Baie dans un quié- 
tisme absolu, s'abstenant de toute propagande religieuse, affable avec 
ceux que les circonstances mettaient en rapport avec lui, et plein de 
charité envers les pauvres. Il affectait les dehors d'un chrétien zélé, té- 
moignait aux ministres évangéliques les plus grands égards, assistait 
fréquemment au culte public; mais sitôt qu'il était rentré dans sa de- 
meure, il s'appliquait à effacer de l'esprit des siens l'impression que le 
sermon avait pu y produire et ne laissait échapper aucune occasion 
d'exprimer dans l'intimité du foyer domestique l'aversion que lui inspi- 
raient les prédicateurs protestans. Il publia même contre eux des traités 
intitulés : Contre les vrais et les /aux prédicateurs, la Véritable Sion 
et Jérusalem^, tout en continuant à s'accomoder aux rites évangé- 
liques avec une dissimulation parfaite. S'il s'efforça de la sorte à 
donner à sa vie extérieure une apparence irréprochable, sa vie intime, 
au dire de ses biographes, ne fut pas exempte de fautes. Il conserva, 
paraît-il, dans sa maison, en qualité de seconde épouse, Anne de Berg- 
heim, appartenant à une famille noble qui l'avait suivi des Pays-Bas. 
Ce fait de bigamie est établi par des documens juridiques relatifs au 
partage des biens qui suivit sa mort*. 

Le temps que lui laissait la gestion de ses affaires, il l'employait à 
écrire des livres et à entretenir une correspondance active avec ses nom- 
breux amis des Pays-Bas, de l'Allemagne inférieure et de la France; dans 
ce dernier pays, c'est surtout à Paris, à Noyon, à Orléans et en Picardie 
qu'il comptait des partisans. Il était en rapport avec Schwenkfeld et 
Castellion, et lors du procès de Servet il publia en faveur de celui-ci 
une supplique adressée aux États suisses et écrite avec une grande no- 
blesse d'idées'. 

Jean de Bruges mourut le 25 août 1 556 et fut enseveli dans l'église de 

'Nîppold, 0. 0., I, 185. 
«Nippold, o. c, II, 490. 
BNippold, o. c, U, 496. 



DAVID JORIS. l8l 

Saint- Léonard. Deux ans plus tard^ l'indiscrétion d'un serviteur décou- 
vrit au magistrat le véritable nom du réfugié hollandais. L'on arrêta 
immédiatement sa famille; une perquisition domiciliaire amena la dé- 
couverte de nombreux écrits* que l'on soumit à l'examen de TUniver- 
sité. Dans l'interrogatoire qui suivit leur arrestation^ les membres de la 
famille inculpée déclarèrent d'abord ne pas connaître d'autre nom du 
défunt que «celui qu'il avait emprunté à sa ville natale*;»» ils affir- 
mèrent aussi ne pas former de secte religieuse particulière; peu à peu 
cependant ils entrèrent dans la voie des aveux. Voici une liste de onze 
articles qui furent extraits par les docteurs de l' Université des ouvrages 
saisis : «Toutes les vérités divines révélées par Moïse et les prophètes^ 
par Jésus-Christ et les apôtres^ sont passagères et imparfaites^ inutiles 
même pour atteindre la véritable et parfaite félicité. Elles n'ont été don- 
nées aux hommes que pour les contenir comme des enfans dans la sou- 
mission et pour faire leur éducation en tout ce qui est honnête. La doc- 
trine de Joris au contraire est parfaite et capable d'amener tous les 
hommes à la vie éternelle. — David Joris est le véritable Christ^ le 
Messie^ le Fils bien-aimé du Père^ issu du Père non selon la chair mais 
selon l'Esprit saint^ qui est l'Esprit de Christ. Cet Esprit^ anéanti aux 
yeux des hommes charnels après le supplice de la croix^ a été conservé 
par le Père en un endroit secret^ ignoré de tous les saints, jusqu'à la 
venue de Joris^, et a été répandu dans son âme dans toute sa plénitude. 

— C'est pourquoi c'est lui qui doit rétablir spirituellement la maison 
de David^, la tribu de Lévy et le vrai tabernacle de Dieu, non au moyen 
de la croix et des souffrances, comme Christ l'a fait, mais par la dou- 
ceur ineffable, par l'amour et la grâce de l'Esprit de Christ, qui lui a été 
donné par le Père. — Il possède le pouvoir de sauver et de damner, de 
pardonner ou de maintenir les péchés; il est celui qui doit juger le 
monde au dernier jour. — Jésus-Christ a été envoyé par le Père et s'est 
incarné dans le but unique de maintenir les hommes dans l'obéis- 
sance comme des enfans, au moyen de sa doctrine et des cérémonies des 
sacremens jusqu'à l'arrivée de David Joris. C'est Joris qui produira au 
grand jour la doctrine parfaite et puissante, et qui rendra les hommes 
parfaits en les remplissant de la connaissance de Dieu et de lui-même. 

— Mais cette transformation ne doit pas s'accomplir d'une manière hu- 
maine et grossière comme du temps de Jésus-Christ : elle se réalisera 

iNippoId, o. c, II, 557, 584. — V. la liste dos ouvrages de Joris chez Arnold, o. c., 
II, 286 et s. 
2Nippold, o. c., m, 611. 



l82 DAVID JORIS. 

par rEspritj et d'une manière mystérieuse. Ceux-là seuls entendent 
cette vérité,, qui croient en David Joris et suivent ses commanderaens. 
— Si la doctrine de Christ et des apôtres était la doctrine -véritable et 
parfaite de Dieu^ l'Église^ fondée sur cet enseignement, n'aurait pas été 
brisée de nouveau et anéantie, car les portes de l'enfer sont impuissantes 
contre la vraie Église. Or TAntéchrist a renversé jusque dans ses fon- 
demens l'édifice de la doctrine apostolique, comme l'existence de la pa- 
pauté le montre clairement. Il en résulte que renseignement des apôtres 
est imparfait en comparaison de celui que Joris est chargé d'annoncer 
aux hommes. — Joris prétend être plus grand que Jean-Baptiste et que 
tous les saints. C'est lui qui est le plus petit du royaume des cieux, 
dont le Seigneur a dit qu'il est plus grand que Jean-Baptiste. Pareil- 
lement il se place au-dessus de Jésus-Christ, lequel est né de femme et 
devenu chair; lui-même au contraire est né du ciel, engendré par le 
Saint-Esprit, et devenu Christ par l'onction divine. — Tous les péchés 
contre le Père et le Fils seront effacés; mais le péché contre le Saint- 
Esprit, c'est-à-dire contre David Joris, ne sera pardonné ni dans ce 
monde ni dans l'autre. — Le mariage doit être libre; personne ne peut 
être contraint de n'avoir qu'une seule femme. La plus entière commu- 
nauté doit régner siir ce point parmi ceux qui sont régénérés par l'Es- 
prit de David Joris»» — Enfin les docteurs de Bâle lui reprochaient 
«d'avoir essayé de fonder sa doctrine sur plusieurs passages de l'Écri- 
ture qu'il détourne de leur vraie significatioo, comme si Christ et les 
apôtres n'avaient eu en vue dans leurs prédictions que la venue de 
Joris et non l'établissement de l'Eglise*. »» 

L'Université condamna la mémoire de Joris. Le i3 mai i559 son 
corps fut exhumé et brûlé hors de la ville ainsi que ses livres et son 
portrait qui se trouvait suspendu dans l'église au-dessus de son tom- 
beau. Sa famille subit des pénitences ecclésiastiques; elle dût faire 
amende honorable dans l'église en présence d'un grand concours de 
peuple. Curioni et Sébastien Castellion, qui s'étaient abstenus de paraître 
à la séance oîi l'Université condamna la doctrine de Joris, furent obli- 
gés peu après de donner par écrit leur adhésion à cette sentence '. 

lArnold, o. c, 893; — Nippold, o. c, III, 609. 

^ Voici leurs lettres: 

<( Ego Coelius Secundus Curio, pnblicus inclytœ Académies Basilicnsis profossor, 
auditis quîbnsdam articulis, ex nefaudis cigusdam satanici hominis, qui so Georg^um 
Davidem appellabat, scriptis collectis, ita totus cohormi, ut propter Domini nostri 
Jesu Christ! veri Dei et Marife virginis filii gloriam morl millies malluissem, quam 
tam liorrendam in Dominum nostrum contumeliam audire. £os enim articulos magni- 



«fz; 



DAVID JORIS. l83 

Les divers événemens de cette existence si agitée nous ont fait con- 
naître incidemment les principales des conceptions religieuses de Joris; 
nous resterions cependant au-dessous de notre tâche si nous n'exposions 
ici l'ensemble de sa doctrine avec les développemens que Fauteur lui a 
donne's dans le plus important et le plus volumineux de ses écrits^ dans 
son Livre des merveilles. Nous laisserons autant que possible la parole 
à Joris lui-même. 

" Dieu est absolu^, sans commencement^ une lumière au-dessus de 
toute lumière^ un abîme sans fond^ une origine éternelle de tout ce qui 
est, une fin sans fin. Il demeure en lui-même immuable et impassible, 
incompréhensible et silencieux, reposant sur le fondement de son propre 
être, comme un rocher ou une montagne d'or. Essence sans essence, il 
ne se manifeste pas dans son absoluité, il ne se pense pas; nul ne sau- 
rait exprimer ce qu'il est, tant sa grandeur, sa longueur, sa largeur, sa 
profondeur dépassent toute conception humaine; tout est néant à côté 
de lui. Et cependant il est la suprême activité, il est l'essence' éternelle 
et vivante de tous les objets. Ce n'est pas hors de nous qu'il faut le 
chercher, mais en nous, car il est Esprit ; il est la lumière infinie de 
l'éternelle justice, sagesse, vérité et raison, il est le Seigneur de cette 
même lumière, substance, vie et intelligence qui éclaire les pensées 
intimes du cœur des crbyans, et grâce à laquelle nous distinguons les 
uns des autres les objets du monde visible : essence sainte et pure, d'une 
beauté et d'une innocence parfaites *. 

" Ce Dieu éternel et caché est obligé de manifester son inintelligible 
essence par sa Parole de justice, dans la puissance de son éternelle 

ficus D. Rectot una cum prudentissimo atque optimo vîro Domino Henricho Pétri 
scholarcha Icgebat, et eis lectis, meam de eis sontentiam requirebat. Itaque hoc 
Bcripto mea manu testor, me eos artîculos condemnare, detestari et ex anîmo execrari, 
tanquam doctrinœ nostri unius servatoris contrarios, et ex inferîs ad totam religionem 
evertendam exitatos. Id tcstor coram Jesu Cbristo teste fideli, et angelis eius. Amen. 
Basilese, 27 Aprilis 1559. — Ego idem C. S.» 

«Ânno 1559 die 27 Aprilis, recitati fuenmtmihi Sebastîano Castalioni, nec non Cœ- 
lio Secundo, a Magnifico Rectore universitatis Basiliensis D. Phyracte, et D. Hen- 
richo Pétri gymnasiarcha, aliquot articuli qui dicuntur excerpti ex libris Davidis 
George, qui etiam Jori, una cum aliis, recitati fuerant in collegîo, absentibus nobis 
(neque enim fuerat nobis indicatum), ac de iis articulis jussi sumus dicere, deinde 
scribere quod sentirerous. Igitur ego pro mea parte de eis scribo meam sententiam, 
eandem quam verbis dixi. £go iUos articules esse credo hœreticos^impios, nefandos» 
eos que detestor, abominer, odi, et quantum in me est prorsus damno, eamquo doc- 
irinam plane Antichristianam esse judico. •" Sebastianus Castalio mea manu scripsi.» 

Nous devons la communication de ces pièces à la complaisance do M. le D^ Sic- 
ber, bibliothécaire de TUniversitë de Bâle. 

* TWi/nderboeckf wacr in dat van der Werldt acn versloten gheoponbaert is. — • 



184 DAVID JORIS. 

sagesse et vérité ; il réalise en elle la virtualité qu'il a de se connaître. 
Dans cette Parole^ il laisse échapper hors de lui et crée sous une forme 
visible ses Fils et ses Filles, conformes à sa propre manière d'être, et 
destinés à posséder en toute vérité son Esprit et son essence, en tant 
que lumières éternelles des cieux nouveaux. Dieu se connaît dans le 
Verbe, qui est l'image de sa divine splendeur, son Esprit et sa subs- 
tance en tant qu'inclinée vers le monde des créatures; il exprime en lui 
tout ce qui existe, ses saintes créatures égales à lui, qui sont ses Fils et 
ses Filles. Dieu commence de la sorte à exister (sous une forme concrète) 
dans ses créatures; sa création a son origine étemelle en lui et se pour- 
suit indéfiniment au moyen du Fils, c'est-à-dire de l'intelligence divine 
et des distinctions que cette intelligence établit dans l'essence absolue *. 
Tout ce qui émane de Dieu, est et reste Dieu ; Dieu y demeure tout 
en tout, lui seul et personne d'autre. Dans cette émanation vers nous. 
Dieu a reçu en Christ les dénominations multiples, au moyen des- 
quelles nous essayons en bégayant d'exprimer son essence. Cette éma- 
nation continue n'épuise pas l'essence divine : semblable à une fon- 
taine qui coule sans interruption, l'Esprit de Dieu déborde de toutes 
parts et laisse échapper hors de lui la plénitude de son être, sa force, 
sa vie, son intelligence *. 

« Bien des docteurs savent bavarder fort savamment sur la Trinité, 
sur le symbole de Nicée, prenant plaisir à discourir en termes empha- 
tiques et incompréhensibles. Ce qui est simple et intelligible à tous ne 
leur plaît pas : comment donc connaîtraient-ils le Fils? or qui ne con- 
naît le Fils, ne connaît pas le Père. Leur verbiage n'est que sottise 
auprès des anges; plus ils ont de science, moins ils ont de bon sens. 
L'on dit qu'il y a trois personnes divines dans un seul Dieu, et chacun 
interprète cette proposition comme il lui convient : pourquoi n'expose- 
rais-je pas également ma façon de la comprendre? si quelqu'un a mieux, 
qu'il le dise. Voyez, les trois personnes ne sont autres que trois hom- 
mes, choisis spécialement par Dieu, et qui ont servi successivement de 
chefs et d'initiateurs dans la cité divine. Moïse, Élie et Christ ; ce der- 

Hoochgeloyet moet by s\jn, die als een Ambassatoer gbesonden komt, in don Namc 
des Heeren; — anonyme, sans lieu d'impr., 1551, 1. I, § 1, fo 2; II, 1, 2; II, 2, 2; II, 
1, l; II. 4, 10; I, 13, 8; I, 28, 16; I, 38, 18; II, 3, 7 et 8; II, 8, 18. 

ilbid., U, 11, 23; U, 1, 1; m, ?3, 30; II, 3, 8; siet, daer vangt hy an in sîjn ge- 
scbeps, oud sijn gescheps vangbt hy inbem eeweUjcker wyse an, iinde dat bestaet or- 
dineerUjck, onderscheydelijck, in warer begrypelijkeyt unde gesicbt des verstants 
door den Soon. 

«Ibid., II, 8, 7; II, 11, 23; U, 3, 8; III, 33, 30; II, 2, 2; II. 4, 11; II, 7, 16; II, 4, 10. 



DAVID JORIS. • l85 

nier a commencé et doit accomplir toutes choses en les ramenant à 
leur vraie substance. En effets si le Fils seul s'était incarné^ comment 
pourrait-on dire que Dieu dans sa totalité est devenu homme? Il faut 
donc que le Père et le Saint-Esprit se soient aussi incarnés ; or^ si l'on dit 
qu'ils se sont incarnés avec le Fils en Christ^ on détruit la diversité des 
personnes. Il faut donc admettre trois incarnations successives : les per- 
sonnes trinitaires ne désignent de la sorte que trois époques^ marquées 
spécialement par des révélations divines. En effet, tout se fiait en Dieu 
avec mesure et proportion : d'abord vient l'enfant, puis le jeune homgie, 
puis l'homme. Aussi les trois personnes n'existent-elles que pour nous, 
et non pour Dieu même; Dieu resie ce qu'il était de tout temps, un 
seul vrai Dieu, absolu dans son essence et impersonnel. Peu m'importe 
donc comment on nomme Dieu ; qu'on l'appelle Père, Verbe, Fils, 
Esprit, Dieu, tous ces noms sont également bons; ce ne sont que des 
images imparfaites, nécessaires à la faiblesse de notre entendement, et 
non des définitions de Dieu. Le royaume ne réside pas dans des paroles, 
mais dans la puissance de l'Esprit. Renonçons donc à ce qui est exté- 
rieur, que ce soit enseignement, volonté (loi divine) ou parole, et lais- 
sons TEsprit de Vérité nous guider et nous instruire M» 

L'histoire de la chute d'Adam et de son expulsion du paradis n'est 
qu'un symbole de cette sortie de l'être absolu hors de lui-même. 
«Avant que la terre 'ne fût créée, l'homme se trouvait en Eden, au 
sein de la vie et de la lumière divine, possédant l'essence de Dieu dans 
sa simplicité primitive et vivant librement dans une joie et une paix 
éternelles, revêtu de la magnificence divine comme des lueurs de l'au- 
rore. Déchu de ces hauteurs, il perdit sa liberté et sa joie; il tomba par 
sa faute du domaine de l'Esprit dans celui de la chair, de la vie dans 
la mort, de la lumière dans les ténèbres, de l'essence céleste et impéris- 
sable dans l'essence infernale et périssable, de la plénitude de la sagesse 
divine dans le néant de la sagesse propre, de la demeure sainte et libre 
dans la demeure de cette terre, dans l'impiété et dans l'esclavage. Cette 
chute était nécessaire ; elle ne pouvait pas ne pas arriver : Dieu a voulu 
ipanifester et réaliser en Adam l'essence des choses visibles. Les paroles 
de l'Écriture relatives à la chute d'Adam, ne sont que figures et 
qu'images en rapport avec notre intelligence enfantine ; elles ont un 
tout autre sens selon l'Esprit. C'est dans le cœur d'Adam que s'est 
opérée la chute; elle a eu pour conséquence, non un déplacement dans 

1 Ibîd., n, 2, 4-7 ; II, 13, 27-28. 



l86 * DAVID JORIS. 

l'espace^ mais l'abandon de la vraie substance intérieure^ la sortie spiri- 
tuelle de l'unité divine. De la vie est issue la mort, de la lumière 
l'obscurité; du bien est sorti le mal, de l'Esprit la chair, de la vérité le 
mensonge. Celui qui était le plus élevé (Christ ou le premier Adam) 
est devenu le plus humble ; le plus riche et le plus puissant est devenu 
le plus pauvre et le plus faible, le plus noble et le plus pur est devenu 
le moins noble et le plus impur, le plus juste est devenu le plus pé- 
cheur, le plus innocent est devenu le plus coupable ; le plus grand a 
étéJait le plus petit, le seigneur est devenu le serviteur*. » 

Si le Verbe est descendu de la sorte dans le, domaine des créatures, 
c'est pour pouvoir remonter dans l*être absolu, après avoir anéanti, en 
l'épuisant, la force inhérente à l'essence infinie, qui la porte à se révé- 
ler sous la forme passagère des objets visibles. « Si Christ continue à 
séjourner ici-bas, c*est afin que tout néant se manifeste, et que tout ce 
qui ne lui ressemble pas apparaisse dans son vrai jour comme un non- 
être destiné à périr. Christ est obligé de souffrir en ce monde, sa vivante 
et lumineuse essence doit demeurer cachée, jusqu'à ce que le péché, la 
mort, le diable et l'enfer de l'incrédulité soient abolis par la foi, et que 
l'homme soit ramené au sein de l'éternité divine. Aussi longtemps que 
la vie et la magnificence de Dieu resteront ici-bas dans un état de pri- 
vation, de misère, de douleur, entourées des ombres de la mort oU sont 
assis les damnés*, les sept sceaux du livre de la vie n'auront pas été 
rompus, ce qui est issu de Dieu n'aura pas été réintroduit dans l'es- 
sence première*. 

Quoique déchue dans la sphère de la contingence, la substance divine 
est demeurée dans sa pureté originelle au fond de Tâme humaine. « La 
vie intime de Tâme est la chose du monde la plus élevée, la plus déli- 
cate, la plus incompréhensible; en vérité, elle est la^vraie vie, le cœur 
même de TEsprît. L*homme, dans les profondeurs secrètes de sa nature, 
est l'Esprit silencieux et invisible, la Parole mystérieuse et puissante 
cachée en Dieu. L'esprit de l'homme est l'image de la beauté de Dieu, 
en lui habite la joie et la perfection, la flamme violente de l'amour ca- 
pable de produire des œuvres sans nombre, suivant la manière d'agir 
de la nature divine et la plénitude débordante de la bonté de Dieu. 

ilbid., I, 38, 28; II, 101, 129; II, 11, 23; XI, 51, 80; H, 51, 81; II, 52, 81; H, 114, 
145; 11, 72, 104; IV, 20, 21-22. 

2Comp. à cette thèse de Jori» la proposition attribiie'e par Henri de Vimebourg 
aux Frères du libre-esprit: «Deuraesso in qnadam perditîonc. » (V. plus haut, p. 49.) 

3Ibid. I, 123, 88; I, 29, 17; 1, 39, 24; II, 3, 8; II, 94, 122. 



DAVID JORIS. 187 

L'esprit de l*homme est Tessence inconnue et parfaite du Père, la subs- 
tance insondable de Téternelle vérité^ l'intelligence divine sainte et ab- 
solue, passant, pour se comprendre elle-même, à travers le cercle im- 
mense des créatures. Toute sagesse propre a cessé dans l'abîme de 
l'âme; la vie de Dieu seule y habite, comme le fondement de la par- 
faite beauté de notre nature'. « 

« Le Christ (historique) a été envoyé par le Père pour renouveler 
toutes choses, pour faire rentrer ce qui est périssable dans ce qui est 
éternel, ce qui est extérieur et visible dans ce qui est intérieur et invi- 
sible, la faiblesse dans la force, la chair dans l'esprit, la lettre dans 
la véritable substance. " Comment l'homme retournera- t-il en Dieu? 
Est-ce par les efforts de sa propre intelligence? •* Dieu ne dépose pas sa 
sagesse dans la bouche de tous les hommes; il n'est pas ce que les 
théologiens et les philosophes font de lui dans la pauvreté de leur en- 
tendement, quelque saint que leurs descriptions le fassent paraître; ce 
n'est ni la rhétorique ni la dialectique, ni telle autre science humaine 
qui révélera son essence; ni les hardiesses de rimaginatif)n, ni les sub- 
tilités du raisonnement ne* parviendront à le faire connaître. Dieu ne 
communique pas sa vérité aux riches, aux vaniteux , à ceux qu'enfle 
leur propre science, n Plus loin encore du but est celui qui cherche 
Dieu dans les objets extérieurs. « La raison de l'homme doit s'arrêter 
aussi peu à la compréhension des choses visibles que le font les 
bêtes des champs »• '. C'est par l'anéantissement de soi-même que ce 
but est atteint. « Il faut que l'homme renonce à la substance péris- 
sable de son existence particulière, qui s'est ajoutée à sa substance pri- 
mitive, qu'il devienne néant, et il sera ressuscité spirituellement d'en- 
tre les morts, c'est-à-dire son regard contemplera la lumière éternelle 
de la vérité de Christ, et pénétrera dans les profondeurs de la divinité. 
Que l'homme s'anéantisse en lui-même en tout ce qu'il est, afin que la 
Parole, cachée à tous et connue de Dieu seul, vienne demeurer en lui 
et se révèle dans les profondeurs de son âme, dans la génération et in- 
carnation da la puissance suprême de l'être divin qui porte tous les 
hommes à connaître Dieu dans sa grâce et son éternel amour. Cette 
mort spirituelle le replace dans l'éternel jardin de délices et lui rend 
la jouissance des fruits de justice et de paix que produit l'arbre de 
vie planté au milieu du paradis céleste de Dieu , et qui est Christ 

Ubid., T, 9, 6; I. 31, 18; II, 5, 12; II, 8; 18; ... «an volkommen verstandt, verstaen 
in mennîchvuldicheyt ringswijs om; » II, 47, 73; II, 59, 93. 
3 Ibid., n, 73, 106; H, 117, 151; II, 3, 8; II, 2, 8; II, 2, 2; I, 9, 5. 



l88 DAVID JORIS. 

lui-même ^ le Fils éternel selon l'Esprit. Ce n'est pas au moyen d'une 
essence étrangère à l'essence divine que nous pouvons venir à Dieu_, 
mais seulement au moyen de sa propre essence^ simple, unique et vé- 
ritable j et qui est la vie de la vérité; c'est avec son œil qu'il nous faut 
percevoir sa lumière, la lumière de l'éternelle Sagesse; c'est avec son 
regard que nous devons contempler l'image qu'il a de lui-même, la di- 
vine Parole, le Soleil de l'intelligence *. 

•« Quand l'âme est parvenue de la sorte à l'accomplissement de la 
perfection de sa stature ou maturité en Dieu, la substance invisible et 
inconnue de Dieu se dévoile à elle. Désormais elle ne demande plus 
rien sur le compte de Dieu, ni qui il est, ni comment il est, ni ce qu'il 
est; elle est devenue divine avec Dieu, en Dieu, comme elle avait été 
humaine sur la terre. L'Esprit de l'amour, qui est en elle, comprend 
toutes choses; il sonde les abîmes de la divinité, car il est l'Esprit de 
la connaissance et de la vérité, la substance sainte de la puissance et 
perfection de Dieu, il est Dieu lui-même*. Le péché est détruit, l'u- 
nion avec Dieu est rétablie; l'homme est rentré dans son origine pre- 
mière, il demeure dans le cercle infini de la substance sans fond, sans 
commencement ni fin, il se tient immobile au sein de l'éternelle Joie, 
il a atteint l'âge de la virilité spirituelle, il engendre Christ et la Sagesse 
divine tout comme Christ et la Sagesse l'ont engendré, il est devenu 
saint, pur, parfait, un ange devant la face de Dieu , une image de sa 
substance invisible, la lumineuse Étoile du matin dans la clarté du 
jour divin, le souffle et la rosée de la vie éternelle, un Dieu véri- 
table en Dieu, un Père céleste de la sainte Éternité. L'appeler saint, 
pur, juste, divin méme^ serait trop peu dire^ il est la sainteté, la pu- 
reté, la justice elle-même, un seul Dieu en Dieu. Béni soit Dieu de ce 
qu'il veuille s'unir ainsi à l'homme et habiter éternellement dans son 
cœur ' I 

« Les hommes nouveaux du royaume des cieux ont la loi de TEsprit 
écrite au fond de leur âme. Il n'y a que plaisir, liberté et santé dans 
l'éternel paradis de Dieu. La lettre de la loi est complètement abolie pour 
les enfans de la Jérusalem céleste; elle n'a eu sa raison d'être qu'aussi 
longtemps que la nature enfantine de l'homme a eu besoin d'un guide 
extérieur. Les vrais Fils de l'Éternité régnent à tout jamais avec 

»Ibid., I, 36, 22; H, 2, 3; II, 36, 22; UI, 23, 30; I, 14, 10. 
aibid., I, 9, 6; U, 1, 2; U, 7, 17. 

aibid., I, 152, 112; I, 116, 83; I, 2, 7; 11, 35, 59; I, 117, 84; 1, 152, 112; 11, 54. 86; 
I, 158, 113; 11, 117, 151. 



DAVID JORIS. 189 

Christ ; ils sont les premiers-nés de Dieu, les prêtres-rois d'après Tor- 
dre de Melchisédec, les héritiers des promesses d'Abraham, les enfans 
de la femme libre et non de Tesclave, les affranchis du Seigneur. Ils 
ne se chagrinent point de leur ancienne substance pécheresse; tout 
le passé est oublié. Ils n'ont plus à observer ni loi, ni commandement; 
ils sont entièrement libres, purs et sains. Le péché, la mort, le diable, 
n'ont plus de prise sur eux: tout ce qu'ils font est bien. Ce qui était 
défendu à l'enfant et au jeune homme est licite à l'homme; ce qui pa- 
raissait auparavant nuisible, mauvais et impur, à cause de la faiblesse 
de l'intelligence, est dorénavant utile, pur et bon; ce qui était une 
mort est devenu une vie : tout est permis aux régénérés du Saint-Es- 
prit, surtout ce qu'ils ne pouvaient accomplir antérieurement sans 
péril et sans dommage pour eux. Aux impurs et aux incrédules, tout 
est impur; aux purs et aux enfans de Dieu, tout est pur. Celui que le 
Saint-Esprit aengendré ne pèche plus, car le péché ne réside pas dans 
les œuvres extérieures, mais dans les dispositions du cœur, qui désor- 
mais sont bonnes. Le corps lui-même participe à la liberté de notre 
être sprituel; rien de ce qui est antérieur ne peut plus souiller l'âme. 
Ce serait un péché diabolique de résister à la voix intérieure de l'Es- 
prit, fût-ce même pour obéir à la lettre de la loi extérieure, car tous 
les commandemens et toutes les défenses de l'Esprit concourent au 
bien des enfans de Dieu*. 

« Quand l'homme s'est élevé à la perfection de la vie de l'Esprit, il 
n'y a plus pour lui de différence entre le bien et le mal, entre la vie et 
la mort, entre la chute et le relèvement. Les membres du corps rem- 
plissent des fonctions bien différentes, et cependant sont également 
nécessaires à l'homme : de même il ne faut pas dire : telle chose 
est moins bonne que telle autre, car toutes choses sont également 
bonnes aux yeux de Dieu, et il n'est pas possible de les faire autres ni 
meilleures. Mépriser quoi que ce soit, serait mépriser Dieu dans son 
œuvre. Ce n'est que pour nous qu'il existe des degrés différens dans la 
beauté, dans la foi, dans la spiritualité, dans la sainteté : pour Dieu 
et en Dieu il n'y a ni augmentation ni diminution; il demeure im- 
muable dans son essence tel qu'il a été d'éternité. Si quelqu'un veut, 

' «Ibid.,I, 160, 115; I, 136, 97; IV, 25, 26; I, 151, 109; IF, 58, 91; II, 117, 116: Dese 
heeft volkommen ghcen weth of ghebot meer, maer is gautsch vry, ghesondt, reyn 
unde ghenes^ : sonde, doodt, noch dayvel heeft dar geen macht meer : onerst wat 
hy doet dat is recht; U, 44, 69; II, 66, 101; II, 7, 17; I, 116, 83; U, 118, 152; II, 67, 

102; III, 11, 13. 



igO DAVID JORIS. 

d'après l'exemple des Pharisiens , rendre sa vie extérieure irréprochable 
afin de paraître juste et bon aux yeux des hommes^ il ne fait qu'aggra^ 
ver l'état de corruption dans lequel il se trouve ; car il méprise l'œuvre 
et la vie de Dieu^ il damne son âme par sa justice propre et sa sagesse 
propre. Non, être blâmé et condamné sur la terre, c'est être justifié et 
sanctifié dans le ciel. Ce qu'on appelle ici-bas laid et corrompu, est 
beau et louable auprès du Seigneur ; car ce qui plaît aux hommes dé- 
plaît à Dieu} ce qu'ils nomment bien, il le nomme mal; ce qu'ils con- 
sidèrent comme pur et saint, il le considère comme impur et exécrable. 
De même que la lumière succède aux ténèbres, que le jour naît de la 
nuit, il faut que la foi se manifeste par l'incrédulité, l'espoir par le dé- 
sespoir, l'amour par la haine et l'envie, la bonté de cœur par l'astuce, 
la simplicité par la duplicité, l'innocence par l'impudicité, la franchise 
par la dissimulation, l'esprit par la chair, la vérité par le mensonge, 
l'essence céleste par l'essence terrestre; et, à cet effet, il. faut savoir se 
placer au-dessus du jugement des hommes, qu'ils vous blâment ou 
qu'ils vous louent, agir en toute liberté, et réaliser, avec une entière 
indépendance, le bien par le mal, ce qui est impérissable par ce qui est 
périssable, et laisser ce qui est lumineux et pur se manifester dans sa 
pureté par ce qui est impur *. 

«L'homme doit entièrement s'abandonner à la direction de Dieu, et 
faire ce qu'il commande, la femme comme l'homme. Dieu agit seul d'é- 
ternité en éternité; tt)ut ce qui existe est son œuvre. Il s'ensuit que tout 
ce qui est doit être, et ce qui n'est pas ne doit pas être. Dieu dans sa bonté 
a tout bien fait. Vivons donc sans prendre souci de rien, car nous sommes 
libres de tout mal; nous demeurons et nous vivons dans le bien. Abste- 
nons-nous de trouver mauvais quoi que ce soit, car toutes les œuvres de 
Dieu sont bonnes. Si quelqu'un nous fait du tort, ne nous emportons 
pas : s'irrite-t-on contre la pierre à laquelle le pied s'est heurté? De même 
qu'une flûte ne produit pas de sons par elle-même, mais par le souffle de 
l'homme qui l'a faite, ainsi l'homme n'agit point par lui-même, mais 
Dieu, qui l'a fait, parle et se manifeste par lui. L'homme est la pro- 
priété de Dieu ; l'unique but de son existence est de servir à la glorifi- 
cation de son Créateur; aussi ne doit-il chercher en rien sa propre gloire, 
mais attribuer toute gloire à Dieu et à Christ, selon les termes de 
l'Écriture. Chacun doit être content de la destinée qui lui a été as- 

* Ibid., III, 1 1, 13 : Soe die Mensch tôt een volkommen leven in den Gecst des veretandts 
gebrochtwird, dann is geeu onderscheyt tusschengoet and qnaet, tusschen leven unde 
dood, tusschen vallen unde opstaen; II, 43, 67; II, 125, 159; II, 3, 9; H. 89, 64. 



DAVID JORIS. 191 

signée; Thomme doit obéir sans murmurer aux appels de son Orateur, 
être prêt à suivre Dieu partout où il lui plaira de le conduire, et laisser 
Dieu faire de lui ce qu'il veut. Le potier n a-t-il pas le droit de donner 
à l'argile telle forme qu'il lui convient? L'Éternel brisera de son sceptre 
de fer toute résistance de sa créature, aussi facilement que le potier dans 
sa colère fait voler en éclats les vases qu'il a façonnés. L'homme à qui ces 
vérités paraîtront trop élevées, ne doit point les repousser pour le seul 
motif qu'il ne les comprend pas; il doit les recevoir en toute soumission 
et se taire sûr ce qui dépasse son entendement, sans quoi il risque, se- 
lon les Écritures, de blasphémer Dieu dans son ignorance** 

' « Les régénérés ne doivent plus désirer, rechercher, épouser selon la 
chair aucune femme, comme le font les hommes, soumis à leur nature 
pécheresse, mais désirer, rechercher, épouser selon l'Esprit intérieur la 
substance céleste, dont la beauté est éternelle et la gloire impéris- 
sable; ils doivent concevoir en leur intelligence la splendeur, la pureté 
de l'essence divine, l'inaltérable satisfaction que Dieu éprouve en lui- 
même, et laisser tout le reste suivre son cours régulier, selon le bon vou- 
loir de Dieu. L'homme ne doit point s'attacher à une femme, ni la 
femme à un homme : les élus doivent s'attacher uniquement au Sei- 
gneur. Non que l'homme et la femme cessent d'engendrer, ce qui serait 
contraire au plan et à la volonté de Dieu : il est question ici des ma- 
riages des anges, ^es noces célestes, préparées dès longtemps aux enfans 
de Dieu, Selon la parole de Jérémie, c. XXXI : une femme entourera 
un homme et s'unira à lui; elle deviendra un homme avec lui, chair de 
sa chair, os de ses os. Ce n'est pas d'une femme unique que le prophète 
entend parler, mais de sept femmes réunies dans une, de la Fiancée de 
Christ demeurant dans sept communautés. Sept femmes, oui sept com- 
munautés (comprenez-moi bieni), doivent volontairement s'humilier 
devant un homme qui est Christ, et être appelées ses épouses. Bien des 
communautés donnent à Christ les noms de Seigneur, d'Époux, de Roi ; 
elles ne sont pas pour cela ses épouses et son corps : aussi longtemps 
qu'elles ne seront pas devenues ses épouses, il ne sera pas leur époux et 
leur vie. Christ vit pour Dieu, et la communauté vit pour Christ, c'est- 
à-dire la femme vit pour l'homme, et non l'homme pour la femme. 
L'homme en effet n'est point créé pour la femme, mais la femme est 
créée pour l'homme. La femme est dépourvue de liberté, de vigueur, de 
volonté ; elle est placée sous la puissance de l'homme, non sous la pro- 

ilbid., II, 12, 27; II, 125, 159; II, 127, 161; II, 117, 151; III, 24, 31; II, 3, 7; II, 
125, 159. 



192 * - DAVID JORIS. 

tection et la puissance de Dieu. Tels furent Adam et Ève^ dont nous 
portons tous l'image dans notre nature : ce furent deux âmes^ réunies 
primitivement dans un seul corps. Cette unité s'est brisée : Thomme 
porte en lui la substance du ciel^ la femme la substance de la terre. C*est 
pourquoi il est nécessaire que la femme devienne homme,, selon les 
Écritures^ pour que la substance étrangère à T être iiivin disparaisse. 
Alors rhomme sera un ange devant la face de Dieu^ et Fhomme et la 
femme seront redevenus ensemble égaux à leur Créateur, Quiconque 
ne sera point trouvé dans cet état de mariage céleste^ sera maudit*. »» 
David Joris a donc fondé la légitimité de la polygamie^ nous dirions 
plutôt des affinités électives^ sur le principe métaphysique de la recom- 
position de l'intégrité de la nature humaine par la réunion des sexes en 
un seul être, ou^ ce qui revient au même à son point de vue, sur le 
principe de l'anéantissement de l'essence finie dans l'essence infinie. Nous 
avons rencontré chez Scot Érigène une pareille conception de l'être hu- 
main avant et après la vie terrestre. 

Désormais les créatures, extérieures ne nous éloignent plus de Dieu, 
comme c'était le cas avant notre régénération. « Toutes les formes tran- 
sitoires du monde visible prennent fin dans l'éternité; les choses passa- 
gères s'anéantissent dans les choses éternelles. Alors la raison retrouve 
Dieu dans tout ce qui existe, dans tous les objets visibles : chaque créa- 
ture atteste l'existence de Dieu*.« Pareillement tous les voiles qui re- 
couvrent l'intelligence des Ecritures sont enlevés : 

« L'Écriture est semblable à une homme dont le corps se cache sous 
un vêtement épais, à un fruit dont le noyau est enveloppé d'une dure 
écorce. Aussi peu que l'on connaîtrait le soleil si l'on ne considérait que 
la lumière répandue sur les objets terrestres, aussi peu l'on connaîtrait 
la vérité si l'on n'étudiait que les Écritures : elles ne donnent que 
l'image et l'ombre de la vérité. Les saints enseignemens de l'Esprit ne 
sont renfermés dans la lettre que d'une manière allégorique; et il était 
nécessaire qu'ils fussent introduits sous cette forme dans le monde, vu 
la faiblesse de l'intelligence humaine. Aussi longtemps que l'enfant a 
été enfent, la lettre de l'Écriture a été indispensable: dans l'éducation 
de l'humanité ce qui est extérieur a précédé ce qui est intérieur, quoi- 
que ce qui est intérieur ait existé longtemps avant ce qui est extérieur. 
Les Ecritures ne nous apprennent à connaître que le Christ selon la 

ilbid,, II, 117, 149-150; 11, 66, 88; II, 62, 81; II, 48, 76; 1, 136, 97; H, 53, 82; II, 
21, 26. 
aibid., IV, 4, 5; II. 8, 19; H, 2, 4. 



DAVID JORIS. 193 

chair, le Christ extérieur et passager, le seul que connaissent les théolo- 
giens, et qu'annoncent ces prédicateurs sans mission divine, qui prê- 
chent en leur propre nom la lettre de l'Évangile, afin de mener une vie 
tranquille et agréable. La Parole intérieure est aussi loin de la Parole 
extérieure que le ciel de la terre : pour trouver cette Parole intérieure 
dans la lettre écrite, il faut posséder la clef de David, seule capable d'ou- 
vrir l'intelligence des paraboles obscures et des mystérieuses prophéties. 
La figure historique de Christ, en effet, sa connaissance extérieure n'est 
rien : FÉcriture au fond est Esprit; à qui sait la comprendre, elle révèle 
le véritable Christ ressuscité d'entre les morts, le vrai consolateur qui 
est Esprit et dont l'Evangile est joie et lumière impérissable •. »» Cet 
Évangile de TEsprit est le fondement de la communauté des saints. 
L'on entre dans cette communauté par la régénération ou « baptême 
spirituel, dont le baptême d'eau est le signe extérieur. Ce dernier ne 
doit pas être aboli comme le veulent quelques-uns, car le Seigneur l'a 
institué; mais il ne faut pas oublier que sans la nouvelle naissance, sans 
l'entrée de l'âme dans la substance divine par la foi, le baptême d'eau 
n'a point de valeur*. »» 

Ce n'est donc ni par l'Écriture, ni par les sacremens, ni par rien d'ex- 
térieur à nous, que nous sommes amenés à la connaissance de la 
vérité. La vérité nous est innée, car la substance divine habite au 
fond de notre être. « Si Dieu ne parlait point par ma bouche, s'écrie 
Joris, s'il ne témoignait pas de lui-même par mes discours, il me fau- 
drait me taire I Les mots que je prononce sont les paroles irrévoca- 
bles de l'Éternité elle-même; la conscience de mes auditeurs m'est té- 
moin que je dis vrai. La parole divine est une parole de feu, de vie et 
de force. L'on s'est parfois moqué de moi, et l'on a tourné en ridicule 
ma sainte doctrine; ce n'est pas à moi, mais à eux-mêmes que de pareils 
imprudens ont nui, car Dieu sait prendre en main la défense de sa 
cause I'«. 

« Réveillez- vous, le temps est venu f oui, il est venu l En vérité Je 
vous dis que celui qui aura vu et goûté ce que Ton va goûter et voir, 
mille vies ne sauraient lui donner la félicité dont il jouira dans la vie 
qui va s'ouvrir devant lui. O terre, terre, quelle nuée s'élève de ton 
sein à l'heure du soleil couchant I Le feu est allumé, la fumée monte 

iDûd., II, 1, 2; I, 9, 6; I, 50, 31; I, 63, 34; I, 116, 83; I, 13, 27; III, 31, 88; II, 11» 
23; II, 84, 113; II, 66, 101; II, 44, 69; III, 37,43; III, 12, 16; II, 118, 151. 
2Ibid. m, 30, 36; IV, 20, 22. 
«Ibid., II, 1, 2; 11,91, 118; 1, 7,5; I, 134, 96; I, 1, 1; 1, 126, 90; IV, 17, 16. 

u 



194 DAVID JORIS. 

vers le ciel^ et les hommes dans leur aveuglement ne le voient pas 1 
Veillez et prêtez Toreille: sachez discerner la venue du Christ^ du nou- 
vel Homme céleste, de Celui qui est, qui a été et qui sera, du Seigneur 
et Roi sur qui reposent les sept esprits de Dieu, de la Vie de Téternelle vé- 
rité, de la Parole toute puissante dont la perfection a été cachée jusqu'à 
présent à toute intelligence de ce monde, du vrai Messie de Dieu, appelé 
ChristçDavid, T Homme de Dieu, non le David extérieur de la chair et 
du sang, mais le Christ- David selon l'Esprit, issu, prédit et promis à la 
terrede toute éternité, selon la parolede l'Écriture. Voici, il arrive Je nou- 
vel et véritable Adam descendu du ciel, l'Oint de l'Éternel, le Citoyen de 
la Jérusalem céleste; il vient au nom du Seigneur bénir la terre en la 
nouvelle substance de la vérité. Gloire soit au Sauveur et au Rédemp- 
teur du monde I Sa voix, il faut l'écouter comme la voix de Dieu; ses 
commandemens, il faut les suivre comme ceux de Moïse; car il possède 
la manière d'être, le cœur, l'intelligence de Dieu, il est un avec le Père 
et le Fils, vivant d'éternité en éternité. Il vient révéler la vie et la lu- 
mière de Dieu en toute vérité et justice, il marche du milieu de la nuit 
vers Taurore, contre le péché, la mort, le diable et Tenfer, contre la 
puissance des ténèbres et la damnation éternelle, »» 

« La journée de l'Eternel est là : les prophéties sont accomplies. Si quel- 
qu'un avant ce jour a témoigné de Christ en disant : le voici! sa parole 
n'a été que mensonge et tromperie. Dieu s'est révélé depuis le commen- 
cement du monde au moyen de trois hommes, qui sont Moïse, Christ 
et Élie, ou, comme quelques-uns le disent, Adam, Christ et David : 
triple initiation divine, correspondantaux trois noms de la Trinité; triple 
ascension du Christ, à travers le parvis, le lieu saint et le lieu très-saint; 
triple éducation de l'humanité, pendant son enfance, sa jeunesse et son 
âge mûr , la première opérée par le Père, la seconde par le Fils, la troi- 
sième par le Saint-Esprit. Ni Moïse, ni David (selon la chair), ni Salo- 
mon, ni Christ (selon la chair), ni les apôtres n'ont entrevu la splendeur 
du dernier Temple qui doit être élevé à la gloire de Dieu et dans lequel 
l'Éternel sera adoré en Esprit et en Vérité. Le temple de Salomon et 
l'Eglise n'en ont été qu'une image imparfaite; aussi l'Ancien et le Nou- 
veau Testament sont-ils destinés à passer avec les figures et les prophéties 
qu'ils contiennent : l'onibre s'évanouit quand la réalité est apparue'. " 

« L'heure du jugement a sonné ; le vent d'Orient se lève, la face de la 
terre va changer ; Tancien monde va disparaître. Le diable, la mort, le 

*Ibid.,I, 149, 107; II, 76, 107; m, 3, 6; II, 57, 90; I, 158, 114; I, 6, 4; I, 12, 8; 
ra, 31, 87; m, 14, 11; U, 2, 5; II, 9, 19; II, 117, 150; II, 115, 147; U, 120, 154; 1, 175, 
124; n, 96, 123. 



DAVID JORIS. 195 

péché, l'enfer s'évanouiront, car ils ne sont que néant. Il y aura de 
nouveaux cieux et une nouvelle terre; l'univers sera retourné comme 
on retourne un vêtement. C'est dans l^homme que s'opérera ce renou- 
vellement universel; les créatures passagères existeront dans son intel- 
ligence sous une nouvelle forme; elles y rentreront dans leur substance 
éternelle. Pourquoi la consommation des temps tarde-t-elle à venir? 
Les petits ne se sont pas encore courbés devant les grands, les ignorans 
devant les intelligens. Malheur alors aux princes de ce monde, à la Ba- 
bylone impure, aux autorités qui n'ont point marché dans les voies du 
Très-Haut. Malheur atout ce qui est élevé^ puissant, orgueilleux! 
Malheur à ceux qui pratiquent l'injustice, qui prennent plaisir à la 
ruine de leurs frères et au supplice des enfans de Dieu I Le Seigneur, 
il est vrai, leur a placé dans la main une verge et un glaive; mais 
quand il visitera son peuple bien-aimé, et qu'il établira son jugement 
sur les nations, il jettera au feu la verge de ses ennemis et brisera leur 
glaive entre leurs mainsM 

Nous sommes entrés dans ces longs détails sur la vie et la doctrine 
de Joris pour pouvoir présenter un tableau complet de l'activité de cet 
homme extraordinaire en réunissant dans un même cadre la pratique 
et la théorie. L'on ne saurait méconnaître la parenté intime qui rattache 
cet ensemble de conceptions aux systèmes panthéistes exposés antérieu- 
rement. Pour Joris comme pour les Libertins et les Frères du libre 
esprit, la seule réalité est l'Esprit universel de 'Dieu; la personnalité 
humaine n'est qu'un accident, une illusion. Le mal réside dans le 
sentiment de notre existence individuelle, dans notre confiance en 
nous-mêmes, dans notre intelligence et notre volonté propres. La sanc- 
tification consiste dans le renoncement à toute activité particulière, 
dans l'abdication intellectuelle et morale entre les mains de Joris, qui 
représente l'Esprit de Dieu. Pour amener l'humanité au but de son 
existence, sont survenues les révélations préparatoires de l'Ancien et 
du Nouveau Testament par le moyen de la parole écrite. Christ a laissé 
aux hommes un exemple à suivre sur le chemin de l'union avec Dieu ; 
mais pour les esprits incapables de goûter une science plus haute, il a 
institué une religion pleine de formes, destinée à maintenir les âmes 
encore faibles dans la voie du devoir. Dans une troisième manifesta- 
tion de lui-même l'Esprit universel dévoilera aux hommes la plénitude 

«ma., T, 26, 15; T, 37, 23; IT, 98, 126; n, 74, 106; I, 26, 15; I, 8, 6; II, 83, U3; 
I, 112, 81; I, 38, 23; I, 22, 13; II, 120, 153; II, 92, 119. 



196 DAVID JORIS. 

de la connaissance divine. Cette révélation suprême commence dès les 
temps présents. Ceux qui sont régénérés par l'Esprit sont délivrés à 
tout jamais de Terreur et du péché; seuls ils comprennent l'Écriture 
et savent découvrir sous la lettre écrite les oracles de la parole inté- 
rieure. Dieu parle et agit par eux; les bons instincts subsistent seuls 
dans leur âme ; ils ne rougissent plus ni d'aucun acte ni d'aucun aveu, 
et pour accomplir le bien ils n'ont qu'à s'abandonner aux mouvemens 
de leur nature, sans qu'aucune loi extérieure, pas même l'institution du 
mariage, puisse contraindre la liberté de leur esprit. Les élus de 
Dieu remontent ainsi à l'état d'innocence des premiers hommes avant 
la chute. Vivant au sein de Dieu dans la quiétude de l'esprit, ils ado- 
rent Dieu sans paroles et sans cérémonies, sans professer publiquement 
leur foi, mais avec la liberté de s'accommoder à tous les cultes selon les 
nécessités du moment, car la vie intérieure seule a du prix à leurs 
yeux; les actes extérieurs leur sont indiflférens. A côté de ces principes 
communs à David Joris et aux autres sectes panthéistes, nous rencon- 
trons chez Joris quelques traits nouveaux qui donnent à sa doctrine 
un caractère particulier. C'est d'abord la place que l'imagination a 
occupée à côté de la raison spéculative dans sa vie spirituelle et dans 
celle de ses adhérens. Les Anabaptistes' panthéistes ont été des vision- 
naires ; c'est dans l'extase que leur venaient fréquemment les révéla- 
tions divines sur l'autorité desquelles ils fondaient leur enseignement. 
Puis leurs idées révolutionnaires : selon eux l'avènement du règne 
de Dieu sera accompagné de l'abolition de toute tyrannie humaine ; 
les rois tomberont, et leur pouvoir passera entre les mains des enfans 
de Dieu. Enfin, c'est le rôle exceptionnel que Joris s'est attribué dans 
l'établissement de ce royaume des saints. Il s'est considéré comme la 
vraie personnification de l'Esprit universel, et en cette qualité il s'est 
offert lui-même à la foi de ses adhérens comme le Messie divin chargé 
d'annoncer ici-bas le commencement de l'économie nouvelle, en atten- 
dant qu'il en soit le roi. De là cette forme nouvelle sous laquelle il re- 
produit la théorie des trois âges, à savoir la doctrine des trois David 
qui au fond n'en sont qu'un, c'est-à-dire l'idée des trois incarnations 
successives du Verbe divin, dont la troisième est nécessairement la seule 
parfaite, quelque hésitation qu'il montre parfois à le reconnaître. 

La mort de Joris, en donnant à ses prétentions à la messianité le 
démenti le plus formel, jeta la division parmi ses adhérens. Blesdik, 
qui du vivant de son beau-père avait déjà manifesté quelques 
doutes sur ce point, et à qui répugnait le relâchement moral du plus 



DAVID JORIS. 197 

grand nombre des sectaires y se sépara complètement de ses anciens 
amis et forma un parti distinct. La polémique entre les deux fractions 
se prolongea pendant de longues années^ jusqu'à ce que la secte de 
Menno Simons, grandissant de jour en jour par suite de Teffondrement 
général des espérances apocalyptiques, attirât peu à peu à elle, en les 
transformant, toutes les forces vives de Tanabaptisme. Voici en quels 
termes Menno Simons s'adressa en i562 à la secte de Joris dans l'intro- 
duction à la seconde édition de son Fundamentboek : « D'abord les 
fanatiques de Munster, puis du parti de Batenburg, aujourd'hui de 
celui de David I Luxure, arrogance, dissimulation, pluralité des femmes 
et violences, voilà vos mœurs I Vous tenez la doctrine de Christ et des 
apôtres pour imparfaite, la vôtre pour accomplie ; vous prétendez que 
l'enseignement des apôtres et de Christ a fait son temps et que nous 
vivons dans une ère nouvelle : bien plus, vous chassez Christ de votre 
cœur et vous mettez à sa place votre chair misérable et pécheresse, 
pleine d'injustice et de mensonges*!»» Ce pacage fait voir que plu- 
sieurs années après la mort de Joris la secte panthéiste n'avait encore 
rien abandonné des doctrines religieuses et des principes moraux de son 
fondateur. 

Les documens que nous possédons sur les menées des Anabaptistes 
à Strasbourg, nous montrent qu'il s'est produit dans cette ville des 
tendances complètement analogues à celles que nous venons de décrire . 
En i533, le nombre des sectaires de tout genre qui s'étaient rassemblés 
à Strasbourg fut si grand, que le magistrat, sur les instances des prédica- 
teurs évangéliques, dut réunir un synode chargé de rédiger un certain 
nombre d'articles contenantla foi évangélique, telle quelle était reconnue 
dans cette ville depuis la publication de la confession tétrapolitaine. De 
plus, tous ceux qui pouvaient désirer qu'on modifiât un point quelcon- 
que de la doctrine officielle, furent invités à se présenter devant le synode, 
à exposer leur manière de voir et à discuter publiquement avec les réfor- 
mateurs*. Cette mesure n'eut d'autre résultat que de fournir aux 
autorités civiles et ecclésiastiques une base certaine dans les nombreuses 
enquêtes qu'on dut ouvrir bientôt après sur des questions de dissidence 
religieuse; la discussion publique ne convainquit personne, et la paix 
ne fut pas rétablie. Dès l'année suivante, les prédicateurs strasbourgeois 

V 

^Nippold, o, c, I, 146. 

2V. Rœhrich, Zur Oesch, der éitrasab. Wledertàufer , clnns la Zeitschr. fur aie hist- 
Tkeol., 1860, I, p. 11 



igS NICOLAS FREY. 

renouvelèrent leurs plaintes ^ dans une lettre du 2 février^ ils dénon- 
cèrent au magistrat la présence de sectaires « prêchant publiquement 
que Dieu ne se soucie pas des actions que nous commettons ici-bas^ 
que chacun est libre d'agir selon son bon plaisir. » D'autres^ suivant 
leur récitj « admettent^ il est vrai, que Dieu s'occupe de notre conduite 
en ce monde, mais prétendent que nous l'honorons tout autant en fai- 
sant le mal qu'en faisant le bien, que le jugement dernier n'aura pas 
lieu, et qu'il n'existe ni diable ni enfer*. « Le vrai représentant de 
cette tendance panthéiste a été à Strasbourg un certain Nicolas Frey, 
dont Capiton nous a conservé la biographie et la doctrine *, 

Nicolas Frey était originaire de Windsheim en Bavière; il y exerçait 
le métier de pelletier. Quand la réformation pénétra dans cette ville, il 
devint un des partisans les plus zélés des idées nouvelles ;^ mais peu de 
temps après, il se mit en rapport avec les Anabaptistes de la contrée, 
reçut le second baptême, occasionna des troubles dans sa ville natale^ 
fut emprisonné et puis relâché contre la promesse de changer de con- 
duite. Mais comme les autorités lui demandaient de rétracter publi- 
quement ses erreurs, il préféra s'enfuir plutôt que de subir cette humi- 
liation. Il quitta donc, après quinze années de mariage, sa femmes 
nommée Catherine, dont il avait eu huit enfans, et se dirigea vers 
Nuremberg. Abusant de l'hospitalité que lui offrit dans cette ville un 
des citoyens les plus pieux et les plus respectés, il gagna à ses doctrines 
la sœur de son hôte, nommée Elisabeth, et conclut avec elle ce qu'il 
appelait un mariage spirituel et céleste. Catherine, l'épouse délaissée, 
arriva peu de temps après à Nuremberg, et engagea son mari à retour- 
ner avec elle dans sa ville natale. Frey, pour toute réponse, la mal- 
traita et la chassa. Plus tard il écrivit à ce sujet à sa sœur spirituelle 
ou, comme il la nommait encore, sa sœur conjugale Elisabeth : « J'ai 
vu dans la Trinité que je devais briser la tête à ma première femme 
afin que les prophéties de l'Ancien et du Nouveau Testament fussent 
accomplies. N'est-il pas dit, en effet, que la semence de la femme bri- 
sera la tête au serpent? Ma première femme est le serpent ou démon 
dont parle l'Écriture ; quant à toi, tu es la femme dont la semence doit 
lui briser la tête. Pour devenir un disciple de Christ, j'ai dû haïr 
femme, enfans, demeure, patrie. Si j'ai écrasé le serpent de l'incrédulité^ 
c'est parce que j'ai été forcé de le faire, car ce n'est pas moi qui l'ai fait, 

ilbid., p. 13. 

^L^opuscule de Capiton ^tant devenu très-rare, Rœhrich Ta rëimprimë à la p. 80 
de son travail. 



NICOLAS FREY. 199 

mais Dieu qui vit en moi et en qui je vis.» Obligé de quitter Nuremberg^ 
Frey vint en i532 à Strasbourg; Elisabeth Ty rejoignit bientôt. Leurs 
menées imprudentes et leurs rapports mal dissimulés avec les autres 
sectaires de la localité^ ne tardèrent pas à attirer sur eux Tattention 
des autorités. Ils furent emprisonnés. Avertie de la présence de son 
mari à Strasbourg, Catherine se rendit dans cette ville et le supplia de 
revenir avec elle à Windsheim. Frey fut inflexible. Voyant son obsti- 
nation, le magistrat le condamna, le 19 mai i534, à être noyé comme 
bigame, arrêt qui fut exécuté trois jours après au pont du Corbeau. 
Suivant Capiton, il doit avoir professé les erreurs suivantes : " L'Église 
et les sacremens sont une invention du diable. — Toutes les prédic- 
tions de rÉcriture se rapportent à moi, à ma première et à ma seconde 
femme. Ma première femme est la reine du royaume de l'incrédulité ; 
elle est préfigurée dans la personne de Satil. Ma seconde femme est 
préfigurée en David, moi-même je le suis en Jonathan. De même que 
David et Jonathan ont conclu une alliance perpétuelle pour chasser 
Saûl, ainsi je me suis allié spirituellement à Elisabeth pour chasser 
Catherine. — -L'œuvre la plus parfaite qu'un croyant puisse accomplir, 
est d'abandonner sa première femme et d'en épouser une seconde. — La 
foi qui justifie le chrétien et l'amour du prochain consiste dans l'affection 
constante d'Elisabeth; c'est une œuvre que Dieu produit en elle, afin 
que le chrétien fidèle et pieux soit amélioré et rapproché de son ori- 
gine. — Elisabeth est la mère de tous les croyans; c'est par elle que la 
vraie foi chrétienne a commencé sur la terre. — De même que Marie a 
engendré le Christ, de même Elisabeth doit révéler l'image du Christ à 
l'humanité, et pour cette raison elle est tout aussi digne que la Vierge 
de chanter le « Magnificat «. — Je suis le chef d ; l'Eglise; le Christ a 
accompli en moi toutes les promesses antérieures; aucune promesse 
divine n'a plus à s'accomplir après moi. — Je suis Christ suivant la 
Parole éternelle, la pierre angulaire que les constructeurs ont rejetée. — 
Je suis envoyé de Dieu pour montrer aux hommes l'image de Christ 
en ma personne, de même que Moïse la leur a montrée autrefois dans 
la sienne. Tous les mystères de la divinité doivent être maintenant 
dévoilés, car les derniers temps sont venus. — Toutes les créatures qui 
sont tombées dans la perdition depuis la naissance de Christ, doivent 
être ramenées en moi à leur perfection primitive; je suis l'instrument 
par lequel Dieu veut manifester sa gloire. — C'est à la sublime école 
de Dieu même qu* Elisabeth a puisé ces révélations; c'est le Saint-Esprit 
qui les a fait naître dans son cœur. — Les prédicateurs ordinaires de 



200 HENRI NICOLAS ET LES FAMILISTES. 

rÉvangile ne sont que des encenseurs d'idoles; ils savent, il est vrai, 
équarrir grossièrement les pierres et déblayer le terrain pour Tédifice 
futur, mais ils ne savent rien construire. Dans leurs prédications ils 
déshonorent Dieu et séduisent leurs frères à cause de leur manque de 
foi, car ils disent que nous sommes tous pécheurs et ils défendent d'ac- 
complir la loi sainte et parfaite, qui est d'abandonner femme et enfans 
pour suivre le Seigneur. »» 

Voilà à quelles conséquences blasphématoires a abouti au seizième 
siècle la doctrine de l'identité de l'homme et de Dieu chez ses plus gros- 
siers représentans. 

Si nous poursuivions nos recherches dans ce domaine encore si peu 
connu des idées religieuses du peuple à l'époque de la Réforma- 
tion, nous rencontrerions sans doute d'autres noms encore à ajouter à 
ceux dont il vient d'être question; nous ne croyons cependant pas que 
l'exposition des doctrines ou plutôt des rêveries de tel autre sectaire 
panthéiste, de la communauté des Anabaptistes allemands, jetterait 
une lumière plus vive sur ces tendances populaires. Les phénomènes 
que nous venons de rencontrer en France et en Allemagne, et ceux 
que nous allons encore voir se produire en d'autres pays suffisent pour 
nous faire connaître ce côté de la vie religieuse du peuple au seizième 
siècle. 

Les dernières traces du panthéisme populaire au seizième siècle se 
rencontrent dans les Pays-Bas et en Angleterre. Au dire.de Florimond 
de Raemond, il se forma dès i535, notamment à Amsterdam, une 
nouvelle secte d'Adamites, dont toute la théologie consistait dans le 
retour de l'homme à l'état d'innocence de nos premiers parens, et tout 
le culte dans le rétablissement symbolique du paradis terrestre au 
moyen de cérémonies encore plus grossières que celles de leurs prédé- 
cesseurs de Bohême. Le même auteur raconte que vers i556 « Iç Pa- 
latinat se remplissoit de tels moqueurs de religion , nommés Lucianis- 
tes, gens perdus qui tiennent pour fables les livres saincts : sur tous 
ceux du grand législateur de Dieu Moyse, » et que c'est surtout « un 
détestable livre forgé en Allemagne quoy qu'imprimé ailleurs qui 
semait ceste doctrine, portant cest horrible tiltre : Des trois impos^ 
teurs, et se moquant des trois religions maistresses, la juifve, la chres- 
tienne et la mahométane *. » 

Plus intéressante est l'apparition de la secte des Fàmilistes ou des 

< FlorlnL de Bœmond, o. o., II, 223, 236. 



HENRI NICOLAS ET LES FAMILISTES. 20I 

Nicolaïtes, fondée vers la même époque par un ami de David Joris^ 
nommé Henri Nicolas, originaire de Munster en Westphalie*. Le 
principe de ce dernier jtait l'union mystique avec Dieu poussée jus- 
qu*à ridentification absolue de la créature et du Créateur. « Le Père , 
enseignait-il, s'humanifie lui-même avec nous selon l'homme inférieur 
et nous édifie selon l'homme intérieur en un Esprit avec lui. L'âme de 
l'homme n*est pas une créature, mais une portion du Dieu incréé. »• 
Aussi s'appelait-il lui-même « un homme que Dieu a ressuscité d'entre 
les morts, qu'il a rempli et oint du Saint-Esprit, un homme éclairé de 
l'Esprit de la vérité céleste et de la lumière véritable de l'essence 
parfaite, un homme déifié avec Dieu dans l'esprit de son amour, et 
transformé en l'être de Dieu. « Le Christ, selon lui, n'est que «rîmage 
de l'être de la droite du Père; « il ne doit plus être envisagé comme 
un personnage historique, mais comme une « condition » commune à 
tous ceux qui vivent dans l'union avec Dieu. De ce principe métaphy- 
sique il déduisait que le péché n'existe plus dans le cœur des régéné- 
rés : ses disciples et lui «. ne disent en leurs prières que les trois pre- 
mières parties de l'oraison dominicale, parce qu'à leur compte ils ne 
pèchent point d'autant qu'ils sont nés de Dieu ; »» il en dérivait encore 
à la fois rinutilité et l'indifiFérence des cérémonies religieuses : «* ces 
Amoureux vivent et meurent sans baptême ni sacremens, « ou plutôt 
ils considéraient le baptême des enfans comme un acte sans valeur 
qu'il était loisible aux uns de négliger et aux autres d'accomplir. Ils se 
distinguaient par là des Anabaptistes, auxquels il convient sans doute 
de les rattacher historiquement. Henri Nicolas fondait sa doctrine sur 
la théorie des trois âges : « Moïse n'a prêché que l'espérance. Christ n'a 
enseigné que la foi, lui-même annonce l'amour qui unit tout. Le pre- 
mier a pénétré dans le parvis du temple, le second dans le sanctuaire, 
lui-même pénètre dans le saint des saints. » Ses relations avec Joris. 
expliquent la ressemblance de sa doctrine sur ce point avec celle du 
sectaire hollandais. La devise dont il aimait à signer ses écrits était : 
« Charitas extorsir, »» l'amour m'a forcé de parler. Il répandit d'abord 
ses idées en Hollande, oti son principe de l'indifiFérence des formes ex- 
térieures lui attira des partisans jusque parmi les catholiques, entre 
autres le frère Balthasar, prieur des dominicains d'Anvers, auquel les 
adversaires de la secte attribuent ainsi qu'à un autre des adhérens de 
Nicolas, du nom d'Adrien Wissenhort, le principe de la liberté de 

' Florim. de Raemond, o. c, II, 237. 



202 LES LIBERTINS SPIRITUELS. 

Thomme parfait de suivre toutes les religions à condition de dissimuler 
ses opinions particulières. Vers la fin du règne d'Edouard VI, Henri 
Nicolas passa en Angleterre et y fonda avec ^es Hollandais réfugiés 
une association qu'il appela « la famille de l'amour. *. »» Réduit au si- 
lence sous Marie Tudor, il reparut sous Elisabeth et remplit l'Angle- 
terre de ses prophéties. En iSjS res partisans, devenus suspects, pu- 
blièrent une confession de foi destinée à prouver leur accord avec 
l'orthodoxie; -mais en i58o la reine leur défendit de continuer leurs 
réunions. Ils existaient encore du temps de Jacques I®*"*; plus tard, ils 
se perdirent dans d'autres sectes. 

En i562 les réformés de Hollande envoyèrent à Calvin, avec prière 
de le réfuter, un traité composé par un partisan inconnu de la liberté 
spirituelle*. L'auteur, auquel Calvin reproche de «farcir toutes les 
marges de son livre de force cottations comme s'il ne parloit que par la 
bouche des Apostres, »» tout en « opposant à l'autorité de nostre Seigneur 
lesus Christ et de tous les apostres et d« tous les martyrs et docteurs 
anciens les songes d'un fantastique nommé Sebastien Franc*»», soute- 
nait dans son livre que « les enfans de dilection et d'esprit, lesquelz sont 
ressuscites avec lesus Christ, et ne recherchent plus les choses terres- 
tres»» sont affranchis aussi bien de l'observation des formes du culte 
que de l'obligation de faire une profession publique de leur foi. Voici 
comment il établissait ces deux principes. L'observation des formes du 
culte doit, selon lui, cesser pour le vrai chrétien à cause de la pure spi- 
ritualité de l'Évangile : ** Nostre Seigneur lesus estant apparu au monde, 
en dressant son royaume spirituel, n'a laissé qu'un seul commandement 
a ses disciples, d'aimer Dieu et leurs prochains : et par ce moyen il a 
mis a néant toutes cérémonies. Nostre vie est cachée avec lesus Christ : 
il s'en suit que l'Eglise doit estre spirituelle et par conséquent tenue en 
cachette. Il n'y a donc point d'Eglise visible. Le service de Dieu est 
situé au cœur de l'homme.»» Plus de sacremens désormais : «Si nous 
sommes Chrestiens en esprit, nous devons quitter et mettre sous le pied 
le baptesme extérieur. La cène n'est rien non plus. D'adorer Dieu avec 

^Familia charîtatis^ huis der lie/de; de là le nom de FamUîstes ou d'Amoureux 
donne à se» partisans. — V. la liste de ses ouvrages chez Arnold, o. c, II, 873. 

2 Jacques l®' en parle lui-même dans la préface de son BounXtxov iwpo-», in 0pp., p. 13. 

3 Calvin, Jiesponse a un certain Hollandais j lequel sous onibre de faire les Chre^Uiens 
tous «pirituelzj leur permet de polluer leur corps en toutes idolâtriçs, aux fidèles des 
Pays-Bas, in 0pp. IX, 585 et ss. 

* Calvin, o. c., 590, 597. 



LES LIBERTINS SPIRITUELS. 2o3 

révérence extérieure^ de faire confession defoi^tout cela n*èst rien. C'est 
tout un de s'agenouiller devant Dieu ou devant une idole*. « En second 
lieu le chrétien est libre de professer sa foi^ car ce serait insensé de sa 
part de s'exposer à la mort pour affirmer ses convictions. Ceux-là seuls 
qui peuvent se dire parfaits, et qui peuvent se vanter de connaître en- 
tièrement Dieu, sont tenus de suivre l'exemple de Christ et des mar- 
tyrs : et encore ne peut-on les y contraindre, car il leur reste toujours 
le droit de s'accommoder aux cérémonies du culte établi, ce que Jésus 
n'a nulle part défendu de faire. D'ailleurs ce n'est pas d'après leurs ac- 
tions, mais d'après leurs intentions qu'il convient de juger les hommes: 
souvent l'apparence du mal recouvre un cœur pur« L'acte extérieur en 
lui-même est indifférent, car il n'est qu'un accident passager, naissant 
et disparaissant sans laisser de traces à la surface de notre vie spirituelle. 
« Il y a grande diversité, dit-il, entreles cérémonies papales et celles des 
Payens, pour ce que ce n'estoit point iadis cas mortel de mépriser les 
idoles : mais si auiourd'huy on fait semblant de n'estre Papiste, la vie 
y pend. Ceux qui sont morts ne se doyvent point laisser mettre a mort 
pour des cérémonies mortes. C'est grand'folie qu'un homme qui n'est 
pas encore parfaict hazarde sa vie pour protester quelle est sa foy. En 
voulant que chascun rende témoignage extérieur de l'honneur qu'il 
porte a Dieu, nous requérons plus des foibles et rudes que sainct Paul 
en sa vertu et puissance n'a faict. Il y a trois choses requises a ce qu'un 
homme soit capable de confesser lesus Christ : premièrement qu'il se 
cognoisse en pleine certitude, secondement qu'il sache très-bien discerner, 
finalement qu'il soit envoyé de Dieu. Nul ne devra confesser sa foy 
qu'il nait receu le don de parler toutes langues. C'est au sainct Esprit, 
non pas a Calvin d'enseigner ce qu'on doit dire. Tous ceux auxquels 
lesus Christ n'est point apparu, et lesquels il n'a point ordonnez ses 
serviteurs et témoins, doivent brider leurs langues. Puisque l'Evangile 
a mis bas les cérémonies externes de la loy, et que lesus Christ n'a nulle 
part défendu de plier le genou et d'oster le bonet, ces choses sont libres : 
veu que sans loy il n'y a point de péché. Puisque l'idolâtrie peut estre 
cachée sous l'apparence de sainteté, aussi un bon cœur peut estre caché 
sous la couleur et l'apparence d'idolâtrie. Comment est-il possible que 
l'idolâtrie qui se commet au dehors, laquelle n'est qu'une ombre, 
souille l'homme, et que l'ombre de la pieté ne le purge point?*»» Notre 
auteur inconnu, on l'a deviné, est un défenseur de la doctrine de la li- 

1 Calvin, p. c, 587, 598, 610, 599. 

2 Calvin,'©, c, 618, 587, 621, 603, 612. 






204 ^^ LIBERTINS SPIRITUELS 

berté spirituelle^ telle que les Libertins l'ont professée : les citations qui 
suivent confirment ce jugement. 

« II faut, dit-il, qu'un homme s'aime soy-mesme en lesus Christ de- 
vant qu'aimer ses prochains : ce qui vaut autant comme s'il disoit que 
nul n'est Chrestien sinon qu'il s'adore comme un idole, se faisant a 
croire qu'il est venu au dernier point de perfection. — Puisque Dieu 
ne peut estre servi par la main des hommes, aussi nepeutestre offensé. 
— Voici a quoy tend ce brouillon : que si nous avons liberté en quel- 
que endroit, elle est en tout et par tout. ^ Il fait bien semblant qu'en 
donnant liberté de toutes choses, il n'entend point permettre qu'on ra- 
visse les biens ou les femmes d'autruy, mais seulement d'affranchir les 
Chrestrens quant a Tusage des cérémonies et au service extérieur de 
Dieu. Or cette excuse ne seroit pas pour contenter un homme de bon iu- 
gement : veu que toute sa procédure est de monstrer, puisque le règne de 
lesusChrist est spirituel, tout ce qui apparait au dehors nous est licite*, n 
Calvin a rangé avec raison notre auteur au nombre des Libertins spiri- 
tuels; son enseignement en e£fet ne dépasse que sur un seul point celui 
de ces hérétiques : il a su donner à l'idée de l'indifférence des cérémonies 
ecclésiastiques un développement que nous ne rencontrons pas encore 
chez ces derniers. 

Grâce à leur esprit de dissimulation et d'accommodation au culte de 
l'Église, les sectaires se maintinrent dans les Pays-Bas au milieu des 
sanglantes persécutions ordonnées par l'Inquisition et par le duc d^Albe. 
Nous les retrouvons même dans ces contrées après que les Hollandais 
se furent affranchis du joug espagnol. Marnix de Sainte-Aldegonde 
composa contre les Libertins deux traités qui paraissent être perdus'. 
C'est la dernière mention qui soit fcite de sectes panthéistes au sei- 
zième siècle. 

• Calvhi, o. c, 617, 618, 590. 

3 T.'act<Uu$ contra Libertinos ; — Apologetica responsio contra anonymum quendam 
lÂhertinum, Gieseler, JSrchenffesch, III, 1, 558. 



CONCLUSION. 205 



CONCLUSION. 



Considérations générales. — Michel Servet et Sébastien Franck. — 

Le panthéisme allemand moderne. 



Ici s'arrête la longue tradition du panthéisme populaire. Nous en 
avons suivi les apparitions successives depuis le commencement du 
treizième siècle jusqu'à l'époque des réformateurs^ et Ton a pu constater 
que les sectes qui représentent cette tendance ont peu varié dans leurs 
doctrines philosophiques, encore moins dans l'application qu'elles en 
ont fiait à la vie pratique. Partout la même absence de la notion du 
mal, la même négation d'une existence personnelle de l'âme après la 
mort, le même mépris des révélations divines, le même antinomisme 
aboutissant à des conséquences morales identiques, spiritualisme er- 
roné au fond duquel il est toujours possible d'entrevoir, quoique obs- 
curément indiquées parfois et relégués à Tarrière-plan, la même notion 
de Dieu et la même conception des rapports de Dieu et du monde. Cet 
héritage spirituel, transmis à travers les siècles depuis les temps d'A- 
maury de Bène, nous l'avons vu s'enrichir momentanément sous l'in- 
fluence de la spéculation mystique au quatorzième siècle, et diminuer 
ensuite de génération en génération, jusqu'au moment oîi il jette, 
avant de disparaître, un dernier éclat, grâce à son union avec les ten- 
dances d'une secte étrangère nouvellement apparue. 

Dès le commencement de cette étude nous avons considéré cette tra- 
dition panthéiste comme la manifestation continue de la vie et de la 
pensée antiques au sein de la société chrétienne. L'histoire vient de 
montrer qu'à la fin du seizième siècle les doctrines métaphysiques et les 
principes moraux étaient restés chez les sectaires ce qu'ils avaient été 
au temps du néoplatonisme. La ressemblance porte même sur des 
traits qu'on croirait devoir rester particuliers à ce dernier système, tels 



2o6 CONCLUSION, 

que sa prétention de concilier toutes les doctrines philosophiques 
et tous les cultes de l'antiquité avec Tadoration de l'essence absolue 
de Dieu : conciliation que nous trouvons réalisée par les sectaires du 
seizième siècle, sous la forme, moins respectable sans doute, de l'accom- 
modation à toutes les religions. L'instruction religieuse des masses, si 
précaire au moyen âge, succédant à leur conversion précipitée, n'avait 
pas remplacé en elles les conceptions et les mœurs de leur religion anté- 
rieure par une vie spirituelle plus élevée. Ces dispositions du peuple 
furent une source intarissable d'hérésies, contre lesquelles l'Église fut 
impuissante aussi longtemps qu'elle négligea l'instruction des classes 
inférieures pour s'épuiser en de stériles discussions, et aussi longtemps 
qu'elle ne fut pas en état de présenter aux multitudes la saine nour- 
riture de l'Évangile. 

Que le panthéisme ait disparu des rangs du peuple précisément 
à l'époque de la Réformation, c'est là un fait significatif et qui n'a 
pas été accidentel. S'il est vrai que le sentiment religieux n'est pas uni- 
quement le sentiment de notre soumission absolue à la loi que révèle 
notre conscience, mais encore celui de notre union intime avec l'au- 
teur de cette loi objective; s'il est vrai que l'Évangile insiste avec une 
force égale sur la transcendance de Dieu et sur son immanence dans 
notre âme, et que Christ a réalisé le type de l'homme selon le plan de 
Dieu en élevant dans sa personne l'humanité à la hauteur oti les caté- 
gories de l'humain et du divin se confondent, sans pour cela abolir 
pour lui et pour les siens la réalité objective de la loi divine, il faut en 
conclure que l'apparition du panthéisme populaire a été une nécessité 
à l'époque où elle s'est produite, car il a répondu chez beaucoup de ses 
partisans à un besoin spirituel légitime. La présence dans plusieurs 
de ces sectes d'une minorité aux tendances plus honorables est une 
preuve que la piété populaire était réduite alors à demander au cercle 
des conceptions mystiques, le seul qui fût à sa portée, la satisfaction du 
besoin de l'union avec Dieu qui est un des élémens du sentiment 
religieux, et que ne satisfaisait pas la doctrine de l'Église avec son ca- 
ractère purement extérieur. La Réformation, en répandant dans le 
peuple la connaissance du Dieu de l'Évangile, ouvrit au sentiment 
mystique sa véritable carrière et enleva à l'hérésie toute raison de sub- 
sister. 

Cependant la doctrine de l'identité du monde et de Dieu ne disparut 
pas avec le seizième siècle. Elle cessa, il est vrai, d'exister au sein des 
masses, mais ce ne fut que pour.remonter de la sphère de la vie popu- 



• CONCLUSION. 207 

laire dans celle de la spéculation pure d'où elle était descendue quatre 
siècles auparavant. Déjà en i53i TAragonais Michel Servet avait atta- 
qué le dogme de la Trinité au nom de la philosophie panthéiste; esprit 
inquiet et sombre, plus dialectique que spéculatif, il fut le précurseur 
de Spinoza, mais n eut pas le bonheur de vivre comme lui à une 
époque où l'intérêt pour les questions de métaphysique pure était 
éveillé. Le seizième siècle ne connut pas le philosophe et ne vit que 
l'hérétique. Servet ne fonda» ni école ni secte; sa philosophie tomba 
dans l'oubli jusqu'au siècle suivant. Ses ouvrages d'ailleurs étaient 
écrits en latin et ne pouvaient exercer d'influence sur le peuple. 

Au moment même où apparaissaient les dernières manifestations de 
la doctrine de la liberté spirituelle, il y eut encore un homme qui re- 
noua, cette fois-ci en Allemagne, la tradition si longtemps interrompue 
de la philosophie transcendante et qui puisa dans l'étude des lettres 
antiques et dans l'activité de son esprit original un ensemble de con- 
ceptions que l'on peut considérer à juste titre comme le point de dé- 
part du développement ultérieur de la pensée panthéiste. Les Liber- 
tins et David Joris appartiennent encore au moyen âge ; Sébastien 
Franck mérite déjà d'être rangé parmi les philosophes modernes '. 
Quiconque connaît ses idées sur l'être indéterminé de Dieu qui se dé- 
termine en revêtant les qualités des existences concrètes et qui devient 
conscient dans les intelligences finies, la solution qu'il essaie de donner 
à l'antithèse de la liberté morale de l'homme et de l'activité infinie de 
Dieu, l'opposition qu'il établit entre la nature qui vient de Dieu et 
l'art qui vient des hommes, enfin sa conception du Christ universel 
qui réside dans toutes les âmes humaines à quelque religion qu'elles 
appartiennent, idée sur laquelle il a établi le principe de la tolérance 
religieuse la plus large et dont il a su tirer toute une philosophie de 
l'histoire, conviendra que nous sommes en présence d'un nouvel essor 
de la spéculation panthéiste. Préoccupé uniquement de la recherche 
de la vérité abstraite, Franck n'a déduit de sa jnétaphysique aucune 
des conséquences pratiques que nous avons rencontrées tantôt; il a dé- 
claré lui-même qu'il ne voulait pas fonder de secte. Sans doute son 
système révèle bien des imperfections : mais il n'en a pas moins été un 
premier pas vers la renaissance de la pensée philosophique, mouve- 

ly. rexcellent6 ëtude sur le système de Sebastien Franck, pnbliëe par Hagen 

(Deutschlands literar. m. rdig, Verhàltnisse im JReformaiionszeUalter, 2® ëdit., Frankf. 

1868,111, 2,314 et s.): Sébastian Franck, der Vorlftufer der nouera deutschen 
Philosopbie. 



2o8 CONCLUSION. 

ment que Jacob Boehme a continué au siècle suivant^ et qui a abouti 
aux imposantes créations dont l'Allemagne actuelle se glorifie. 

Aujourd'hui cette évolution du panthéisme germanique est arrivée 
à sa fin. Déjà les conséquences morales d'une pareille doctrine ont été 
professées théoriquement. La littérature. Fart, la théologie ont subi 
successivement Tinfluence de cette philosophie; la politique vient d'en 
réaliser l'idéal, en attendant que la vie populaire s'en empare à son 
tour. Plus tard sans doute une autre plitme , faisant pour les temps 
modernes ce que nous avons tenté pour le moyen âge, essayera de re- 
tracer l'histoire de la lente reconstitution de l'Allemagne actuelle en la 
rattachant à l'influence des traditions antiques, au souvenir de cet 
âge d'or de l'existence nationale oîi la mythologie et la vie populaire 
se trouvaient étroitement unies, à la renaissance du panthéisme indo- 
germanique, philosophie qui constitue le principe de la vie nationale 
allemande, comme autrefois la religion de Jéhovah était le fondement 
de la nationalité d'Israël, et dont l'hégélianisme est la suprême expres- 
sion; et elle expliquera les ombres qui voilent ce tableau, en songeant 
aux conséquences morales que le panthéisme a engendrées au moyen 
âge : puisse*t-elle pouvoir ajouter qu'un mouvement sincèrement reli- 
gieux, qu'un vrai besoin de justice a succédé à ces tendances antino- 
mistes, et les a combattues aussi victorieusement que la Réforination a 
combattu les sectes panthéistes d'autrefois I 



v^ 



^ 



APPENDICE 



■f 



a 



# 

Parmi les pièces qui figurent dans cet Appendice, quatre seulement 
proviennent de manuscrits appartenant à une bibliothèque publique. 
Ce sont les n<» III, i; IV, i et 2, tirés des papiers inédits de PfeiflFer 
(Bibl. imp. de Vienne, supplém., 2786, n<> 33; 2788, n^ 24, 3o), et le 
n<> III, 2, tiré du Cod. Argent. A. 98. 4<>, P» 162, manuscrit brûlé. Les 
autres proviennent de manuscrits faisant partie d'une collection parti- 
culière, dont deux de la fin du quatorzième siècle (l'un contenant les 
n<» I, I et 2, l'autre le n<> II, 19), un du milieu du quinzième siècle 
(renfermant les n®* II, 1-18; le texte en paraît corrompu en plusieurs 
endroits), et un du seizième siècle (d'oli est tiré le n« V). 



I 

TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN 

SUR LES FRÈRES DU LIBRE ESPRIT ET LES PREDICATIONS DE MAITRE ECKHART. 



Dis ist das baner buechelin , und warnet aile guothertzige 
menschen gar eigentliche mit grosseme erneste wie su sich 
hùten soUent vor alleme valschen rote*. 

-r\lle die menschen die gerne dem bilde Cristi noch volgent mit gan- 
tzeme erneste und mit eime vesten gantzen cristen gelouben, den tuot 
in disen sorglichen gegenwertigen iemerlichen ziten not, das su fliehent 
under die banier Cristi; wenne es ist in disen ziten eine banier uf ge- 
worffen gegen Cristi banier, und heisset die banier Lucifers baner, und 
ist under der banier ein gros volg, und kummet aile zit me volkes zuo 
disem volke das hie under Lucifers baner ist gezoget. Das sint aile die 
menschen die do uf gont in iren richen sinnelichen flogierten vernunft, 
und mit vil froemeden behenden worten, do mitte su ane vohende 

* Voici ce que nous Hbous dans la table des matiëres da mannscrit d^où ces traitas 
sont tirés : 

...Nuo het Rnoleman Merswin onch bnecher geschriben, der en teil hie noch ge- 
schriben stont. Aber was er schreip oder schriben mnoste, das het er also gar ver- 
borgen under andere materien, und het etteliche geschrift andem gottes frdnden und 
lerern zuo geleit und in ire buechere vermischet von grosser grundeloser demuetikeit 
wegen, das er wolte von allen menschen unbekant sin und von niemane erhaben. 

Item das baner bttechdin in dem die wort und die sinne hellent glich allen den de- 
mnetigen minnenrichen worten die der liebe stifter Ruoleman Merswin selber geschri- 
ben het von denvier ioren sines anefanges und ouch anderswo, und ist eine emesthafte 
wamende 1ère allen guothertzigen einvaltigen menschen wie su sich soellent hàten 
Yor den yalschen fryen menschen. 

Item das huoch v<m den dryen durchbrUehen^ und von eime gnodenrichen gelerten 
pfaffen der meîster Eckeharten den grossen lerer stroffete umb sine behende hohe 
1ère die er pflag zuo tuonde vor dem gemeinen groben volke , und etteliche andere 
guote materie die Ruoleman Merswin selber schreip, und si ouch' vermùschete mit 
sinon inbrunstigen hitzigen zuogeleiten minneworten. 



212 TRAITES DE RULMAN MERSWIN. 

guothertzige menschen under ir baner geziehent. Dise frigen valschen 
menschen sprechent su habent nût me zuo lidende noch zuo sterbende 
und sprechent su habent us gelitten und gestorben, und sprechent: 
wer noch zuo lidende und zuo sterbende habe^ der si noch ein grob 
mensche und si noch vol bilde. Dirre worte und ander worte haut sii 
gar vil, das nût guot were das men dirre valschen worte vil schribe; 
wenne guothertzige menschen moehtent sich dar ane stossende werden. 
Ach aile guothertzigen menschen^ fliehent und nement mit erneste zuo 
ùch selber war : wenne es tet in vil ziten nie so not me : wenne aile 
dise valschen frigen menschen wellent es besser han denne es Cristus 
selber gehebet het. Die wile er uf ertriche wandelte in siner mensch - 
licher naturen, aile die wile sprach er nie das er genuog gelitten hette, 
untze das er kam an das ende^ do er dem vatter sinen geist uf gap, do 
sprach er erst : Es ist voUebrohtl 

Cristus sprach : Wer zuo dem vatter wil, dermuose durch den sun. 
Nuo sprechent aber dise frigen valschen menschen : su sint vor langen 
ziten durch den sûn . Dis ist aber eine valsche rede. Wanne su hoehent sich 
aber mit Lucifers hoffart^ und wéllent es aber besser han denne es Cri- 
stus selber het gehebet ; wenne Cristus sprach ouch : Wer sich hie hoehet 
der wurtdort genidert, und wer sich hie nidert der wurt dort gehoehet. 
Ach^ aile guothertzige menschen, nement der lereCristi war, wenne Cris- 
tus het in aller siner 1ère die hochfertigen nider geslagen, und die demue- 
tigen erhoehet. Sancte Paulus der warnet ouch in siner epystelen vor 

• 

den valschen bruedern und sprichet : Es lige nût dar an an vil kluogen 
worten. Liebe guothertzigen lûte, die heiligen flûhent hie vor zuo 
walde von vorhten; ir sûUent wissen es tête in disen sorglichen ziten 
vil noter das sich aile guothertzige menschen hûtent und fliehent aile 
die menschen die vil kluoger behender worte hant. 

Die frigen valschen menschen sprechent abe das liden unsers lieben 
herren, und sprechent âlso zuo andern moenschen : Ach gost du noch 
mît dem lidende umbe I Das ist aber gar valsch geret , wenne das liden 
unsers lieben herren sol nieman dem andern abe sprechen. Got der sol 
und wil selber darûber meister sin. Dise valschen menschen sprechent 
ouch abe die heilige geschrift und sprechent also : Ach kerest du dich 
noch an tinte und an birmente! Sehent, so dise valschen menschen 
mit guothertzigen menschen redent us der heiligen geschrift, so verke- 
rent su die heilige geschrift also gar velschliche, und aise gar in eine 
andere valsche wise, das guotherzige menschen nût wol verston kûn- 
nent, und ist ôuch zuo vorhtende das su irre mitte werdent. Da von 



THAITICS DE RULMAN MERSWIN. 21 3 

kan men niit bessers rotes geben^ wanne dise menschen zuo fliehende 
die aise vil behender worte hant. Owe und owe^ fliehent und fliehent^ 
aile guothertzige menschen^ wenne es tet nie so not me zuo fliehende ; 
und fliehent under Cristi baner^ wanne Lucifer der het gar vil valscher 
liehter under siner baner und meret sich noch aile zit. Ach guothertzi- 
ger mensche^ flûch und hap wenig worte mit den lûten : anders^ eb du 
*venest^ so bist du umbe geworfi'en und umbe gefùrt under Lucifers 
baner. 

Ich weis in disen ziten nût sichers^ wenne alleine zuo fliehende zuo 
dem gekrûtzigetenCristo : wer nuo mit gantzen trûwen flûhet zuoCristOj 
der sol ouch ein gantz getrdwen zuo ime han^ das er in nût lasse. Wo 
nuo der moensche were^ der sich noch nût gerwe zuo grunde wollte los- 
sen, er wolte ouch helffe suochen mit den creaturen, dem menschen 
tuot gar not das er gewerliche wandele in disen sorglichen ziten. Men 
vindet gar wenig menschen in disen ziten, die sich alleine gotte gent 
one aller creaturen gesuoch; das ist ouch die sache das men so wenig 
lebendiger gottes frûnde vindet in disen ziten. Wo nuo dise valschen 
menschen sint mit vil behenden worten, der men nût wol beweren mag 
mit der heiligen geschrift^ die redent wider den heiligen geist; wenne 
die heilige geschrift ist kummen usser dem heiligen geiste, der heiligen 
cristenheit zuo helife und zuo einer 1ère was die heilige cristeoheit be- 
darf. Hûtent ûch^ aile cristen menschen, wanne die prophecien gerotent 
vaste herfûr lûhten. Hie sint aile gewore cristen menschen schuldig das 
su ane sehent mit der bescheidenheit die su hant empfangen von gotte, 
das su in disen sorglichen ziten nût irre werdent; und sol ie ein cristen 
mensche warnen das ander wie gar sorgliche es stot in allen sachen in 
disen ziten. 

Aile guothertzigen cristen menschen, ir soUent wissen das es nuo 
gat an den strit; wanne es sint zwo baner gegen einander uf geworifen. 
Die eine baner die ist Cristi baner, die ist bluotvar rot gemalet. Welre 
mensche under dirre baner wil striten, der muos sich vor 1 in verwe- 
gen das er ein frummer ritter welle sin zuo streitende wider aile untu- 
gende, und muos sich leren frummekliche brechen durch sin selbes na- 
ture, und muos sine nature leren in allen striten toeten, und muos sich 
gotte geben mit einem ufgebenden frien gemuete und dem willen gotte 
sich lossen untze in den tôt, was got von ime wil haben das er dem 
gehorsam wil sin. Welre mensche also mit einem frigen ufgebenden 
gemuete zuo widersagende Lucifer und allen creaturen, welre mensche 
also werlichen zoget under Cristi baner, wer der mensche ist, der sol 



214 TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 

han ein gros getrûwen zuo sinem herren ; wenne Cristus ist sin houbet 
und, im herre^ der hil£fet dîr das du in allen striten gesigest. Aber dis 
andere boese volk das under Lucifers baner ist^ das leider in disen zi- 
ten vil gerotet uf gon, das sint aile die valschen frien mensche die do 
sprechent su habent nût me zuo sterbende noch zuo lidende ^ und men 
soUe der naturen gnuog tuon in wele wise die nature wurt ane gestos- 
sen^ uffe das der geist moege ungehindert uf gon. Dise valschen men- 
scben haut aise vil valscher behender worte die men von vorhten guot- 
herlzigen menschen nût getar geschriben. Wo nuo dise valschen men- 
schen kumment zuo einem anevohenden guothertzigen menschen^ und 
ime zoigent sinen valschen grunt der do lit in der naturen, so dise rede 
Lucifer befindet, so macbet er sich geswinde uf und machet sich zuo 
des anevohenden guothertzigen menschen gedencken. So tuot es not 
das der guothertzige mensche Cristum zuo helfe nemme und wider 
strite. Tuot er das nût, so stot es gar sorgliche umb in, wenne eins ane- 
vohenden menschen nature ist noch aise mûrwe und aise gesellig mit 
naturen. 

Aile guothertzigen menschen, fliehen und hûtent ûch gar sere wenne 
es tet nie so not me. Wenne es geschihtgar vil in disen ziten das guother- 
tzige anevohende menschen werdent gefûret mit falscher 1ère usser Cristi 
baner und werdent gefûret under Lucifers baner. Ach und ach, das 
lont ûch aile minnenden hertzen erbarmen, das so gros unreht und un- 
flot ist uf gangen in der heiligen cristenheit mit so maniger hande froe- 
meder verborgener wisen und ouch mit ofFenbaren wisen I Hie tuot 
not allen geworen minnenden hertzen das su iomer und dise not ane- 
sehent mit grosser erbermede, und dem gecrûtzigeten Cristo zuo fuos 
fallent, und in bittent das er sich erbarme ûber die arme cristenheit , 
umb die es in disen ziten gar sorglichen stot. Es ist wenig menschen, 
wolten su mit irre bescheidenheit anesehen wie es stûndç uf ertriche, su 
muostent erschrecken. 

Nuo behûte got aile guothertzige menschen vor der welte listiger ver- 
nûnftiger behendikeit und vor aller heimelicher valscher 1ère î... 



TAAITES DE RULMAN MERSWIN. 



2l5 



a. 



Dis ist das buoch von den drien durchbrùchen und von 
eime wol gelereten richen pfafFen, der aile natûrliche lipliche 
1 liste versuhte und doch noch sinre muotwilligen meinunge 
in allen creaturen keinen voUekomenen lust noch genuegede 
nie vinden kunde, untze noch sinen fùnf und zwentzig ioren, 
das er mit erneste sich wart zuo gotte kerende und ein be- 
gnodeter erlûchteter andehtiger priester wart ; do vand er 
alrest rehte genuegede und gantze voUekomenen fride und 
froeide in dem heiligen geiste : dar us er meister Eckeharten^ 
den grossen lerer, strofFete und groesliche gebesserte, alsè 
dis buoch seit, das Ruoleman Merswin, unser lieber stifter, 
mit sin selbes hant den bruederen zuo einer gebesserlichen 
1ère in wahs schreip, und hie anevohet und alsus sprichet : 

• Es sint drie frogen in den ailes das begriflfen ist das eime anevohen- 
den menschen und eime zuonemenden menschen und eime vollkomme- 
nen menschen zuogehoeret. Die erste froge ist : weles der behendeste 
durchbruch si^ den der mensche getun mag, der do gerne zuo dem hoehe- 
sten voUekommenesteme lebende keme. Die ander froge ist : weles der 
sicherste grot si^ do der mensche in der zit u£fe geston moege noch di- 
seme ersten dufchbruche. Die drite froge ist : weles die neheste ver- 
einigunge si^ aise sich der mensche in zit mit gotte vereinigen moege. 
Hie zuo wart also geantwortet : Ein gewilliger demuetiger abegang 
in geiste und in naturen ist der behendeste durchbruch^ das ist also 
zuo verstonde^ das der mensche allen den lûsten abe gange die sine 
nature geleisten mag^ untze an die bescheidene notdurft; das men die 
ouch ako neme das su me fùrdere denne hùndere zuo gotte. Wenne wer 
do begriffen wil die ù bernât lîrlichen ding in der hoehe^ der muoz los- 
sen die sûssen zergengiichen ding in der niedere^ wanne der liebe sancte 
Paulus sprach : Und ist es das ir lebent nach der begirde des fleisches^ 
so sollent ir sterben ; und ist es aber das ir mit dem geiste toetent die 
begirde des fleisches^ so sollent ir leben. Und der mensche sol sich ouch 



2l6 TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 

bilden aise verre er kan oder mag noch dem lieplichen bilde unsers lie- 
ben herren Ihesu Christi. Do von sprach der liebe sancte Paulus : 
Ziehent abe den alten menschen und cleident ûch mit unserme herren 
Ihesu Christo. 

Nuo wart aber fûrbas me gesprochen von dem lerer : Ein gewillîger 
abegang des geistes^ das ist^ v^renne der geist dise zergenglichen natûr- 
lichen werg getrucket hat, und die nature ûberwunden und ùber- 
sprungen hat^ so springet er danne uf die lûstlichen ewigen werg 
die er ouch gar viel lûstliger niessende wurt danne die ersten na- 
tûrlichen werg : das gehoeret ouch dem geiste gar eigentiich zuo, 
wanne er ewig und unwandelber ist. Hie ist ouch ettewas zuo vorh- 
tende^ das ein solicher innerlicher mensche die sûssikeit des geistes me 
wùrde minnende und meinende denne die ère gottes : do hiîte sich ein 
iegelicher geworer gottes minner vor. Wanne welre mensche einen ge- 
willigen abegang von der welte geton het, und allé ùberflûssige sûssi- 
keit der naturen gelossen het^ zuo glicher wise muos ouch der mensche 
einen gewilligen abegang tuon an aller ùberflùssiger sûssikeit des gei- 
stes ; wanne ime ist nût wol aile zit zuo getrûwende^ der mensche 
stûnde denne in grosser demuetiger goettelicher gelossenheit^ anders so 
ist es gar sorgliche. Wanne sider das unsers herren menscheit seiber 
zuo ettelichen ziten sinen lieben iûngem eine hindernisse des heiligen 
geistes was^ aise er seiber sprach : Es ist danne das ich von ûch fare^ 
so wurt ûch der troester des heiligen geistes nût. 

Hie von sprach meister Eckehart : Etteliche lûte die nement got so 
er in mit luste inlûhtende und smakende ist^ und dieselben nement 
in nût noch folheit siner minnen : wanne so in die lûstlichkeit lûhten 
des und smakendes abe gat^ so gont auch su gotte abe. Alsoliche 
menschen nement den schin fur das wesen. Aber wele menschen sich 
hie durch geûbet hant und durchbrochen hant, und gotte nût abegont 
was er in ioch gebende ist^ es si sûre oder susse ^ das su das ailes gliche 
von ime uf nement\, alsoliche menschen die nement das wesen fiîr 
den schin. Wanne got der ist das wesen ; aber geistliche sûssikeit ist 
der schin. Und wele menschen den schin nemment fur das wesen, 
das sint noch ussere menschen ; die aber das wesen nement fur den 
schin, das sint gewore innere menschen. Hie vonsohette ein mensche gros- 
sen ernest und begirde zuo gotte, das es gerne gewisset hette weles inre 
menschen oder usser menschen werent; aise wart ime von gotte geant- 
wortet : Wele menschen mine ère in allen iren wercken, es si in tuonde 
oder in lossende, demuetikliche vor allen dingen fûi'setzende sint, was 



TRAITES DE RULMAN MERSWIN. 2iy 

guoter wercke alsoliche menschen wùrckende sint^ su sint innerlich oder 
usserlich^ so sint sie doch inre menschen; aber was der menschen sint 
die fiir goetteliche ère ût anders fiirsetzent, was wercke die wilrckent, 
es sigent usser werg oder inner werg, so sint su doch usser menschen. 

Ein mensche frogete mit grosser begirde einen begnodeten grossen 
lerer und sprach : Weles die geworeste gerechteste gelossenheit were. 
Do wart ime geantwùrtet alsp : Eine gewore gelossene gelossenheit in 
dem geiste und in der nat Jren^ die soltent beide bigenander und mitt- 
einander sin also das sich der mensche in ailen sinen natùrlichen 
kreften kunde gotte alzuomole zu grundc gelossen^ was er mitinDe 
wiSrcken welle^ es sige sûre oder susse, das cr dar inné gliche stande 
und in dirre ersten gelossenheit sol sich der mensche demuetikliche 
biegen under got und under allen creaturen. Haruf sprach der liebe 
sancte Pçtrus : Aller liebesten, demuetiget ûch under die gewaltige 
hant gottes, durch das er ûch erhoehe in der zit der beschowunge. 
Dirre lerer sprach ouch von gelossenheit des geistes, also were es 
das der mensche ût befintliches ûbernatûrliches susses trostes von 
gotte befûnde in dem geiste, das er des ledig und blos stande. Und 
wenne ime dise selbe sûssekeit von gotte wider benomen und entzo- 
gen wûrde, das er sich danne gotte froeliche losse, also das er friden 
habe in allen wercken gottes. Hie so sprach der liebe sancte Dionysius: 
Wanne got befintliche in miner selen ist, so ist mir aise gar froeliche 
rehte wol zuo muote, und gebe mir got uf die selbe zit das mir aile 
creaturen undertenig werent, aise ime selber, noch denne so were mir 
nût aise wol mit allen creaturen aise mit ime. Aber wenne er mir be- 
fintliche abe get, so habe ich iomer noch ime Und das ist min gebreste. 
Wanne Salomon spricht : Men sol ruowe han in den dingen. Disen 
iomer zalete der liebe sancte Dionysius fur einen gebresten, wanne 
cr stund noch do nût in einer voUekomener gelossenen gelossenheit. 

Ein lerer spricht : Eine gelossenheit obe aller gelossenheit ist gelos- 
sen in in gelossenheit ; der mensche solte in solicher gelossenheit und 
einikeit mit gotte ston also das er ussewendig sin selbcs nût befûnde 
das in verdrûsse : wer aber das in ût verdrûssedas er denne in dem ver- 
driessende in friden stûnde, und der fride der solte also sin was got in 
ime und in allen creaturen voUebrehte. Es were das er innerliche oder 
usserliche gebe oder neme, das er in allen gottes wercken fride und 
ruowe fûnde. 

Von diseme friden sprichet ein lerer : Lieber mensche, du soit wis- 
sende sin in der rechten worheit : wenne du in allem dime tuondc und 



2l8 TRAiréS DE RUUfAN MESSWIK. 

lofsende dnen einveltigen lûteren goettelichen friden vindest^ also das 
du got einveltiklicbe und demaetikliche in allen dinen weicken mi^ 
nende und meinende bist und dich selber nùt weder in zit noch in 
ewikeit^ so bist du uf eime rehten wege. Vindest aber du des nùt 
gentzlicbe in dir^ so bist du noch vaste gebrestbaft^ wanne eine gelos- 
sene gelossenheit in geiste und in naturen^ das ist eime zuonemenden 
menscben der sicberste weg. Aber ein vemûnftiger durcbbrucb durch 
geist und durcb nature ist das der menscbe bescheidenlicbe und ver- 
nùnftekiicbe mit allen sinen sinnelicben kreften aile natûrliche ding 
durchbrocben bet^ also das er mit dem lieben sancto Augustino spre- 
cben moege : Aile creaturen sint uns ein weg zu goite. Also wenne 
der mensch eine schoene starke créature sebe^ so solte er mit uf der 
selben creaturen bliben^ sunder uf der sterke und scboene des schoe- 
pfers der aile creaturen beschafifen und gemabt bat. Also solte der 
menscbe aile ding aneseben und nemen noch dem besten und leren in 
allen dingcn friden haben und das beste suocben und nemen. Welre 
menscbe ouch wil einen gescbwinden durcbbrucb nemen ^ der muos 
brechen durch natur und durcb sin selbes sinneliche vernunft^ doch 
in gelossenheit ; und ailes das èr in der sinnelicben vernunft erzùgen 
mag^ das muos ailes noch bescheidenheit durchbrocben werden^alse 
dicke und abe vil untze das er aile creaturen verliere und sich selber 
in dem einigesten eine vinde. Noch danne ist dis dar zuo nùt diz boe- 
heste do man mit der helffe gottes in grosser demuetiger gelossenbeit 
wol zu kumen mag. Wann wissest, lieber menscbe^ so du die selikeit 
des geistes vindest^ das ist eins ; aber so dich die selikeit findet^ das ist 
das ander. Weleme menscben dis beschiht, der wurt gewerliche in dem 
einigesten eine funden, 

Noch ist etwas nobers^ wenne der geist vernûnftiklichen in sich sel- 
ber und durch sich selber und durcb aile creaturen brichet und tringet^ 
also das er in allen geschaffenen dingen keine ruowe noch voUekomme- 
nen friden findet. Und diesen durcbbrucb sol der menscbe aise dicke 
und aise vil tuon^ unze an die zit das ime got bilfTet das er sich selber 
und aile geschaffene ding verlûret^ und in dem einigesten eine alzuo- 
mole eins werde. Hie von sprach der liebe sancte Paulus : Wer an 
gotte haftet, der wurt ein geist mit gotte, und in diesem selben entwer- 
dende ist ouch der geist entvvorden, und ist ein einigestes eine in dem 
cinen worden. Dise cntwordenegewordenheit, die ist die groeste armuot^ 
und die oberste richeit des geistes. Dirre bocbwirdige durchbruch ge- 
hoeret zuo gerehten geworen voUekomenen menscben. 



TRAITES DE RULHAN MERSWIN. 219 

Nuo sint ouch in disen frogen sehs grete die do wol allen verstande- 
nen menschen zuogehoeren, die do gerne wolten von goettelicher min- 
nen die hohe selikeit erkrigen. Der eine grot ist ein geworer abegang 
durch aile nature in vernûnftiger bescheidenheit. Der ander grot, das 
ist ein gewilliger abegang in dem geiste. Der drite abegang, das ist ein 
gewore gelossene gelossenheit in der naturen. Der vierde abegang, das 
ist ouch eine rehte gewore gelossene gelossenheit in dem geiste. Der 
fdnfte abegang, das ist ein wol besinneter demuetiger durchbruch durch 
aile naturen; und der sechste abegang ist ein demuetiger vernûnftiger 
durchbruch in aller gottelicher gerehter gelossenheit durch den geist 
gonde. Ueber disen grot kam noch nie créature noch niemer getut. 
Lucifer der wolte darùber sin, harumb so muoste er herabe gar vaste 
under sich und aile sine nochvolger. Hie von sprach die liebe hohe er- 
wirdige kiînigin himelriches und ertriches und aller creaturen muoter 
und maget Maria : In der demuetikeit do wart zerstoeret die hochver- 
tige hochmuetikeit noch des ewigen vatters wille, und er satte die ge- 
waltigen von dem stuole obenan herabe, und das was Lucifer und aile 
sine geselleschaft und noch aile zit dar mitte die noch wonent und sint 
in hochmuetiger hochfart. Aber er hat erhoehet die hocheit aller voUe- 
komener demuetikeit. Und das was und ist die aller oberste hoeheste 
groeste kiînigin, die selige liebe muoter und maget Maria ; und sie het 
zuo ir gezogen aile ire geselleschaft und das tuot su ouch untze an das 
iungeste ende der zit. 

Nuo wart zuo einer zit ein grosser lerer gefroget wie der mensche 
tuon solte das er zuo dem aller hoehesten kumen moehte, do men in 
der zit zuo kumen mag. Do zuo ^yart also geantwdrtet, das der men- 
sche muoste ston one aile bilde als do er nùt enwas ; do gegene wart 
aber gesprochen, ob es denne were ein solicher mensche der do vor in 
eime vernùnftigen lebende gangen were. Ein solicher mensche weis 
doch von vil dinges das doch ailes bilde sint ; wie moehte der one bilde- 
gestan àlse do er nùt enwas. Dise rede hoerte meister Eckehart, und 
sprach also : Hette îch aile die bilde in miner bildelichen sinnelichen 
vernunft die aile verniinftige menschen ie empfingent, und were es 
das ich der bilder ledig stûnde one eigenschaft beide mit tuonde und 
mit lossende, eh te ich in diseme gegenwertigen nuo fri und lidigwere, 
und alleine wartete was got von mir haben wolte, und ouch dem vor 
allen dingen volgete und gnuog were, so stunde ich sunder hindernisse 
aller bilde aise gewerliche aise do ich nùt enwas. 

Ouch sprach meister Eckehart : Nuo sint etteliche lùte die wellent 



220 TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 

dis und das tuon, und wellent dis und gins lossen^ und wellent denne 
zuo ettelichen ziten aber ein anders. Hie mitte so werdent die edeln 
frigen werg gottes benomen^ und ist gar sere faste eine hindernisse der 
exigea worheit ; doch so gehoeret es anevohenden menschen wol zuo_, 
wanne der prophet David sprichet : Ich sol hoeren was got in mir spri- 
chet. Heruf sprach ouch meister Eckehart also : Der mensche der 
muos aizuo mole zuo grunde in einer demuetigen gelossenheit ston der 
do gottes wort hoeren sol^ wanne es ist gar ein gros ding^ wanne das 
selbe das do hoeret das ist das selbe das do gehoeret wurt; und der 
mensche der do hoeret was got in ime sprichet, und usser dem selben 
gottes sprechende wùrc'cende ist, und des selben wûrckendes lidig und 
blos unangenomen stùnde, das were ein werg der obersten worheit. 
Ein solicher mensche der also in dirre friheite stunde, der brehte des 
tages one aile zal vil frùhte, wanne der vatter gebirt aile zit sinen ein- 
gebornen sun und wùrcket durch sinen eingebornen sun aile zit gar vil 
frûhte in eime solichen got gelossenen menschen, wanne su sint von 
gnoden eins worden und niît von naturen. 

Es beschah ouch bi meister Eckehartes ziten das ein grosser 
pfaffe von der geschrift und ouch von lebende zuo meister Eckeharte 
sprach : Lieber meister und vatter, woUent ir es mit fur lîbel haben, so 
wolte ich gerne usser goettelicher minnen ettewas mit dch reden. Do 
sprach er gar guotliche : Lieber herre, ir moegent froeliche reden was 
ir wollent. Do hup der pfaflfe ane und sprach : So sollent ir wissen das 
ich ûwere bredigen vil gehoeret habe, und ich habe su ouch gerne und 
ungerne gehoeret. Do sprach meister Eckehart : Lieber herre, do be- 
gere ich das ir mich durch got die rede bescheident, wanne gerne und 
ungerne die zwei sint gar widerwertig einander. Do sprach der guote 
pfaffe : Das wil ich ûch sagen. Das ich do gerne von lîch hoerte, das 
worent die grossen behenden wort die ich ouch von der gnoden gottes 
wol vcrstonde was ; so ich aber in dem selben gedohte an das wort das 
da sprichet : man sol die margariten nût under die swin werfen, so 
wurden mir dwere bredigen verdrutzig, und gedohte denne : dise ho- 
hen behenden wort, der solte men das meiste teil in grossen schuolen 
us rihten, und, nùt entzûrnent es, wanne es het mich ettewas froemede, 
an ùch das ir es dem gemeinen groben volke oflFentliche an den bredigen 
sagent ; das duncket mich nùt nutze, wanne ir moehtet wol ein besse- 
res und gotte ein lieberes tuon, do unser ebenmensche 1ère und bes- 
serungc von moehtent nemen. Wanne es ist eime anevohende men- 



TRAITES DE RULMAN MERSWIN. 221 

schen nùt nutze, wanne er ûwere grossen hohen behenden wôrt nùt 
verstost. So sint su eime zuonemenden menschen ouch nût gar nutze, 
wanne in eine fùrbas gonde 1ère nutzer were. So sint su den hohen 
grossen voUekomenen schowenen menschen ouch nût gar nutze, 
wanne in lit nût gar vil belanges darane ; wanne so vil aise su es hoe- 
rent sagen _, die wile moegent su es vil lihte gerne hoeren ; aber so su 
dar von koment und sich zuo in selber inkerende werdent, undsich in 
grosser demuetiger gelossenheit dem aller obersten in sinen willen ge- 
bent und in rehter demuetikeit aise tieffe under sich versinkent und 
ertrinkent under allen dem das got ie beschuf, alsodas su nût enwis- 
sent obe sie in der zit sint oder one die zit. Der schuolmeister^ der 
oberste brediger^ der su hie zuo schuolen fûret^ in der schuolen und in 
der bredigen^, do wurt der mensche in eime ougenblickeme gewiset und 
geleret d^nn ir und aile die meistere die in ussewendigen schuolen in 
hundertioren iemer geleren kundent. Harumbe^ lieber meister Ecke- 
hartj so ist uwer bredigen und uwerlerendisen drier handen menschen_, 
anevohenden^ zuonemenden und voUekomenen menschen nût gentzli- 
che uf das wegeste und uf das nutzeste geseit oder gebrediget. Aber 
wie unwirdig ich sin bin und solte ich ûch roten, so wolte ich ûch 
wol usser gœttelicher minnen und mit der helflfe goettes rotende sin^ also 
dasir nuo anevingent und der 1ère unsers herren Ihesu Christi nochvol- 
getent alsodas er selber lerete die wile er in dirre zit wandelte. Do was 
sine 1ère in den sinagogen und in tempeln ailes daruf gerichtet das der 
mensche sine untugentlichen sûntUchen werg abe liesse, und tugentli- 
che werg in allen guotendingen lerete ueben; und solte die untugende 
leren ustriben und von ime stossen, unlze das tugende usser untugen- 
den werdent. Und dise selbe 1ère tête nuo aise not aise su ie getet, 
unde das men die gemeinde cristener menschen sere faste stroffete umb 
ir untugenthai't sûntlich leben, und in bredigete und su wisete wie das 
sie kumen moehtent in ein geordent tugentlich cristen leben. Nuo dar, 
lieber meister Eckehart , ir sagent ofFentliche an ûweren bredigen von 
gar grossen vernûnftigen ûberschwenckigen dingen, das gar wenig ie- 
mand verstotoder nutze ist, und ouch gar wenig frûhte bringet. Nuo 
dar, meister Eckehart, ir sint ein gros pfaffe, ein meister der geschrift; 
do ir zuo dem ersten zuo schuole wurdent gesetzet, do mustent ir an 
dem a ane vohen^ der ûch do ein gros buoch hette fur gehebet, und 
ûch hette darane gehéissen lesen , das were gar unverfenglich gesin : 
ir muostent selber an dem a anevohen und ie fûrbas und ie fûrbas le- 
ren, und muostent der zit erbeiten untze das ir nuo ein meister der hei- 



222 TRAITES DE RULMAN MERSWiN. 



ligen geschrift worden sint. Harumb so ist gar nutze das men anevo- 
henden menschen und zuonemenden menschen 1ère und bewise wie das 
sii ane soUent vohen die untugende zuo lossende und die tugende lerent 
begriffen. Wanne danne der mensche die tugende mit der helfe gottes 
aile lerete begrififen^, so wurde er dann ouch wol meîster ùber aile un- 
tugende, und wurde ouch danne von dem heiligen geiste von innan ge- 
leret das er uf die ussewendige 1ère niit gar vil me gebe : doch so haltet 
er sich noch ordenunge der heiligen kyrchen, 

Nuo noch dirre rede, do sprach dirre guote pfafife : Lieber meister 
Eckehart, habe ich ùch zuo vil geret und es zuo lang gemaht, das ver- 
gent mir. Wanne es ist nuo zit das ich heim gange. 

Do umbving meister Eckehart disen guoten pfaffen und gap ime das 
betze und sprach : Lieber herrc, ir soUent wissen das ich in vil ioren nie 
keine rede so gerne gehoerte aise dise rede die ich nuo zuomole von 
ûch gehoeret habe : got der musse liwer ewiger Ion sîn ; und ich bitte 
ijch usser aller goettelicher minnen und usser aller cristenlicher brûder- 
lichen trùwen, und ich mane lîch gottes aise hohe ich ùch gemanen 
mag, das ir mir wellent ofFenboren und sagen von ûwerme lebende aise 
es ùch got gebende ist_, wanne ich verstande wol von der gnoden gottes 
das ir usse eime lebenden grunde redende sint. Do sprach der guote 
begnodete erlùhtete pfafife. : Ir habent mich aise gar hohe gemanet, also 
das ich nût gelossen mag, ich muos ûch sagen wie das ûch armer sûn- 
der untze har gelebet habe. Aber also das ir mir gelobent die wile das 
ich lebe das ir niemer menschen von mir sagent. Aise gelobete meister 
Eckehart zuo swigende. Aise ving dirre guote pfafiTe ane und seite sines 
lebendes von iugent uf gar vil und sprach : 

Ir soUent wissende sin do ich ein iunger knabe ufiTe mine nûn ior ait 
was, do was ich ein einig sun und was min vatter gar riche ; und er fûrte 
mich ailes mit imme zuo weltlichen sachen, also das ich solte leren der 
welte leben. Nuo was ich von kind uf gar gelimpfig und gar alzuo- 
mole riche von sinnen, Wanne was ich vor mich sach , es werc was es 
wolte, das viel mir aise gar eigenliche in, das mich dûhte ich solte sin 
iemer ouch ettewas kûnnen. Und ich bat minen vatter das er mich 
liesse zuo schuolen gon , und es war ime ettewas wider. Doch lag ich 
ime aise lange obe das er es tet, und er gewan mir einen erberen 
schuolemeister in das hus, das er mich zuo schuolen solte fûren ; und 
do was ich zehen ior ait worden. Und do ich drûior gelerete und drit- 
zehen ior ait was worden, do hette ich aise vil geleret das ich me ver- 
stunt und kunde danne min schuolemeister. Aise ging ich voiles zuo 



TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 223 

schuolen untze das ich ahtzehen ior ait worden was^ das sich min in 
aller schuole nieman me wolte annemen der mir vorle$en wolte^ aise 
Lùtete mir die 1ère gar vaste. Also beschah es das min vatter mit gro- 
seme erneste an mich kam und mich bat, er hette rede umb eine gar 
schoene iungfrowe das ich die nemen solte, also das wir erben gewinnent 
unseres grosen guotes. Do sprach ich : Vatter, ziirne sin nùt , wanne 
ich verbinde mich mit hinder kein wip zuo nemende , ich habe danne 
ailes das e zuo schuolen geieret das ich kan oder mag geleren. Do min 
vatter sach das ich nùt anders wolte, do gab er mir guotes rehte genuog 
und schickete mich gar erlicb mit guoter geselleschaft usser lande zuo 
schuolen; und do ich wol vier ior zuo schuolen was gesin, do ging mir 
die 1ère gar v\rol zuo handen, also das ich aise vil kunde aise ettelicher 
der vil iore zuo schuolen was gelegen, das men meinde er solte in dem- 
selben iore meister der heiligen geschrift werden. 

Also beschah es in dem fùnften iore das min vatter siech wart; und 
er schickete gar mit grossem erneste nocb mir, das ich gar geswinde 
kumen solte, wanne er were gar usser mosseh krang. Und das seitent 
mir die botte ouch mit dem munde, und ich fur gar geswinde mit den 
botten heim. Und do ich heim kam, do was min vatter tôt; und mir 
wart das grosse guot allessant alleine. Do gedohte ich in mir seiben : 
was wilt du tuon? nuo hest du gutes rehte genuog; sokanst du der hei- 
ligen geschrift ouch vil; nuo soit du rehte leben noch allem dem muot- 
willen das din herze begeren mag. Und ving es ouch ane, und tet es 
noch allen den lùsten die die nature gedencken oder begeren kunde. 
Aber in allen disen grossen muotwilligen lûstlichen und natùrlichen 
dingen, wie vil ich der geuebete, do vantich ailes kein begnuegen inné; 
und ich wart zuo manigen ziten in mir selber sprechende : Und soltest 
du ailes din guot vertuon, du erwindest niemer du kummest danne do 
zuo das din liplich hertze froeliche in der worheite sprechen moege : ich 
habe gantzen froelichen firiden und froeide mines herzen funden. Und 
das sol ouch nût sin eine stunde noch einen dag; es sol zuo dem min- 
nesten ah te tage noheinander sin.. Und disen wollust, den suochte ich 
mit hertzen und mit libe und mit guote in allen lûsten die ich erden- 
cken kunde; und in diseme lebende was ich aise lange untze das ich 
fûnf und zwentzig ior ait wart. Und in dem sehsse und zwentzigesten 
iore, do gedohte ich in mir selber: Du hast aile die loefFe versuocht die 
der naturen wollust bringen soltent, und hast darumbe libe und guote 
we geton in grosseme ûberswenkigeme ùberfldssigeme muotwillen 
und luste der naturen ; und kundest doch ailes nût vinden voUekome- 



224 



TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 



nen friden aise du gerne gehebet hettest, und do din hertze ein begnue- 
gen inné vinden kunde. Do noch viel mir in die sinne und wart geden- 
ckende : Du kanst doch der geschrift rehtegenuog; dar inné soit du dich 
ueben^ und soit besehen obe du ût in aller der geschrift vinden kûnnest 
do inné du geleret moehtest werden_, also das du ein woUustiges be- 
gnuegen in aller diner natùren vinden kundest. Dem gedanke was îch 
ouch genuog^ und sas ùber die geschrift. Und das aller erste buoch 
das ich uftet^ do vant ich sanctum Augustinum inné, und do ich den 
gelas, dogedohte ich : Der was ouch gar ein riche sinnelicher wiser 
man, me denne du, und hatte damit cristenen gelouben, und kam doch 
von bette wegen sinre muoter darzuo das er ein begnuegen in crîstenem 
gelouben vant, aise er von ime selber schribet. Do wart ich gar sere 
in mir selber geslagen und wart gedenckende : Nuo bin ich in criste- 
nem gelouben geborn und habe ouch vil wisheft in der geschrift, und 
bin doch cristenUcher ordenunge abe gegangen. Wanne ich habe gele- 
bet wider aile die gebot noch cristenUcher ordenunge, noch allem 
muotwillen. Und zuo stunt do sancte Augustinus zuo cristenem ge- 
louben kam, do wart er begnodet also das er ein begnuegen in ime 
vant, also das ime fride unde froeide in dem heiligen geiste wart. Nuo 
bin ich und heisse cristen; aber ich habe noch muotwillen wider aile 
cristliche ordenunge gelebet, und habe ouch nieman in der zit der fur 
mich bittet, und habe ouch nieman in der ewikeit deme ich ùt dienes- 
tes geton habe, denn alleine unserre lieben frowen, der haba ich von 
kint uf einen kleinen dienest geton, und das selbe was aise kleine do 
wider aise nût. Und die wU ich nuo anruoffen und wil su ermanen 
irre grundlose erbermede, das su mir zuo helflfe kumme, und mir helffe 
das ich in mime natiirlichen hertzen gantzen friden vinde, dem ich ouch 
lange zit noch gegangen bin und mir noch nie werden kunde, do ich 
ein ganz begnuegen inné haben moeht-e. 

Nuo do ich dis ane gefing und unser liebe frowe einre aise gar toer- 
lichen bette bat dar zuo in mime sdntlichen lebende und dise bette wol 
uffe vier wochen gewerete, do wart mir eines nahtes troumende wie das 
ich eine aise gar schoene frowe sehe, das ich die schôenen glentze die 
von ir gîngent in minen ougen kume erliden moehte. Aber su wolte 
mit zuo mir reden und kerte sich ailes umbe von mir. Und dirre troum, 
der getroumde mir vier naht nocheinander, rehte als in einer wise. Und 
in der fùnften naht, do kam ich in ein verwegen gemuete, und wachete 
die ganze naht, und wartete ob ich wachende ùt gesehen moehte; aber 
es half nût; do mir mit troemde, do sach ich ouch mît. An der sehsten 



TRAITÉS DE RULMAN MERS VIN. 225 

naht, da troumde mir aber, wie das ich die schoene frowe sehe, und 
wie das su sich aber von mir kerete und wante, und mir was wie das 
ich in dem sloflfe zuo ir sprechende v^rere : Ach, hertze iiebe schoene 
frov^e^ kere dich umbe zuo mir, und sieh mich ane I so wil ich gerne 
tuon ailes das du virilt. Dq was mir wie die schoene herliche frowe spre- 
chende were : Du soit wissende sin das ich mich ndt wol zuo dir voUe- 
kommeliche gekeren mag noch dich guotliche ane gesehen mag y es si 
denne das du dich e umb kerest^ und eine friîntschaft mit mime lieben 
kinde machest. Wanne du das getuost, so maht du danne wol frider\ 
und froeide in dem heiligen geiste findende werden^ und e mag es nùt 
sin. Nuo do ich erwachete^, do ving ich do zuo stunt ane und kerte 
mich alzuo mole von der welte_, und wart mir ouch do ein grosser 
ruwe umb aile mine sùnde und um aile mine verlorne versdmete zit} 
und bihtetedo gantze bihte und empfing busse dar umb^ und nam do 
unsern herrn in dem heiligen sacramente den ich vor nie me empfan- 
gen hette, und was do in diseme ruwigen kere wol uffe fiinfzehen 
wochen; do wart es ouch winahten. Und es beschah^ in der selben wi- 
naht naht, in dem ersten slofFe, do ich noch do ndt rehte slief noch 
rehte wachete, do was mir wie das ich aber dise schoene frowe sehe^ vil 
und verre schoener wanne ich siî vormoles gesehen hette^ und sie hette 
gar ein alzuo mole schoenes kint in irme arme, und kerte sich die frowe 
und das kint beide gar guotliche gegen mir, und sohent mich aise froe- 
liche und also frùntliche ane, also das ich in dem troume âlse gar fro 
wart, das ich erwachete. Und do ich zuo mir selber kam, do vant ich 
mich selber aise gar foui friden und froeiden , das ûber aile mine sinn- 
liche vernunft was. Und do ich das befant, do gap ich zuo stunt einen 
froelichen urlop aller der welte und allen dem woUuste den aile die 
welt gegeben mag, und gelobete ouch zuo stunt unserre lieben frowen 
und irem kinde das ich priester wolte werderi. 

Nuo was mir aber do noch eines nahtes in dem troum wie das eine 
stimme zuo mir sprechende were : Du soit hem Cuonrat zuo dir nemen; 
der sol dich nuo erst in die gewore schuole fûren und sol dich leren; 
und dem soit ouch du nuo an gottes stat in allen sachen volgen und 
gehorsam sin. Und zuo eime wortzeichen, das du dis deste bas gelou- 
best, so sol her Cuonrat uf den mitten tag heim zuo dir in din hus 
kummen, und sol zuo dir sprechen : Lieber herre, was wellent ir ? wanne 
es hat mich ettewas froemede das ir noch mir gesant hant. Das soit 
du nùt verantwurten und soit zuo stunt uf dine knd fallen, und soit 
sprechen : Lieber herre, ich gibe ùch hûte uf , an gottes stat, beide sele 

15 



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226 TRAITÉS DE RULHAN MERSWIN. 

und lip und ailes das ich han, das ir do mitte tuont was ûch got zuo 
tuonde git; do inné sol ich ùch gehorsame sin. Nuo dis wortzeichen 
das beschach. Wanne der priester kam ebene uf den mitten tag zuo mir 
in min hùs : aise gap ich mich ime ouch zuo stunt an gottes stat ge- 
horsam zuo sinde; und ich bihtete ime gantze bihte; also besatte er mir 
zuo busse das ich solte bùwen eine schoene nùwe cappelle unde drige 
altère darin^ und solte sii heissen wihen in unserre frowen ère, und 
solte drige guote pfrûnden zuo den drigen alteren machen, das wol 
notdurft do were, Und dis beschach ouch, und ich ward do ouch prie- 
ster, und besang der alteren einen; und her Cuonrat der kam zuo 
mir, dem wart oi^ch der pfrûnden eine ; und wir fundent noch ei- 
nen lieben lùteren priester, dem gobent wir durch unserre lieben fro- 
wen willen die dirte pfrûnde. Aise warent wir drige aile zit bigenan- 
der und hettent von den drien pfrûnden zuo unsere notdurft rehte ge- 
nuog, wir und unser gesinde; und was ich ùberiges guotes me hette, 
das gap ich ailes durch unserre lieben frowen willen enweg, doch usser 
gehorsame und noch willen und geheisse hern Cuonrates. Also spro- 
chent wir drie tages unser messe in der capellen, also das wir keine Up- 
liche natùrliche sorge bedorftent haben. Und also habe ich min leben 
mit disen zweyen heiligen priestern vertriben, untze an dise zit das ich 
nuo wol fùnfzig ior ait worden bin. — Meister Eckehar t, lieber vatter, 
es mag ûch vil lihte verdriessen das ich es ettewas mag zuo lang ge- 
maht haben und der worte zuo vil ? 

Do sprach meister Eckehart : Ir sollent wissen das es mich nût ver- 
drossen het und het mich ouch nût zuolaqg gedûht ; und ich bitte ûch, 
lieber herre, das ir den tôt unsers lieben herren Ihesu Cristi erent un 
mir fûrbas sagent von uwer driger leben und was uwerre driger uebunge 
vil iore ist gesin. 

Do sprach der guote pfaflfe : Lieber herre, meister Eckehart, ir sol- 
lent wissen und solte ich unser drier leben von iegelicheme mit sunder- 
heite sagen oder schriben , so hette ich von iegelicheme wol ein gantzes 
buoch fol zuo scbribende. Ich sage ûch wol ettewas, das wir aile dinge 
von der gnoden gottes durch gros liden und durch vil mannigfaltige 
swere bekorunge gegangen sint und darzuo ouch gros liden in mani- 
gerhande wege unserme eiginen libe ane totent. Nuo sint wir aile drige 
aise krang in der naturen worden, also das wir unser eigen fleisch usse- 
wendig nût me getoerrent ueben; und hant ouch indewendig keine 
uebunge me von allen bekorungen , danne die eine bekorunge die do 
beisset die unreine bekorunge, unkûschhgit, und wir versehent uns das 



TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 227 

SU uns bi unserme lebende nùt abefalle untze in unseren tôt, und sii 
strengliche liden mussent. Und îst es gottes wille, so wellent wir es 
ouch gerne aise haben, in der nemunge das wir nût mùssig one ailes 
liden stont. Und herre Cuonrat^, deme ich gehorsame habe geton, der 
ist aise gar senftmuetig und ingenumen, das er zuo vil ziten verzogen 
-wurt also das er von dirre zit nùt enweis. Und er het mit gar vil ûber- 
swenckender minnen sich alzuomole in got versencken, also das er 
anders wenig weis wanne von goettelicher minnen; und ich geloube das 
eralse foui goettelicher minnen si, das mich dunket das er der lieben 
sancta Marien Magdajenen leben vaste noch volgende si, So ist der an- 
der bruoder, der do heiset her Michel, der ist ouch gar alzuo mole ein 
siîsser mensche; aber er ist ettewas sorgfeltig, das mich dunket wie er 

* 

der liehen sancte Marthen leben ettewas noch trette. Aber von mime 
lebende do kan ich ûch nuo zuo mole nût wol von gesagen, wanne 
das eine, das mich ettewas wundert das got so grosse wunder durch 
mich armen siînder gewùrcket het. Ich spriche das wol, das es mich 
guot duncket, und ich getar es wol geroten, das men die hohe die 
grosse himmelsche kûnigin gar sere minne un liep habe, wanne ich weis 
anders nût danne das ich armer sûnder ir genossen habe , also das ich 
zuo diseme lebende kummen bin. Harumb so habe ich ir gar ein schoe- 
nes lop gemaht. Fûget es got, so wil ich es ûch bringen so ich nuo zuo 
ûch kume, und wil es ûch lossen lesen. 

Meister Eckehart, lieber vatter, ir wissent wol ailes das ich ûch ge- 
seit habe, das die wort aile in bihte verswigen sûUent bliben. Do sprach 
meister Eckehart : Lieber herre, ich bitte ûch das ir mir erloubent dise 
ding abe zuo schriben, also das men es nût von ûch befinden mag; 
wanne, wissent, ich weis personen den es gar nutze wurt sinde. 

Aise scheit dirre guote pfaffe von meister Eckeharte. 

Nuo baschach es zuo einre andern zit dar noch das ein guoter gno- 
denricher lerer gefroget wart, wie das der mensche von iugent uf gele- 
bet sôlte haben, also das er zuo eime geworen voUekomenen lebende 
kumen moehte. Des wart ein antwurte durch disen lerer von gotte ge- 
geben, und sprach also : Es ist dehein so grosseç moerder in aller der 
zit, wil er sich lossen wisen und zieheavon den dingen und wil gnode 
suochen, der vatter von himel wil in nemen und wil in fûren durch si- 
nen sun unseren herren Ihesum Cristum, und wil in einen voUekome- 
nen nochvolger machen, ob das er mit sime frigen eiginen willen selber 
wil. Hie von so sprach der liebe sancte Bernhart : Got der wil nût den 



228 TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 

menschen haben aise er was y er wil in haben aise er in sime eiginen 
frigen willen gerne were^ und sin wil; und get er fdr sich und get er 
der gnoden gottes nût abe^ so mag lisser eime grossen siinder ein gros- 
ser vollekomener mensche werden. 

Nuo beschach es aber zu einre zit das ein guoter lerer wart redende 
von dem heiligen sacramente^ und sprach also : Es fliessent die nutze 
von dem heiligen sacramente gottes lichamen^ so eh te in der mensche 
wirdekliche empfohet. Der erste nutz flûsset von der gôttelichen ver- 
nunft in des menschen vernunft ^ also das des menschen vernunft vor 
gotte erlùhtet wurt y das ûber aile menschliche sinneliche vernunft ist. 
Der ander nutz flûsset von unsers herren* lip in des menschen lip^ also 
das der lip vor gotte also fruhtbar wurt do von nût zu redende ist^ 
wanne es ouch ûber menschliche sinne triffet. Derdirte nutz flûsset von 
unsers herren sele in des menschen sele, also das des menschen sele 
wrurt gezieret vor gotte^ also das es menschlichen sinnen nût zuo ver- 
stonden ist. Und dis sint drie der minnesten frûhte die dem menschen 
werdent von der empfohunge unsers herrn fronelichamen. Aber von 
dem grossen hohen ûbersinnelichen nutze und ouch fruhte die dem 
menschen v^rerdent, dovon so kûnnent aller menschen zungen nût ge- 
sprechen, wanne die geschrift kan selber nût do von-gesagen. Aber von 
dem aller hohesten nutze und fruhte,, dovon so kan aller engelscher ver- 
nunft nût voUekomenliche gedenken; von disem. hohen empfohende 
das der mensche unsers herren lichamen empfohet, so frowet sich die 
heilige trifaltikeit also das der vater sprichet : Ich frowe mich das ich 
den menschen ie geschuof. So sprichet der sun : So frowe ich mich das ich 
die martel iedurchingeleit. So sprichet der heilige geist : So frowe ich mich 
das der mensche ewicliche bi mir wonen und richtzen sol. Von diseme 
grossen froeidenrichen hochgezit so frowet sich ailes himmelschesher mit 
einander. Aber sol dis grosse froeidenriche hochgezit durch den men- 
schen geschehen von dem empfohende den wirdigen lichamen unsers 
herren, so muos der mensche zuo dem minnesten uf zweyen puncten 
ston, Uf dem ersten puncten muos er sich also vinden stonde also das 
ime innerliche von herzen leit si aile sine versumete verlorne zit, und 
einen gantzen festen Y^illen habe von gantzeme grunde sines hertzen , 
das er niemer me welle §ûnde getuon. Uf dem andern puncten sol sich 
der mensche also vinden stonde, also das er in ime vinden sol einen 
ganzen unbetrogenen willen, also das er goetteliche ère in allen sinen 
wercken beide in tuonde und lossende welle fûrsetzen, und sich selber 
nût enmeinen in deheinen sachen weder in zit noch in ewikeit. Wenne 



TRAITES DE RULMAN HERSWIN. 229 

« 

der mensche dise^wene puncten in ime vindet, was denne darnoch in 
dem menschen gebristet das noch nùt vollebroht ist^ das voUebrînget 
aber got in der empfohungen des faeiligen wirdigen sacramentes. 

Es sprach ouch zu einen ziten ein ierer das die ewige wisheit dlsus 
sprechende ist : Liebes min kint^ hoere und nim mit kurtzen worten 
war der vermanunge uwers getruwen vatters^ und schrip su ouch indins 
hertzen begirde. Und er sprichet also : Begeret ieman goettelicher lûter- 
keit in goettelicher heimlichkeite^ der soi wenig ussers gewerbes mit 
ailen menschen unde creaturen habende sin. Wanne aber das der men- 
sche do zuo kummet das er in gotte befestent moege werden^ der mag gar 
lihtekliche in den creaturen verirret werden. Wanne ich habe noch 
minre wise vil gestudieret^ und vinde in allen dingen mît sichers 
noch wegers noch nehers wanne das sich der mensche wisliche 
und ordenliche aller usserlichen dinge entsage und entslahe^ und sich 
lidige und in sich selber einen weg mâche ^ also das er von der gnoden 
gottes bi ime selber und in ime selber bliben moege. Wanne der men- 
sche der sich one grosse redeliche notdurft der usserkeit underwindet, 
der treit selen froeide und hertzen fride veil^ wanne so sich der men- 
sche mit gotte Avil vereinigen^ dozuo gehoeret gesohssete wol geordnete 
stilheit und hohe guote betrahtunge und wenig worte und vil guoter 
demuetiger wercke. Und was ouch got dem menschen zuo lidende git^ 
es sige innerliche oder usserliche^ das er das dangberliche und demue- 
tikliche und froeiliche von gotte neme^ und es sime sinnelichen gebre- 
sten zuo lege^ und sol aller menschen gebreste gedultikliche ùbersehen. 

Bischof Obrecht der spricht ouch aise dicke : So sich der mensche in 
* allen sime gemuete mit gotte vereiniget^ alsodaser des sinen nûtdoinne 
suochende ist und sich selber in allen sachen weder minnende noch mei- 
nendeist^ inzit noch in ewikeit^ und in allen sinen sachen^ in tuonde und 
in lossende^ mit anders suochende noch minnende noch meinende ist 
wanne die ère gottes, aise dicke dis der mensche tuot mit gantzeme hert- 
zen usser eime ergebenen got gelossenen demuetigen willen und grunde, 
aise dicke der mensche dis tuot, so wil ime got aile sine sûnde vergeben. 

Nuo luogent, lieben cristenen menschen _, wie eine grosse zuoversiht 
dis ist; wanne aise dicke wir ruwen habent und goetteliche minne, und 
aise dicke der mensche tages hie zuo keret, so werden ime aile sine sûn- 
den vergeben. Ich wil der wochen und des iores geschwigen do inné es 
gar dicke mag beschehen von vil menschen. 

Es sprach ouch zuo einen ziten ein meister also : Das edelste und das 
nutzeste das aile meistere und aile gottes frûnde von gotte gesprechen 
moegent, das sint die artikel des heiligen cristlichen gelouben. 



230 TRAITÉS DE RULMAN MERSWIN. 

Nuo ist eine verborgene aptgrunde in der selen ; die aptgrunde die ruf- 
fet one underlas und mit einre wilden aptgrûntlichen unbegrifTenlicher 
stimme dem goettelichen aptgrunde ailes noch. Wenne ouch das der vcr- 
nunft in eime ougenblicke entdecket wurt, so wurt su gereisset in ein gar 
wunderliches ùberwunderlicfaes iagen ailes der noch^ und es enkan ir 
doch in dirre zit nùt voUenkomenliche werden. Aber das hoeheste und 
das edelste und das nutzeste das ir hie in der zit werden mag^ das ist das 
su aile wortalle begirde aile gedencke und ouch aile goetteliche minne in 
die sele ziehe^ das siî sich alzuomole versencke und ertrencke in dem ho- 
hen aptgrundelosen grunde der gotheit. Aber was der mensche hie in der 
zit befindet oder begriffen mag^ das ist nuwent aise die almuosen schùs- 
selen oder die brosemen die von der herren tische fallent. Aber wie hohe 
und wie libçrswenckig es în der sinnelichen vernunft schinende ist 
das su rehte duncket wie es ir von minnen zuo eigen gegeben ist^ so 
enmag su es doch in deheinen weg niemer schinberlicher noch sicherli- 
cher bas behalten^ wanne also das su es wider von minnen verliere in 
dem goettelichen grundelosen aptgrunde do aile ding inné behalten sint. 
Aber die tegeliche spise die dem innern und dem ussern menschen von 
not bliben muos_, das sol sin ein wol besinnetes vemùnftiges warnemen 
usser eime rehten nider geslagenen demuetigen grunde underworffen 
under got und under aile creaturen. Und sol der mensche ouch do 
inné mit grosseme erneste war nemen der ordenunge gottes in allen 
dingen, und sol sich ouch demuetikliche underwerfen und lossen eime 
andern menschen an gottes stat gehorsam zuo sinde. Und was in der 
heisset^ dem sol er ouch denne an gottes stat in rehter demuetikeit 
gnuog tuon und gehorsam sin, und denne solot ouch got den menschen 
mit. Was in anderre wisen geboren wurt, das verblibçt und vellet in 
manigfaltige ungeordnete pinliche wise, der selben wise got gar wenig 
antwurten sol. Und ist ouch zu vorhtende das sii vallent in ungeord- 
nete vernùnftige stoltze friheit des gçistes. Das ist ouch der allerschede- 
licheste vall. Welhe menschen dar inné blibent den were weger das su 
sich wider us kertent zuo der welte, ehte su in der welte alleine one 
totsûnde blibent. 

Wer dis buechelin liset und es nût gerwe untze ende ùs wol verstot, 
das ist ein gewor zeichen das er noch nût ein inre mensche ist. Har- 
umb so mag es gerne lesen ein anevohender mensche und ouch ein 
zuonemender mensche, umb das su darinne studieren und leren sol- 
lent aise lange und aise vil untze an die zit das su es mit der helffe got- 
tes gelèrent leben. 



SERMONS DE HAtTRE ECKHART. 23 1 



II 



SERMONS ET PIECES DIVERSES 

DE MAITRE ECKHART. 



M 



aister Egghart sprichet von wesen blosz; 
Er sprichet ain ainiges woertlin^ das selb ist formioz; 
Das ist sein selbes sin^ im gat weder zuo noch abe; 
Es ist ain guoter maister der das sprechen chan ! 



Pater noster qui es in celis. 

Pater noster qui es in celis. Vater unser^ der uns das leben hat gege- 
ben und uns hat geleret leben in menschlicher natur, der hat uns gele- 
ret betten; warumb wir aber betten sùllen^ das sind zwo sach. Die erst 
sach ist das wir in gebet von gnaden enpfangen werdent in die gnad 
mit der wir gotes wirdig sind. Die ander sach ist das wir aus der zeit 
geistlich geboren werden in ainer beweglichait ze goetlichen wercken^ 
als wir in die zeit geboren sind ze leiplicher wùrckung, 

Eya^ das gebet das der sun getichtet hatin der schuolder wishait mit 
dem rate der hailigen trivaltichait, das erhoeret der vater gerne in der 
ewigen saelichait. Wan aber got hoch ist und der mensch nieder, als 
her David bewiset so er spricht das er wonet in der hoehi^ und nach de- 
muetichait schauet in zeit und in ewichait^ darumb so hat got aile crea- 
turen geschaflfen das sich der mensch erheben mueg zuo im. Als vil die 
sele aile creaturen under die fusse drucket in einem unmaerem ver- 
schmaechene^ als vil ist got des menschen gebet genaem. Gebraest och 
do ainer creatur die in der goetlichen liebi nit verschmaecht wurdi^ so 
waer das gebet nit volkomen. Das bewiset Cristus in dem ewan- 
gelio von des menschen sel^ das si selber versmaecht soit werden als si 



232 S5RM0NS DE MAITRE ECKHART. 

creatur ist. Sand Jeronimus spricht das gebet mit dem mund an das 
hertz wenig tiiitze sey^ aber das gebet mit dem hertzen an dem mund 
das ist nûtze^ allain das gebet mit dem hertzen und mit dem mund ist 
volkomen. 

Da von dunckt mich piilich wenn der mensch sein chosen haben wil 
mit got^ das er denn aller seiner sinn^ gespraeche und hindernust mei- 
den sol^ und das ist das erste das zuo innerchait des gebetes gehoeret. 
Das ander ist das man nit sol ablan^ won so der flamme ie dicker îst^ so 
sein ufgang ie hoeher ist. Also ist es umb das gebet : so du das ie dicker 
sprichest^ so es got ie genaemer ist. Das drytt das zuo innerkait des ge- 
betes gehoeret^ das ist das es mit getrûwer zuoversicht volbracht sol 
werden^ also das der mensch ietz ze schuld und ze genaden enpfangen 
ist; ob er fur war ioch sich selben in gnaden nit wisti, soler got me ge- 
trùwen denn im sein bechantniîsz und sein vernunft erforschen 
muegCj wan da erwirbet das getrûwen als vil als das gebet ^ als och 
vor an der staetichait des gebetes (sic), wan got selber hat gesprochen : 
Wer zuo mir chumet mit getriîwen und mit staetichait^ den wil ich 
nit usz traiben. Ich begere^ gedenckent mein daby und bettent geme! 
Wiszent als grosz es were ainem verworfnen durftigen, ailes seines 
hertzen notdurft ze reden mit ainem obrosten chûnige; noch Vil me 
grosser ist es in stille und in frid seines hertzen mit got ze kosenne. Doch 
muosz das vierde bey innigem gebet sein, das die zuoversicht an diemue- 
tichait nit sey, als uns bezaichent ist by Marten und Marien do si spra- 
chent : Den du lieb hast der ist siech. Wie haimlich sy im warent, doch 
so woltent si den wirdigen adel zuo ainem so snoeden siechen nit mue- 
gen. Noch sein liebe muoter, wie gewaltig si sein was, do wolt si im 
nit gebieten_, do sy sprach zuo der hochzeit : Si hand nit wines; wann 
solich verworflfen gebet enpfachent die engel, das es nit valle uf das 
ertrich, als Rachel Tobyas tochter tet do si wainent bettet. 

Gebet ist doch der aller sichrost wegze got, wann aile tugent muegent 
me gehindert werden denn gebet, als wir haben ain volkommen ur- 
chuntandesschaechers ende, daserenchain tugent volbringen moechti; 
dem erwarb gebet hulde. Nuo moecht ain frag sin : Sit got wol waiszt 
des wir notdiirftig sigint und me beraitet ist ze gebenne denne wir ze ne- 
menne, warumb bittent wir in denne? Hiezuo antwurt ich : das wir 
allwent bettan soUint darumb das wir unser dûrftigen armuot innan 
werdint, mit dem so wir bechennent wie vil wir des enbern habint das 
wir umb got wol erworben moechtent han. Die antwurt ist : das wir 
des goetlichen richtums und der rilichen miltichait innan werdint, der 



SERMONS DE MAITRE ECKHART, 233 

* 

so vil ist das ich so vil nit begern- mag, er beger me ze gebenne ob ich 
seiner gnaden enpfaenglich bin. Nuo moechtest du fragen : ob ich got 
nîcht baete, welt er mir denn nit geben? Ich sprich das mit sancto 
Paulo, der von seinem hochen richtuom schribet des so vil ist : E er 
mich geschuffe^ do hat er himel und ertrich durch mich geschaffen, 
und hat mir ain stat bey im geordnet, und sich selber berait mir ze ge- 
benne; disz was ailes e er gebeten wurd. Ach, was wend ir denn das er 
geben welle den die in so mynneclich hitzeclich bittend I 

Sanctus Augustinus sprichet, so er gefraget wirt wie das gebet soll 
sein das got aller gernost well erhoern, er antwurt und sprichet : Das 
gebet ist ain keren des gemuetes ze got ledeclich^ unbechumbert mit 
dem das got nit enist ; und davon, wie das got willig sey ze gebenne, 
doch so sigint wir nit allweg von allen dingen zuo im gekert sein gap 
zenemenne. 

Es meecht ain ander frage sein. Hett mich got bêchant ewiclich das 
ich soit behalten werden, so mag ich nimer verlorq werden ; oder waiszt 
er das ich sol verdampnet werden, so mag ich nimer behalten werden : 
was sol ich denn betten? Hiezuo antwort ich also : das uns got 
aile zuo seiner ewigen froed geschaffen hat, als wir och ail nach 
im gebildet sigint, und als er unser menschait an sich genommen hat; 
doch von Adames valle haer hat got geordnet das nyemant zuo im 
choemen mag an gnade. Der och die hat, der ist sicher, und die erwùr- 
bet man mit gebet; und darumbhat uns got das gebet churtz gemacht 
und als churtz es ist als ist es och nùtz, wann es rainet von taeglichen 
sûnden und schicket zuomidung aller toedlichen sùnden. Nuo moechist 
fûrbaz fragen und sprechen : Ich wais wol das ich betten sol; warumb 
ich mich aber gegen dem utgang der sunnen cheren sol, das waisz ich 
nit, seit got an allen steten ist. Hiezuo antwurt ich und sprich : Do 
Cristus an dem craeutz starb der die war sunn ist, do naigt er sein 
haubt gegen dem ufgang der sunnen, und darumb keren wir uns in 
unserm gebet gegen im. Die ander sach ist : got hat uns geschafifen 
m das paradiesz, das ist in dem ufgang der sunnen; und darumb, so 
wir betten, so sond wir des ellend nimer vergessen in dem wir sind von 
dem ausstose des paradises. Die drytt sach ist : do Cristus ze himel fur, 
do fur er gegen den ufgang der sunnen, und sol unser hertz gekeret 
sein in ainer unrûbiger begirde hin zuo im. 

In der bet ist ze wissen zuo wem wir betten sùllen, und des werdent 
wir beweiset so wir sprechen : Vater unser; wann da mainen wir dry 
personen ainen got; und in der weisz so ist got aller creatur vater, ver- 



234 SERMONS DE MAITRE ECKHART« 

nûnftiger und unvernùnftiger, in der weisz so haissend aile creatur unser 
bruoder. Die ander weisz darumb wir in dem gebete sprechen : Vater 
unser, da geben wir ain underschaidung mit dem das wir gotes bild 
tragen mit den engeln, mit dem wir och got verndnfticlich erchennen, 
von unvernùnftiger creatur. Ze dem drytten mal haisset got unser 
vater mit underschaid von den engeln, wan er unser natur an sich 
genomen hat und nit der engeln und erloeset hat mit seinem tod und 
nit die engel die verfallen sind; und davon so hoert uns nit me tuone^ 
so wir uns mit got versenen wellen, denn das wir unserm vater getrd 
wagint, und das wir im mit fleîssigem gebet dienend ; won er lat seiner 
chind nit die doch sein bild tragent als die bluemli und ander unver- 
nùnftig creatur die er speisset mit dem taue und claidet mit"der varbe, 
und och die fisch in dem wage und die tier in dem walde und die vo- 
gel in den lùften, die lat er nit; wie moecht er denne seine chind gelas- 
sen den er sein ewige froed geben wil mit im selber? als wol schein ist 
an den drein orden, die hand ankaln aigen, und lat si doch got nit ver- 
derben. 

Eya, was mag lustigers sein denn das got mein vater ist, als sunder- 
lich als ob ich in zeit und in ewichait nit ander sy denn ich und er? Da- 
von spricht sand lohans : Schowent brueder, wel liebe got zuo uns hat 
das wir seine chind sind und baissent; und das sol unsbillich rai^en ze 
gebet. Es sprichet sanctus Dionysius von dem goetlichen namen : Das 
gebet ist ain erhebung des gemuetes in got; mit dem sol ein vernùnftiger 
gaist contempliern und iubiliern, wan, als sant Dionysius schreibet 
von dem englischen fiirstentum, das contempliern nach ainer wis nit 
anders ist denn innigû bechennung gotes hertzenlustes; won daran leit 
des gemuetes und der vernunft froede. So spricht der wirdig lerer Beda : 
Das iubiliern ist ain libergand wundern himel sùszes empfindens. Und 
das sol ain vernùnftiger gaist han an dem das er sprichet : Vater unser. 
Das huffatund meret uns den Ion so wir sprechent : unser; wan als 
vil mein gebet an mangem menschen fruchtbar wirt, also vil wirt mir 
me lones. Cristus lert uns sprechen : Vater, und nit got noch herr; dar- 
umb das wir gar getiirstig sigint ze bittenne und sicher ze nemenne. So 
wir aber sprechen : Der du in dem himel bist, so sol hertz und ailes 
gemuet usz disem ellend verwegen werden zuo unserm aignen lande, 
wann das muosz sich ainyeclich cristen mensch ymer schaemen das er' 
kain ding ob im hab mit dem er ûberladen mag werden, des vater doch in 
dem hymel ist; und davon so waer got uner erboten. So aber unser 
wonung in dem himel ist mit der begirde und mit iamer, als vil wir 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 235 

zergenclich ding verschmaechen, als vil wirt got geeret, und davon 
sprichent wir: Der du bist in dem himel, das ist in erhebten hertzen; 
von dem der weissag in dem salter sprach : Die himel bewisent goetlich 
froede, da mainet er erlaeuchte gaiste die dem himel glich sind^ und vil 
sachen. Zuo dem ersten mal, als der himel geziert ist mit der sunnen und 
mit dem mane und mit andern gestirne, also sind och der laeut hertzen 
und sele geziert mit erlaeuchter erchantniisz die sich dem mane glichet 
und mit inbrùnstiger liebi die sich der sunnen glichet und mit andern 
tugende die sich den sternen glichent. Zuo dem andern mal, des himels 
her ist ordenlich; also ist och soelher laeut leben ordenlich. Als der 
gaist got undertaenig ist, also ist och der lib dem gaist an hindernùsz 
in ainem flissigem inkeren zuo got; und das ist bewiset an dem das 
der himel weder hindersich noch undersich noch nebensich beweget 
wirt. Also werdent solich laeute weder mit lieb noch mit laid von got 
noch von seinem gebot nimer gecheret; sey went seinen raetengnuog 
sein. Zuo dem dryttn mal sind si dem himel glich, wann als der himel 
liber allii élément erhaben ist, also sind lirii hertzen erhaben in den himel 
mit begirde und mit bètrachtung und mit worten und mit wercken. 
Zuo dem vierden mal, als der himel umbbegrifFen hat allen zeitlichû 
ding an underschaidung, also het witi ir trùwe mit liebi paideveint und 
frûnd, reich und arm, durch gotes willen umbvangen. Zuo dem fiinften 
mal, als der himel fest ist, als in dem ersten buoch her Moyses bewiset 
ist das er teilet die wasser under das firmament und doch davon nit 
erledigat, also werdent soelich laeute von ir staetichait von traurennoch 
von froeden, von lieb noch von laid von ihrem staeten zuocheren nimer 
gehindert, und also hand wir das erste, damit wir beginnent, der 
chûniglichen bet von dem hoengsiissen munde Ihesu Cristi gelernet, 
nach dem wir die ersten gebet beginnent so wir sprechen : Sanctificetur, 
gehailiget werd dein nam I Hie beweiset uns Cristus das wir gotes chind 
sind, so sind wir dem himelischen vater glich, das ist an den dreyen 
personen in ainem wesen als nach sippe, wann er nit hailiger werden 
mag, wann er ist ob aller hailichait. Doch so wirt sein nam das ist 
sein vaeterliche ère an seinen chinden gehailget, und das ist die erste 
bet umb hailichait. 



236 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 



Ain guote closterler iind colafee. 

• Dise wort gesprochen in ainetn closter dem confent. Darumb so 
nement war wen ir da bey habent der verstend sey und ainvaltiges wil- 
len^ der die dinge guot lasse sein die er nit verstat. 

Verstant ir was ain closter sprichet ze tûtsche oder ain samnunge? 
Es sprichet als vil als ledig und als los aller gesetzt und aller gebotte. 
Was da inné gescheche in ainem schein der regel von gebotte ze halten, 
das das gewandlet werde in gantzer mynne; das suit ir verstan, das 
die gebot volkomenlicher werdent gewùrcket von freyer mynne, wan 
freye mynne hat das das sy mit geringem gemuete traet swaer bùrdinan, 
die andren laeuten swaer waerend die der mynne nit hettend. Hie inné 
soeltent ir nit fragen nach manigvaltichait. Ir sond aber nit abelan ma- 
nigvaltige werck ze wûrcken* ir sûUent sein in lautrer verstandenhait, 
eu'fer selbes mit aigenschaft ledig sein : so haltend ir den ursprung dan- 
nen der nam des closters choemen ist^ und hand besessen samnunge 
in ainichait. 

Das verstand : das laesen des cappitel das ir dicke werckent mit vigent- 
lichen sinnen und mit tdfenlichen wercken. Nuo sprechènt ir : Owe 
herre! wenn tuond wir das? Denn tuond ir es, so ain yecliches, es sey 
frawen oder man, vergessent eures g^bresten, und nement aines andern 
war. In dem capitel da gehoert sich nit ze rechen. 

Es gehoert ainem wysamen menschen zuo das er sich allzemal durch- 
secbe ob er hab abgelet die gebresten diç sein aigen sind; denn mag er 
ruffen in dem capitel oder daruff: da tuoter die werck die ainen yccli- 
chen menschen me slachent, denn ob er in mit dem mund straffoti. Ist 
aine charge so werd si milt; ist aine traege, so werd sie snell; ist aine 
zornig, so werd si senftmuetig. Wellent ir es nemen an ainem churtzen 
wort waran volkomenhait leit? so nement war das ir wider ain yeclich 
untugent wùrchend tugent. Sèchent so ist nieman bey û so unsaelig, 
er muosz gedencken : wie bist du so unsaelig das du des nit tuost das 
du weltest das man dir taet : nuo wilt du och zuo gotte. So ir dis getuont, 
so lernent aller erst bechennen wie ir ûch haltent in disen grossen frey- 
den : wann wissent sîcherlich das ir got vil werder sind in disen dingen 
mit clainer uebung denn vor in grosser uebunge. Das verstant das das 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 23 y 

war sey. Tausent pater noster sint vil glicher der belle denn fiertzig, und 
fiertzig vil glicher denn zwaintzig, und zwaintzig vil glicher denn zway. 
Enkaines ist dem ewigen leben aller gleichist. Warumb? Da bat es 
ruowe^ das man minder gedencket des endes noch des aneganges. 

Nuo nement die rede rechte das ir gebetes noch guoter werck nit sond 
ledig sein, wann das verstand dabey : wo ir vor aines taetent, da tuont 
ir nun zway, in soelicher ledichait das ir euch selber als wenig lîberha- 
bend als ir ainem tuond, den ir ansechent, der och der selben chaînes 
tuot; und da ist verboten urtail ùber dich und ùber den naechsten. 
Das ist wider der rede die man pfliget ze sprechen in der welte. Die 
laeute sprechent also : Der den man bat als er in gesicht, guoter witz er 
nitpfligt. Warumb? Da hâter in ak ain bilde der hailigen drivaltichait, 
darnach er ist gemachet, das nie boshait in gefiel. Nuo sich ich an 
dem ainen boesz, an dem andern guotes; sol ich da nit underschaid ha-, 
ben? la, das weyset sich selber. Ich sol den boesen nit lassen in 
der not da er mein bedarf ; ich sol in och nit âiechen in der schalkhait 
der natur,- dass ich besser welle sin denn er; wann ich sol es ailes got 
geben, boesz und guotes das er es richte. 

Sech, der rede moecht man ù vil sagen. Wer das erer bat, der hat 
disz ailes sament und vil me, wann ain bild ist in der sele das wil alleu 
ding snell haben. Nuo sprechent ir : Eya, herre, hettent wir der 1ère 
vil, moechten wir warhait verstan I Legent ûch selber ab, so verstant 
ir vil naeher denn ich und alle*pfa£Fen ûch gesagen chiinnen oder md- 
gen nach rechter 1ère. So fragent nit vil, wann ir envindent ir nit. War- 
umb? Da sind si mit lùginan uf sich selber gechert, und die laeute, die 
si.hoeren solten, die sind mit abgotleren ze sere bechumert. Entrdwen, 
seite ich alwegen rechte gantze warhait, so rùchi mein kûchi nit alweg 
so wol, als si sds etwenne tuot, so man sait das man gern hoert. Nuo 
vernim was die abgoetter seyen. Das ist so die laeute in arbaiten sind 
und in noeten, so tuond si grosse werck ; den hailigen und guoten 
laeuten enpfelichent si sich, das si von leiden choemen, und sy wellent 
es nit ban das sy von mynne soliche werck solten wurcken, so si in 
friede sind. Darumb verstant das sy got nit gaentzlich mynnent in ir 
wercken. Hierumb wirt vil abtgoetter anbettet. 

Nuo verstant : vil me denn ich ûch sag, des ist not. Aile die weil ir 
die red nach naher bebendlichait wellent nemen, so hand ir vil wider- 
sprechentz. Nuo sprechent ir : Eya, herre, hetten wir soelich 1ère ze 
allen zeiten I Das han ich û gesaget, das ir der nit enfindent die den gaist 
me mainent denn die gab, Hand ir es verstanden? Nuo nement war ûr 



238 SERMONS DE MAITRE ECfCHART. 

wort un4 ûr rede die ir dicke vergebens tuont. Ir sprechent : Owe! 
waer ich aîn pfafife oder ain pischof oder ain pabst, wes ich denn grosz 
nutz welt schafifenî Eya, mensch^ tuon das dein; got hat getan das 
sein. Wann rechter priester, ir ist nit vil zwyschen Pasel und Mentz 
und Koeln, also wann ich wolt, ich wolt sy tragen uf meiner hand. 
Nuo vefstant was ain rechter priester sey, Der ist ain rechter priester 
ob er als vil schmachait und schanden hetti von seinem ampte als vil er 
eren hat, das er dennocht durch die liebi gotes priester wolt sein. Ich 
fiircht laider das ir wenig waere ; ich enwaisz ob ich selber ainer waer. 
Das ampt der hailigen cristenhait, das haben wir aile, gleich boesz und 
guot. An priesterschaftj noch an pischofen, noch an baebsten, noch an 
vil messen, noch an gotes leichnam ze enpfachen noch ze sechen, enlit 
nit die obrost saelichait des ewigen lebens. Warumb? Da hat got aile 
.seine werck recht gewùrckt. Nun ist das sicher, das enchain fraw prie- 
ster sol sein, und doch so mag ain fraw choemen ùber ainen man, wan 
die hat got als wol gemachet als ainen man. Das selb sprich ich von 
gotes lichnam ze sechen und ze nemen. Warumb? Da mag ain blind 
volkoemender werden der gotes leichnam nimer gesicht, und das werck 
ist gotes aigen, das ainer blind geborn ist oder geblendet, und ist saeli- 
ger denn vil laeute die gotes leichnam sèchent. Hievon waer vil ze 
reden. Vil mess geschechent in den stetterf, und ist doch me saelichait 
entsprungen in den waelden, da wenige messen ist gewesen. Und dar- 
umb so merckent das saelichait noch volkoemenhait nit enlait an vil 
messen ze sprechen noch ze hoeren. Wenne ain pfaflF aine des tages 
sprichetj so ist ir genuoge. Das selb sprich ich von ainem pischof. 
Wann ainer in ainem pistum ist, so ist sein genuoge; wenn zwen wer- 
dent, so stuond es ùbel. Also sprich ich von gotes leichnam das selbe 
in vil ze nemen; wann waer er saelicher darumb das ergotes leichnam 
vil naeme, so waer ain priester saeliger denn ain lay ; des enist nit. Das 
das war sey, so sèchent ir es mit den augen das groessere hochfertichait 
nit enist noch beschicht denn von den gelerten; aber ainem layen wirt 
dick gewalt getan von den pfaffen. Hie verstant das saelichait nit enleit 
an zuovallenden dingen. Wellent ir es eben nach rede vernemen, so 
hand ir vil widersprechen in der liîglichait. 

Nuo verstant was ist liîgigen der warhait. Das ist vil worte, warumb, 
darumb; wann denn geit ain mensch im selber das sein nit ist. Das das 
war sey, so sèchent ir es mit den augen das der welt wise haiset der 
sich vil eben betrachtet was er sprechen weile in grossen taedingen. 
Noch noeter ist ainem menschen, der von got reden wil, wenige ma- 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 22g 

terie; wann ie minder materie in rede und in wûrcken uf dem ertrich^ 
so es der ewichait aller gleichest ist. Das das war sey^ so gant mit mir 
in dem glauben bis an den babst; wann das ist war das er vermag das' 
aufertrich chain faaubt vermag als vil als er allain; wann er ist irdi- 
scher got und sol chain got me sein uf ertrich denn er allain : wenn zwen 
werdent^ so stund es ùbel an der cristenhait. Nuo das ist war das er mir 
mein siinde mag vergen mit clainer buosz; aber es muosz ser an mir 
ligen^ und mag geschechen das er selber zuo der belle fert. Ach, wie ist 
so vil toren und toerin die in selber aignent das ir aigen nit enist^ noch 
nie warti und der ist aller maist, nach dem und ich es nim und och ir 
die es verstan sont^ das under den gelerten und under andern die guot 
laeut wellent seyn^die sint mit solicher torhait besessen, so si vil 
chlafFens chùnnent. Wissent das fiîr war, das ain recht goetlicher wei- 
ser mensch der machet seine wort nit wolvail. Er sprichet selten icht, 
er wisse denn zwirent; als vil er ist nit wysz der da wissen lat ailes das 
er chan, es sey denn in rechter not das er es nit mueg enberen. Nuo ne- 
ment war der natur schalckait, wan ir gebent dick der nbt des nit not 
ist : schweigent ir baide, von got ze reden und och von straffunge ûwers 
naechsten; so fûndent ir fride, und da waer got des ir dick enberent; 
und der euch fragti warumb ir sein enbaerint, ir chùndent im es nit 
gesagen. 

Nu sprechent ir : Owe, herre, hetten wir allwegen sogetan bichtere 
die uns wysent uf die naechsten warhait I Ich spraech : Der tuond ùch 
ab^ das ir der nit findenti Wer ist ain rechter lerer? Das ist der da hat 
ain mynnezaichen. Nuo findent ir die wol die da sprechent : Ich ban 
den armen lieber denn den reichen. Es enist dick nit war. Das verstant 
dabey das er den reichen haimlicher ist und die armen âùchet. Wil er 
aber war han, so hat er die armen also lieb das er nit behaltet vor in, 
das er also arm ist mit der gabe der armen, und soelt er sein leben losen 
mit ainem haller, er enhetti sein nit} mer, er soit sein selbes also arm 
sein, und soelt man im sein leben nemen, das er nit gedaecht mit gan- 
tzem willen : Owe, warumbe behielt du es nit, das du es hettest? so 
loestest du nun dein leben. Ir enpfindent sein nit? darumb so luogent 
zuo euch selber. ^ 

Dise red, die hievor gesprochen ist, die verstand under euch selber 
also, das ir an chaîner laye weyse enchain leben urtailent. Land ver- 
standnûsz wûrcken in dem liecht, baide haimlich und ofifenlich, und 
hand dise red als lieb bey eu selber, das ir hûttent das si fur die port 
nit kome, als lieb eu fride si» Und ain anders : als laid ûch waer das 



240 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

ain swester fdr das closter kome der ir dbel fùrchtent^ noch laider soit 
ûch sein das dise red fiîr die port choeme. Nit enfdrchtent mein; me, 
setzent ûch darauf, das ir aile die rede, die hie gesprochen ist, das ir 
haltent in verstantnûsz das noch nie gerûret wart; davon ist nit ze 
reden. 

Also sprach der maister. Do die obrosten von dem closter in wolten 
fragen, do sprach ein junger man : Lant eur fragen sein; wann als ir 
scheinent gaistlich in dem closter, also sind allain der ding die got nit 
zuogehoerent (sic). Do sprach der maister : Sèchent, verstant ir dise 
wort, das ist aile mein rede : Chinde, nement war gotes haimlichait, 
wann die ofFenbart eu me denn aile zungen gesprechen mûgent I Do 
sprach aber der junge man : Nit me fragent nach manigvaltichait, wel- 
lent ir nit verwirrt werden. Da mit schieden si sich in gotte. Amen. 



3. 

Daz send gar hoch fragen und materien. 

Dise vor gesprochen rede die sol nieman straffen, wann ainchunstrei- 
cher pfaffe was ein tolnlescher us dem latine, als es der werde Dionysius 
bestetiget und geschriben hat in gebrdchunge goetlicher warhait, wann 
er hat es von chunstlichait und anhuchunge des hailigen gaist und von 
ungelernoter chunste. Dis sind wort die dem gaist ze warhait wisent, 
aber nit das man uf in sdlle beleiben; man sol die wort lassen stan und 
sol sich senken in den sin der worte. 

Ein idnger fragte seinen maister und sprach, was das mainte das 
sanctus Paulus sprichet : Wir sdllen got sechen als er ist von antldtze 
ze antldtze. Und anderswa sprichet die geschrift : got den gesach nie 
mensche. Seit denn goetliches wesen des angesicht dbersteiget die aller 
lauterosten engelische nature, wie mag denn menschlich nature got ge- 
sechen, seit doch dem menschen nicht gelobt ist denn gleich den engeln? 
Sanctus Augustinus sprichet von der gotes stat, von goetliches wesen- 
des angesichte : Da fdr ich es han, so sdllen wir mit liben die wir tra- 
gen got sechen mit allen liben. Wa wir unser augen hin cheren, da 
sdllen wir got mit einer durchlautren clarhait aile schauwen. Der 
maister sprach : Die hoechsten gelarten von got, Dionysius, Gregorius, 
Maximus die bewaerent das goetlich wesen enkeinem sinne ze begriffen 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 24I 

nit enist, noch enkeinre beschaidenhait^ noch chaîner vernunfte, wann 
sand Jacob, unsers herren bruoder, sprichet das got allaine faat untoet- 
lichait an ime, und wone in aim liechte da nit zuoganges enist. Aber 
mit sinnelicher weise, die wir haissen goetlich ofFenbarunge, die got 
wùrket in uns, die got wise und guot haisset, so sûUen wir got 
sechen und die engele nach disem libe in guoten laeuten; aber in disem 
leibe tuont es die verzùket werdent, als Paulus verziichket wart, da sich 
got inné formen sol nach iecliches menschen wirdichait; allaine das 
doch si ein des aile ding begemt, das da haisset gotes wort, und das 
sprichet : in meines vaters haws ist mangerhande wonunge. Das ist gotes 
weishait, die ain haws ist des vaters, und ein ist und unverwandelich, 
und doch mangvalticlich wirt angesechen von den erwelten; wann ain 
ieclicher sol des ainbornen wortes gotes bekantnisse in im selber besitzen 
nach der masse der gnaden die im gegeben ist und nach der zal der er- 
welten sol sein die zal der wonunge und manigvaltichait goetlicher 
offenbarung. 

Der iùnger der sprichet : Es ist glich der warhait; aber sage mir weder 
sich goetliche offenbarunge schepfe in dem menschen oder ussen. Der 
maister sprichet : Maximus der lerer sprichet : Als goetliche weishait 
in menschlich nature sich mit gnaden neiget und der mensche mit 
mynne sich ze goetlicher weishait steiget, so geschicht gotes offenba- 
runge in der sele. Sanctus Augustinus daeutet sant Pauli wort da er 
sprichet : Weishait des vaters, mit der und in der aile ding gemachet 
sind, die nicht geschepfet, mer, si ist schepfende, die wirt in unser sele 
mit einer unsprechlicher barmhertzigkait sich neigende zuo unser ver- 
nunfte... Und dem selben gleich geschicht von gerechtikait und von 
andern tugenden die da geschicht von gotes weishait und von unser 
vernunft mit einer wunderlicher unsprechlicher bildunge und for- 
munge. Maximus sprichet : Als vil menschliche vernunft ufsteiget, als vil 
neiget sich goetliche weishait in die sele. Da von gotes offenbarunge 
sind die tugende aile, die sich an gerechten laeute hie anhabent und dort 
volbracht werdent, nit uswendig, sunder inwendig, das von gote und 
von in selber geschicht; wan als Maximus sprichet : Was die vernunft 
begreiffen mag, das wirt die vernunft} als viel och die sele die tugent 
begreiffet , als viel wirt si die tugent. Des nement ein bilde an der er- 
laeuchtunge des luftz. Als der luft, da die sunne in scheinet, nit anders 
ist denne ain liecht, nit das der luft sein nature verliese, me, das 
liecht ùberwindet den luft, also das der luft ein liecht geachtet wirt : 
also ist menschlich nature gefùget ze gote, das* si haisset in aile weis 

16 



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242 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

got; nit also das menschlich nature ze gote werde^ sunder von goetlicher 
tailhaftichait, die si enpfachent, geschicht das^ das got in ir erscheinet 
wesen. Die ander gleichnisse get af das goetlich wesen, das ist da sun- 
nen liechtes nit enist, da ist der luft danster; so aber das liecht in 
im selber ist, so ist es unbegriflich leiplichen sinnen. Da von ist sunncn- 
liecht unbegriflich in im selber; so es sich aber mischet mit dem luft, 
so wirt es begriflich. Also verstent goetlich wesen, wie das unbegriflich 
ist, aber mit der vernunft versamnet erscheinet es mit ainer wunder- 
licher weise, also das das goetlich wesen in der vernunft aller scheinet, 
wann sin unsprechlicher ûberschal ùberwindet aile nature die sein tail- 
haft wirt, also das nit anders in allen dingen allen vernùnften begegnen 
mag wanne si, wie si doch an ir selber niemende erscheinen mag. 

Der iùnger sprichet : Das ist als sanctus Ausgustinus sprichet : mit 
den liben die wir tragen sûllen wir got sechen in allen liben. Der mai- 
ster antwutt und spricht : Mit libe in libe, wann in im selber wirt er nit 
gesechen mit vernunfte in vernunfte, mit beschaidenhait in beschaiden- 
hait. Also erscheinet goetlich wesen, wann sin grose ûberwelzende tu- 
gent wirt geoffenbart in dem kunstelichen leben allen erwelten, da nit 
anders dem lib nach der vernunfte erscheinen sol wann si, wann 
got sol werden aile ding in allen dingen, wann got allaine erscheinen 
sol in allen dingen. Davon sprichet Jop : In meine fleischem sol (got?) 
sein ; als ob er spraeche : Als nun in meinem fleische nit erscheinet 
denn toetlichait und fûlnisse, also sol da in meinem fleische nit er- 
scheinen denn got. 

Der iùnger fraget : Welches wirt denn der sele wirdekait seit dem 
libe so grosse wirdikait, glorie und ère gelopt ist? Der maister Grego- 
rius sprichet das der heiligen libe in der uferstendunge ze gerechte werde 
also ingefùget das die beschaidenhait in die vernunft ingot; und also 
wirt al ir nature in got gewandelt als das eisen im fdre scheinet ver- 
lorn haben sein nature und gewinnet f^res nature, und als der luft 
scheinet liecht; und doch luftes nature und eisens wesen da beleibet^ 
wie doch der luft liecht scheinet und das eisen fur; wann nach dem. 
ende der welte so sûUe allen leiplicheund unleipliche nature erscheinen 
allaine got, das doch die ding ir nature behalten; das got, der in im sel- 
ber unbegriflfelich ist, begriffllich wirt in der nature, und ir nature mit 
unsprechlichem wunder wirt gekert in got. 

Der iùnger sprichet : Zwei ding sind schepfer und geschepfnisse. Dar- 
umb wolt ich wissen wie got geschepfet hiesse an der geschrift. Der 
maister antwurt : Bochennen des wortes nature, das got ist, das ist 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 243 

sechen und loflFen, wann er aile ding sicht in im selber und lauffet in allen 
dingen als er wil^ und doch sein lauflFen ist anders nit denn sein sechen. 
Davon sprichet David : Snelleclichen lofifet sein sermon, das ist sein 
wort. Der iùnger sprichet : Ich siche nicht wa sich hin waege der allent- 
halben ist, ane den nit enist ; wann er ist ain stat und ain unbering aller 
dinge. Der maister sprichet: Got waeget nit us im selberinsich selber, und 
sein waegen ist seines willen gerunge, und also ist och sein ruowe des 
selben willen unwandelhafte fiîrsatzung, damit er aile ding wil in steter 
begerunge, wann noch sten noch waegen- ist im aigenlich, wann zuo ei- 
nem biglichnisse der schepfnisse ze dem schepfere. So lùtent doch die 
wort waegen und sten, wann er ist ein sache aller dinge, wann aller dinge 
anbeginn ist von seinem waegen, dasin ime unbeweglichen stond, wann 
er ein ende und ein ruowe ist aller dinge und usser im begerent sie 
nichtes, wann ire begerunge eine anbeginn und ein ende vindent. 

Der iùnger sprichet : Darumbe ist sein wille sein wesen, und er 
erfoUet aile dinge und schepfet aile ding von nichte, und er wirt ge- 
schepfet als er in allen dingen ist, wann nicht enist wesliche ane in, 
wann er ist aile dinge, wann enchain natùrlich guot ist ane in, sunder 
ailes das guot heisset das haisset guot von teilhaftichait des obrosten 
guotes das da firstentuom heisset, und was wesen heisset das ist von 
der theilhaftichait des wesendes der nature werlich ein wesen. Aber in 
den dingen die von gnaden sind als froede, hofifenunge und mynne und 
ander tugende, die bracht werdent an den menschen, so wirt geborn 
das wort gotes mit einer wunderliche unsprechenliche weise. Secht also 
ist er uns worden ein waishait und ein guete, und wirt och in allen ge- 
schepfet indemer scheinet und doch in im selber unbegriflFenlich ist } wann 
als unser vernunft in ir selber unbegriflFenlich ist, und nemende wann got 
und uns bekant ist, und doch in eim gehûgnisse wirt also anekleidet mit 
des dinges formen und namen damite es sich an dem hoeheren beze- 
chenne mag, secht also ist es von goetlichem wesende, das in im selber 
wesende ùberwindet aile vernùnfte : das haisset doch geschepfet sein in 
den dingen, in dem es beschaideliche bêchant wirt. 

Der iiinger fraget : Seit die goetliche nature schepfet und och ge- 
schepfet wirt, warumbe haisset si allaine ain schepferine und nit ein 
geschepfete? Der maister sprichet : Goetliche nature ist aller dinge 
schepferine, und von nite wirt geschepfet wann von ir. So man aber 
sprichet das si sich selber schepfet, das ist nicht anders denn das si die 
nature der dinge schepfet; wann sein schepfunge ist in seiner oflfenba- 
runge in ainemandern, wann er aller wesender dinge ist ein understant. 



244 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

Der lûnger sprach : Was ist got und wie ist er und wie beschreibet • 
man in? Der maister der antwurt : Die warhaftigosten maister die spre- 
chent : Wann von dem wesende der dinge die da sind ist er bekant 
wesen^ und von der wunderlicher ordenunge der dinge ist er bekant 
wise wesen^ und von der bewegunge der dinge ist er becliant ein leben- 
den wesen; also ist das funden, und darumb bechennen wir von dem 
wesende den vater und von weishait den sun und von dem leben den 
heiligen gaist. 

Der iûnger spricliet : Nuo weis ichdas mandas nit versten enmag^ das 
man das mit ehkainer rede volenden mag; doch wiste ich gerne war- 
umbe in die weisen drivaltig und ainvaltig nannten. Der maister spri- 
chet : Dionysius loeset die rede das enchain wort menschlicher sinne 
noch name noch weise enchan bezeichennen oder bedeiten das sacheliche 
wesen aller dinge und das firstentuom^ wann die einvaltichait und die 
drivaltichait enist nit ein dinge das von menschlicher vernunfte, da si ioch 
aller reinost ist^ noch von engelischer vernunfte, da si ioch aller heiterst 
ist^ verstanden muege werden; sunder geordente lùte die von goetlichem 
geiste erlaeuchtet sind^ die habent funden ein sache aller dinge und einen 
ursprung einvaltig und unteilig und gemeine^ das habent si einichait 
genannt und habent doch die drivaltichait nit in einer sunderlichait; 
mer^ in einer sunderlicher manigvaltichait der geschaffen dingen hant 
si genomen ein einichait die ungeborn ist und geborn ist und vorgende 
ist; und den gefuog den das ungeborn wesen hatte zuo dem gebornen 
wesen nannten si denvater^ und den gefuog den das geborne wesen hatte 
zuo dem gebornen wesende nannten si den sun, und den gefuog den das 
vorgande wesen hatte zuo dem ungebornen wesende nannten si den 
hailigen gaist. Und als es die geordente laeute habent funden, also sùUen 
wir es von hertzen glauben, und mit munde veriehen goetliche guete in 
einer einchaite wesende mit dreien personen oder mit dreien under- 
* scheidunge. 

Der iûnger spricht : Ich woit gern wissen wie man von gote sprechen 
muege das er sei ein vater und ein sun und ein heiliger geist. Der mai- 
ster antwurt : Das ist nit also ze verstanden das die drey namen seind 
sunderlicher underscheidunge; merles sind namen die einen von dem an- 
dern scheident : also wa man vater nemet, das da eines su nés namen inné 
lautet und enchain sun ist, da enliitet ein vater, und an dem heiligen 
geiste liîtet wa geist heisset. Als Abraham und Ysaac und Jacob sind 
ein menschait, und sind doch underscheidenlichen drey personen. 

Der iûnger sprichet : Ich wolt gern wissen ob man ailes das von den 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 245 

dreien personen moechti sprechen das man von der einichaite sprichet. 
Der maister antwurtet : Das allen sinnen und allen vernunften ùber- 
stiget, das wer als suber ze swigende, wann als under den maistern krieg 
wechset^ so muos man zweier hand weise die in der geschrifte sind ge- 
bruchen. Das eine ist die abnemunge, das ander ist die vergehunge. 
Das erste ist^ si scheident aile ding von go te; das ander^ si veriehent 
etlicher dinge^ wann die sache^ durch das gleichnisse zuo dem gesachten 
dingen^ so wirt si rediich geleichet als man nennet ein warhait^ ein 
guote^ ein ewichait^ und dem gleich^ als Dionysius sprichet das si nit 
eigenlichen^ sunder bei gleichnisse^ von gote gesprochen sind. 

Der iùnger sprichet : Ich wante das guote und weishait und gerech- 
tichait bezeichente go tes wésen aigenlichen und nit bei gleichnisse. Der 
maister antwurtet : Von gote enmag nicht eigenlichen gesprochen wer- 
den das nit widersaz enhabe, wann sprichet man wesen, dawider ist nit- 
wesen. Hierumbe mag man got nit bechennen, an dem das widerlut 
hat und solich ding mag got nit bezeichen^ wann dem wesenden wider 
stat nitwesen. Efurch die widersteunge so enmag got nit geheissen ein 
wesen eigenlichen; darumbe ist er ein liberwesen. Davon biten wir an 
dem herren gebete : Das ùberwesliche brot gib uns heut. Also haisset 
och got ein guote^ und wann die gueti hat einen widersaz der iergen (?), 
darumbe bekumetdas gote nit; und das sol och von gerechtichait und 
von liechte sin gesaget. 

Der iùnger sprichet : Ich gihe des; moechte man got genennen^ so 
enwer er nit unnemlich. Der maister sprichet : Als ich dann e sagte : 
wa widersatZj ist ander widersatzunge, gotes veriehen und loegenen. 
Veriehen sprichet : got ist warhait; loegenunge widersprichet : got ist 
nit warhait; und wer doch hie widersatzunge warlichen merket^ so 
enist enkain widersatz in disen zwein^ wann der da sprichet : got ist 
warhait^ der meinet es noch bei gleichnisse^ nit mit eigner bezeichnunge; 
der ander lasset blos gotes wesen, der da spricht : got ist nicht ein war- 
hait ; der mainet das got unsprechlich ist und nit eigenlichen warhait 
ist genannt, noch wesen eigenliche; und aile die bezeichnunge die die 
veriehung gotes anclebet, der berobet in verloegenunge mit dem das 
si gote abe sprichet aile nemlichait, als er sprichet das got nicht ensei. 

Der iùnger sprichet : Liechter denn das liecht ist- das da die verie- 
hunge und die loegenunge ùber ein tragent; doch ist die verloegenunge 
gef ùget an der geschrift, wann wenne man sprichet : Got der ist ein ùber- 
wesen, das loegent das er si ein wesen. Der maister sprichet : Wenne 
man sprichet ein ùberwesen, so vergicht man offenbar und loegnet ver- 



246 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

holne mit ein ander; usserlich, ist lîberwesen ane loegenunge^ aber 
innerlich in der vernunft^ so loegent man das da sei ein wesen; wann 
wer da sprichet ùberwesen, der sprichet nit das das es ist^ mer, er riirt 
das das es nit enist, und vergicht das es me denne ein wesen ist. Was 
aber das me si, des enzùget er nit abe das wesen; was das sei, das vo 
lendet er nit*. 



4. 

Schœn fragen. 

Timotheus fragte sant Paulus wie mangesechen moechte flaisch und 
bluot in dem sacramente des brotes. Der sprach : Das mag nieman an- 
ders gesechen, er gange denn mit unserem herren in sein widergeburt 
hinder dem beginn des wortes, do er vor gote ie in nicht gewesen ist; 
wann (von?) dem gewaltigen widergange so wirt er ain in Cristo und 
ain mitberer gotes und aller créature, und wiîrket begin und ende eins 
ogenblikes in dem sich aile ding offenbarent. In dem beginn wird ge- 
sechen wie das wort ze flaisch worden ist von hitziger angesicht der 
hailigén drivaltichait, und dasselb wort also flaisch und bluot ist in al- 
len creaturen, und sunderlich in redlichen creaturen, wann si im geliche 
gebildet sind. In der verainung wirt gesechen die ère gotes als ein aia. 
geborner sun, in dem der vater aile seinen werck geworcht hat in sei- 
ner istiger geistlicher art, seit nuo das vaeterliche gcistliche wort so 
chreftig ist das es gelibet wirt, und aile gelibete ding in der sûnlicher 
widerbarung sint ein vas und ein chelich des gaistlichen wortes das 
zuo fleisch und zuo pluot worden ist. So muegent aile menschen, die dis 
in sûnlicher art erchriegent, das selbe evvige fleisch und bluot sechcn 
und niessen in allen dingen gewalticlich ob si went, und mit der nies- 
sung gebent si allen dingen iren ersten adel wider. Dis ewige flaisch 
und bluot opferte der liebe Cristus in seim kelche und sprach : Ich bin 
das lebende flaisch und pluot das vom himel komen ist ; aile die mich 
also essent und trinkent, die sint mit mir in dem vater. Von dem chref- 

* Suivent les Nos 5^ 121-136, 138, 140, 141, 148, 2, du Liber PosiHonum d'Eckhart, 
publie en partie par Pfeiflfer, Deut. Myst, H, 631 se. — La pièce intitulée Daesênd 
gar hoch fr<igen^ et celle qui suit immëdiatement {Schœn ftrtgenjy "ont dû faire 
ëgolement partie de ce recueil de propositions métaphysiques, qui ne s'est conservé, 
paraît-il, dans les diffërens manuscrits, que d*une manière fragmentaire. 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 247 

tigen worte wurden die iùnger sechende in dem chelche Cristi dis le- 
bende flaisch und bluot, von ernstlichem geloben den si zuo ime bat- 
tent. Do brach er das brot, und gat in sein ewig lebende flaisch und 
bluot in ainer vernûnftiger créature und mainte : hettentsi das lebende 
biuot in ainer vernûnftiger creatur gesechen als in.im , so soltent si in 
och sechen in unvernùnftigen creaturen vernûnfticlich durch das si 
vereinet wurden mit ime ze wiirckende aile ding in ir ersten adel; und 
sprach : Ich binein chelich und ain vas das lebende flaisch und bluot 
ze offenbaren in ûch zu einem nûen urkund^ als er ewiclich in dem 
vater gewesenist^ der durch ûch iûnger und durch viliûnger vergossen 
wirt umb wider bringen aller rûwigen hertzen die herzuo mynne und 
girde hant. Und aile die dis nit versten mûgent, die sond es mit be- 
girde glauben, so werdent si es wissende, und in wissentlicher zuover- 
sicht werdent si lebeliche lebende das selb flaisch und chain anders als 
Cristus. Hie wirt dem geiste gotes gelobet, das der vater aile zeit in uns 
suochet. Davon so rate ich in gantzem ernste das aile menschen das 
lebende brot dester diker niessent^ untz si ein volkomen waissenkorn 
werdent mit Cristo ; wan in disem brot ist gewaerliche das lebende 
flaisch und bluot als es in Marien was und an dem crûtze hieng, das 
man mit biblibendem zuokere sechende wirt ^ und nit anders. 

Sanctus Paulus wart gefraget^ wer Cristi leichnam recht fruchtber- 
lich empfieng. Der sprach : Die mit gesamnoten chreften und in begir- 
licher mynne aile zeit entslaffent undsterbent in unserem herren Ihesu 
Cristo^ in den aile geschaflfenheit entwirdet, und si der vater geclaeret 
und gelaeutert hat^ also das si in im erstanden sind^ die sint ain lip und 
ain waissenkorn worden mit Cristo, und enpfachent aile zeit Cristi 
leichnam als er sich selber empfieng an den iûngern die mit im ain lip 
wurdent, und gebent in och allen gereinten hertzen als er sich den jun- 
gern gab und nit minre, wenne si gelobent das si mit im erstan wellent; 
und wer also erstanden ist, der tuot gewalteclich mit Cristo die selben 
werck und mère, und wûrcket aile ding in aim Cristo , in dem si ge- 
freiet werdent. Und saelig sind die augen und oren die dis sèchent und 
hôerent, wann si empfachent aile zeit Cristi leichnam fruchtberlichen. 
Des helf uns go t. 

Sanctus Paulus wart gefraget, wie man verstan solte das Cristi leich- 
nam in Marien empfangen wurde. Der sprichet : Timotheus, ich sag 
dir : wer in seiner widergeburt ist erstanden, der ist durch Marien und 
durch Cristum gegangen in das ewige' lebende wort, das ze flaisch und 
ae bluot worden ist. In der verainung ist er ain mitberer gotes und 



248 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

wais mit gote aile ding. Dis sol man ansechen in dem beginne^ da das 
wort zem ersten flaisch und mensche gelibet ward. Der mensch was so 
edel und so lauter das er unenpfintlich was aise got und der in ze stii- 
cken gehowen hett, er hette es nût empfunden^ und slieffdocb und 
redte allen underschaid als er von gote floss. Der underscfaaid was so 
lûstlichen riche den der mensch mit lust empfienge^ das der aigen wille 
des menschen nit gnuegen wolte, er wolte wissen ûbel und guot, das 
ime von gote verboten was^ und viel von dem willen gotcs; do ward 
er lidende, und aile ding sich selbe empfindende^ und wurden vermitelt 
von dem lebenden ewigen worte in dem si liiter gesprochen wurdent, 
und och nimer widçr inchomen muegent^dennegewilligen lidende ster- 
bende. Den willigen rat kùnde nieman gewissen denne das selbe le- 
bende flaisch und bluot das von beginn gesprochen ward^ das cham also 
lauter in Marien leib, und ward mensche^ und was mit ir enpfintlichen 
und lidende, und starb eins bittern todes, ze einer widerbringunge aller 
dinge die von dem ersten menschen verfallen waren, und och das aile 
menschen erkennen moechtent das si sich selber noch die ding in chain 
weise widerbringen muegent denne mit willigem tode durch Cristum. 
Und wer also gat, der chumet vil reicher wider heimdenn er us floss, 
wanne er bringet enpfintlichen underschaid des er vor nit weste, und der 
trost ist in Marien leibe erstanden. Got helf das er in uns nimer zer- 
gange. 

Timotheus fragte Paulus, was ein gerechter mensch waere. Der 
sprach : Der mit begirde seiner chrefte allzeit und mit offenem hertzen 
gerichtet stet, verainent ze werden in disem lebende wort Cristo, und sich 
zeit und ewichait also ledig haltet das ane underlasz ain nûe geburt in 
ime verstanden mag werden sicherlich, dem geschicht recht. 

Timotheus fragte Paulus , waz ain volkomen mensch waere. Der 
sprach : Wer sich verainet hat in dem ewigen lebenden wort, un4 sun- 
der allen lust von zeit und von ewichait das genomen hat, und och 
mit allen toeden zites und ewichait erkrieget hat und gewaltig worden 
ist das ewig wort wider ze verclaren in volkomenhait uf das naechste 
ertrich, da enhaine frucht von der andern ist und iegliche von ir selber 
ist, und des selben kan sin ledig sicherlich, der ist ain volkomen 
mensch und frûchtet aile ding under dem stûppelin des ertriches, 

Timotheus fragte Paulus, was reiche der himel were. Der sprach : 
Das kan nieman voile sagen; doch ich wil ein wenig sprechen das du 
wissen soit. Aile die creaturen die got ie geschuof und noch schaffen 
wil, si seien clain oder grosse, wenne die mit toeden eins verniinftigen 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 249 

menschen wider in iren ersten adel getragen werdent, da ist iecliche 
créature^ wie daine si ist, si ist ainsundergantz himelreiche. Allesind 
.eins vernunftlosen verdorben armen gaistes, in dem got mensche wor- 
den ist. Das helf uns got. 

Timotheus fragte Paulus : Wie sûln wir verstan ainen vernunftlo- 
sen verdorben menschen? Das sol du vil mol mercken. Ich sag dir : 
Ich main nit die menschen die in natûrlicher vernunft richsent, wann 
die verblendent die sele. lîh main die menschen die sich in dem leben- 
digen bluot Cristi entnatùrent und entselet hant und mit Cristo vaeter- 
liche vernunft und weisheit mit allen roeten erkrieget hant, wenne die 
von freiem adel irer gelassenhait under gant und aile ire vernunft und 
weishait dem vater wider haim geben, die sint rechte vernunftlos und 
weislos, wenne aile goetliche vernunft und weishait ist in in mit ail 
entsprungen. Des helf uns got. Amen. 

Timotheus fragte Paulus : Mag der mensch in diser zeit darzuo ku- 
men das er kainen aigen lust me gewinnet? Der sprach : la sicherlich; 
wer in dem ewigen wort Cristi verainet und lebende wirt , dem engat 
aile lust in zaît und in ewichait, und wirt also gefrawet dez, daz er nit 
anders lustet noch wircket denne daz lebende pluot Cristi der sein herre 
worden ist, das er stat in vermuegenhait uszze rûten aile naigunge und 
anncleben uf ichte. Daz wirt betùtet bi Cristi pluot. Und daz wirt sein 
herre, dazistdazerkumpt in soellichem abschlagen in die vermûgenhait 
in der er stat, besunder aile notdurft aller dinge, als Cristus. Daz ist 
bezaichnet in dem das ich gesprochen han : der sein herre worden ist. 

Timotheus fragte Paulus warumbe er aile zeit ruofti : Hilf mir von 
dem kerker mines leibes ! Der sprach : Ich sag dir, ich ward in mei- 
ner widergeburt also gar verainiget mit dem lebendigen pluot, daz ich 
in zit noch ewikait nit wollt lebeh, und mein usser mensche was noch 
nit gestorben mit mir in sein widergeburt der in Cristo wider verkleret 
werden muosz. Und die weile er nit erstanden ist, so muosz ich alzeit 
mynne und begirde wûrken untz er mit allen dingen durch Cristo wi- 
der verklaert wift, uf daz naechste ertrich. 

Timotheus fragte Paulus, warumb er nit schliefî. Der sprach : Seit 
emaldazich mit veraintem worte in meiner widergepurd begunde luo- 
gen, da ich ie gewesen bin in goetlichen gnaden, werdent mir aile ding 
offenbar, also daz ich mich nit me richte, wann das lebende pluot Cristi 
ist herre und ritter in mir, und sein glantz ist so haiterin dem aile ruo 
und schlaffen lébendig worden ist, in dem ich erstanden bin und ailes 
schlaffen in mir vergangen ist. 



25 O SERMONS DE MAITRE EGKHART. 

Timotheus fragte Paulus^ Wer Cristi leichnam rechte empfieng ak 
in die iungern empfiengent. Er sprach : Die mit ernstlicher begird in 
den verainten worten Ihesu .Cristi entschlaffend und erstorben ^int 
und nit me lebendig sind, und si die vaeterlich gnade leret und gelaeu- 
tert hatj das si in im erstanden sind^ sind ain leib und ain weisekorn wor- 
den mitCristo^ und empfachent Cristi leichnam aile zeit recht alsin 
die iungern empfiengen. Die empfiengent in in dreierlay weisz. Zuo 
dem ersten : im glauben koerten si sich so vesticiich, so ernstlicli zuo 
ime, daz si aile ding liessent^ und ailes ir tuon was ain ruowe und ain 
schlaffen^ so gar warent sy mit got veraint. Die andren empfiengend in 
an dem groenen dornstag und nach der urstendi do si sprachent : Zaige 
uns dein vater, und wart Cristi wortso krefticlichen in irenhertzen be- 
girlichen daz si sprachent : Wir sechen dich in verainigunge der vae- 
terlichait sunder gleichnûsse. Und lies si in wissender zuoversicht sei- 
ner volkumenhait. Die tritten empfachent in in dem liechte des hailigen 
gaistes, also das> si veraint wurden in dem vater und in dem sune nach 
volkumenhait, also daz si die selben werck worchten dieCristus vor ge- 
tan hett und merere. Und aile die menschen die die begirde und mynne 
habent Cristi iiSnger ze werden, die volgent diser 1ère sicherlich^ so 
werdent sy ain mit im. 

Timotheus fragte Paulus was ain armer mensch waer. Der sprach : 
Der die welt verschmaechet het nach zeit nach ewikait und das ertrich 
erkrieget und besessen hat, daz ist ailes, daz hieruf leichtet, verachtet^ 
und nun uf kaim wissen haftet oder klebet, und dez ailes und sein selbs 
kan ledig sin, das ist daz reich der himel mit gewalt. 

Timotheus fragte Paulus : Gib uns underschaid wie man schlaffen 
sol in Cristo uud wie man sterben sol in Cristo. Daz sage ich dir, und 
soit es och wol mercken. Die baissent schlaflfend in Cristo die aile ir 
gemuet mit gantzem hertzen an underlasz in Cristi leiden giessent, also 
das er alz in irem tuon ir usserlicher gegenwurf sy, und wenne si och 
natiîrlich trakait oder schlaf bekoret, und si och anders getroemet denn 
von Cristo, dez siîllen si nit erschroecken und sund d^îrumb nit ab lan^ 
wan die grob natur die muosz also gelûtert werden, und aile die weile 
snud si mit in selber kriegen, untz der lieb Cristus sein gegenwurf wirt^ 
schlaffen oder wachen, und die die ruowe also stette in Cristo nement, 
die werdent ain weishait mit ime, also daz der vater allen sein reich tum 
in sy wûrcket als in sein aingeboren sun. Und wer disz mit begird suo- 
chet, der endet und schlaffet aile zeit in dem leben Cristi. 

Nuo die da sterbent in Cristo, daz sint die die von freiem willen irs rai- 



SERMONS DE MAITRE ECKHART, 



25 I 



nen hertzens, das die vaeterlich frucht gepflanzet het in sein volkumen- 
hait, nimer erwindent noch abland, sie gant allezeit mit Cristo in den 
bittem tod des ertrichs. Daz also ze versten : wenne widerwertikait 
oder schmertze kumet, dazersey den also tôt und verzigen vindet aller 
rechter goetlichait (sic), daz si kain >yidersechen haben, und williclich 
mit Cristo senkent in den bittern tod des schmerzens, in dem aile dinge 
lebendig werdent; aber schier ze sterben ist der aller edlost tod, ze ver- 
sten : wer mit dem verainten ewigen worte in zeit und in ewikait stat 
sunder allen lust, und wartende ist untz im gewalt geben wirt, daz ewig 
wort wider ze verclaeren. 

Timotheus fragte Paulus, wieman verstan soit das ewig wort wider 
ze verkleren? Daz sag ich dir und merck es wol. Der mensch der da 
mensch worden ist in dem ewigen worte ùber zeit und ewikait, wenne 
der stirbt, der stirbt ains nûen verklerten todes, der weder in zeit noch 
in ewikait hoeret; mit dem willigen nit sinde git er allen dingen als 
zeit und ewikait ir leben und ir wesen wider, da sy ie warent. Und 
saelig sind die, die disz verstand, wann si wissent wol daz Cristi tod in 
zeit und in ewikait nit was. Das helf uns got. Amen. 

Timotheus fragte Paulus : Wie sol man mensch werden in dem le- 
bendigen wort ? Er sprach : Du soit gar ernstllich verstan und mercken, 
anders du gast lange wege und kumst doch nimer da hin. Du soit gar 
geschwindelichen gan ùber dich selber und ùber aile sinliche chreft, 
liber redlichait und ùber vernunft, ùber weise, ùber wesen, in die ver- 
borgen stilli des lautren wortlosen beginnes in dem dich got und aile 
creatur ie angesechen hat. Als du da sichtig wirst mit dem redlichen 
willen als du von got gebildet bist, dann sïchst du und wissest dich sel- 
ber unwisseliche, unwesende, und was dich denne in dem nichte ent- 
menschet oder unwisselich schawet, daz ist nit von diner aigner wirdi- 
kait und ist och nit din ; es ist des der dich ie angesechen hat in 
aines freien vorspiles augen der hailigen trivaltikait. In der verzi- 
genhait so wirt got, daz ist daz wort, menscl:e und lebendiges 
flaische und pluot in dir; und in deinem ingange und gelassenhait 
so traegt got aile ding verndnfticlich wider in iren staeten adel, 
Und da bist du von gnaden mensche und ain mitbruoder gotes und al- 
ler creatur wissenliche unwissende. Und hiezuo kan niemant kumen, 
denn ain willenloser verzigter mensch, daz mit dem lebendigen pluot 
Cristi in dise dûnsterkait gegangen ist. Des helf uns got. (Von sant 
Bernhart.) 

Timotheus fragte Paulus : Wie sol der mensch verstan daz er sey 



252 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

gefreiot in Cristo? Das sag ich dir : wenne von emstlichen zuokceren 
der liebe Cristus in dem menschen erstet j also daz er ûbernatdrlichen 
in im wandelt und wissiclich empfindet sein goetlich liecht. 

Timotheus fragte Paulus : Lere uns ain zuogenden weg daz wir balde 
kumen zuo dir in volkumenhait, Er sprach : Wer kumen wil volku- 
menlich, der sol haben aine verdrosne gnade aller zergencklicher dinge; 
da kumet ain ungesorgte freihait. Er sol auch haben ain ungetrûbte 
begird aller ewiger dinge^ da kumet von ain tribende mynn in die sel. 
Danne so sol er sich keren von aller woUust leibes und selen in die 
stille seines beginnes mit staetem undergang, so kumet er zuo der hoech- 
sten lautrikait. Wissent auch daz er gleich enpfachen sol armut^ 
schmachait^ siechtage^ pine und aile unselde die got uf in gegiessen mag^ 
recht als ob er im gebe richtum und froede in himelriche und in ertri- 
che. Und wenn er das ailes enpfachet in gleicher danckberkait^ denne 
so wachset ain hoche goetlichevolkumenhait. Dashelf uns got. Amen*. 



5. 

Etlich hoch fragen. 

Wann ist das unmiltost leben ? wenn hat der gaist goetlich glichait? 
was ist recht gebet und wie sol ich betten fur mich selben und fur mein 
ebenmenschen? und wie sol ich aplas haischen? wie sol ich sacrament 
enpfachen? und was nutzes bringet es? wie sol ich wissen ob mich got 
hat geloest von wiîrckung uswendiger tugent^ oder ob ich mich selb han 
erloest? wenn ist der mensch warlich gefryet in dem sun? warumb 
haist er ain nit ? wie sol ich mich halten und leben nach dem inren 
leben? 

Wann mynne gewinnet den gewalt in den laeuten, die werdent ni- 
mer ledig noch gefryet; und wenn natûrlich bechantnùsz gewaltig 
wirt in den laeuten^ die werdent nimer rechtmuetig; und wenn bekant- 
nûsz und mynn und das lieht ain wirt^ so machtu aile lebende wollust 
toeden und allezeit dich ueben in ain nùwe grùnendes enpfinden usz 

^Comp. quant k la mëthode d'Ëckhart de traiter parfois des questions spéculatives 
sous la forme d*un dialogue entre un maître et son disciple, Pfeiffer, DetU. Mt/sL, II, 
8,1; 509, 4; 514, 6. — Cependant ce n^est pas avec une certitude absolue que nous 
attribuons à Ëckbart une pièce dont la forme pourrait plutôt rappeler certaines pro- 
ductions mystiques plus anciennes. 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 253 

der ersten warhait. AUiî unser werck und tugende muegent so guot nit 
sein das sy icht fruchtbar sigint, sy entspringen denn usz der inren 
warhait an warumbe. Als usser liden und wûrcken ist niena zuo nutze, 
denn allain den menschen beraiten ze inrem leben. Ze glicher weis als 
das fur das holtz beraitet und ze nùti machet^ als lang als das holtz ist 
lit materie an im selber, so brochselt es und ist widerspaenig; mer, so 
das fur das holtz ûberwunden hat und das holtz sin nature und sein 
groben materie verlorn hat und sein wesen^ so ist es stille und in ainer 
ruowe^ und ist denn mit dem fur veraint, und hat fùres wesen und na- 
ture an sich genomen^ und enzûndet ander fiir^ und gebirt ander fur mit 
dem ersten fiir; also ist es ze glicher weis mit dem menschen : so der 
berait ist^ und verlorn hat sein aigen wûrcken und sein aigen nature^ 
so ist er ain mitwûrcker und mitgeberer mit dem vater. Der nit an- 
ders mainet noch mynnet denn got, der mynnet got umb got. 

Der mensch der von der nature geschaiden ist ^ der vindet vier ding : 
das erst ist ain und ainoede^ und vcrliîrt zorn und ursache und bcwe- 
gunge und raissung der unchaeuschait und ùppekait^ und blibet un- 
schuldig aller boszhait und boeser gedenck von sechen und von hoern^ 
und erfert von dem nature ist^ und davon ist er auch unschuldig aller- 
lay urtail von got und auch von den laeuten. Dis ailes sament verlûret 
der mensch. Damit das er nit geschaiden ist von der nature^ darumb kam 
der zorn gotes under die chint der verzweiflung umb lippichait die sie 
uebtent. Got hat manig blage verhenget ùber die laeute umb ir uppichait 
und umb ir hoffart, das si gotes undanckbar waren ailes seines guotes. 
Es wasz ein grosz ding das got an sich nam die menschait ; mer^ das 
was noch vil groesser das die menschlich gothait begert minn^ und under- 
taenig was dem vater in der gothait. Begerende minn ze gotte, die mag 
als vil niîwer forme und begirde gelaisten als das gries in dem mer) 
und doch hindert si nit die inren schowunge, won si allwent dienet 
ze got. 



Ain guote kurtze 1er. 

Osée der prophet ward gezogen in ain goetlich liecht; in dem liecht 
sach er drivaltig wunder. Das ain ist wie das sy das got ainvaltig ist 



254 SERMONS DE MAITRE ECKHART, 

an dem wesen und drivaltig an den personen. Das ander wunder ist 
wie das sey, das zwo natur stoessent in ain persone. Das drytt ist wun- 
der ob allen wundern, wie das sey das schoepfer creatur sey und 
creatur schoepfer sey. 

Nuo sprichet der prophet: Sein usgang ist brait als der morgenrot 
und sol uns choemen als ain sùsser abentregea. Bey dem morgenrot 
ist uns bezaichnet der betwang seiner zuochunft: als der morgenrot 
erscheinet so ist man gewisz des tages. Nuo sind drey morgenrot 
erschinen. Der erste morgenrot ist erschienen in der kamer der persone 
des vaters. Der ander morgenrot ist erschinen in der persone des sunes. 
Der drytt morgenrot ist erschienen in der welt. Der erst morgenrot 
was der will des vaters. Der ander morgenrot was die underlo2glichait 
des sunes. Der drytt morgenrot was do ir baider gaist undergraif des 
mynnelichosten aller lauterosten bluotlin das iendert swebte umb das 
maegtlich hertz Marien. Do der mynnezunder erbrennet ward, do 
mocht der morgen lenger nit bleiben; do muost uns der tag herfùr 
choemen. Hie sond wir verstan den gaist der warhait der da fiûsset von 
dem vater und von dem sun in des lautern menschen sele. Der mag 
haissen ain mensch^ der in Cristo stat und der gaist der warhait sein 
laiter ist. Den menschen mag nieman irren. 

Der maister sprichet von nûn gaisten. Der mag ain ainiger bestan an 
der warheit; wann ain ainiger, das ist der von dem wir davor geredet 
haben. Wer in dem nit stat, wissent, der stat sorgklich. Der erste falsch 
gaist ist der die sich an nement aihs gaistlichen lebens umb dehain 
warumbe denn lauterlich durch got. Die laeute triiget der felsch gaiste. 
— Der ander falsch gaiste ist der den laeuten erscheinet in ainem liechti 
und die laeute weiset in ain gesicht der creaturen die under dem schoe- 
pfer ist. — Der dritt ist der die laeute weiset in ain gaistlich hoflfart das 
si sich daruf richten wie si den laeuten wol gevallent. — Der vierd 
falsch gaist ist der die laeute laitet, die von chûnftigen dingen sagent. — 
Der fûnft ist der die laitet, die in natdrlichen gunst genaigt werden uf 
sich selber oder uf chain créature, und waenent das in das von got ge- 
geben sey. Wissent der gaist ist zemal falsch. — Der sechste ist der die 
laitet die in selbèr wolgevallent und vil tugende uebent umb ruom der 
creaturen. Wissent das die wùrckent in irem ewigen tod. — Der si- 
bende ist der da laitet die da waenent in natiîrlichait koemen zuo irem 
besten guote. Wissent das des nit mag sein, und wissent och Cristus der 
vermocht sein nit ; er cham in natur zuo dem vater, won er was es 
selber; won nature ist ewig und nature muos beleiben. — Der achtent 



SERMONS DE MAITRE ECKHART, 255 

falsch gaist ist der die laitet die da chetzer baissent. Das sind aile die 
die da sùnde nit fur sdade hand, und nit in uebung stant aller tugen- 
den, und Cristum nit erchennen wend in seinem hoechsten adel, und 
redent von goetlicher haimlichait die in froemd ist an der warhait. 

Die besten maister sprechent : Der den gaist der warhait well verstan^ 
die laeute richtent sich allweg nach Cristo. L er mensch der da stat in 
Cristo, der sol alweg scheinen das er ist, und sol sein das er scheinet, 
und sol leben von dem er redet. Unser allerbesten maister sprechent: 
Der mensch der da lebt in dem gaiste der warhait, der mag gezogen 
werden ûber ailes das got ie geschuof, in die verborgne ainichait. Da 
bechennet er ailes das sein selbes sel begert in im. Wissent das chan 
nieman geworten. Die laeut die das befiinden hand, die sind unbechant 
allèh laeuten, an got allain, und och den die in dasselb guot gezogen 
werden mit aim waren besitzen. Die bechennent aile ding in der war- 
hait; davon bechennent si der falschen gaiste schaden von dem wir da- 
vor gesprochen haben; und, wissent, das ist die maist peine die si leident 
in disem bechennen, das si sèchent iren ebenmenschen in gebresten 
der so gros ist, und sunderlich die gaistlich laeute heissent und in des 
der warhait nit siad^ 



1. 

Am j sonntag nach der octafF der iij kinig. 

Man liset hûtt da haime in der epistel das sanctus Johannes sprichet: 
Got ist die mynne, und der in der mynne ist der ist in got und got ist 
in im. Nuo sprich ich : got ist die mynne, und der in der mynne ist der 
ist in got und er ist in im. Das ich sprich : got ist die mynne, das tuon 
ich darumb das man beleibe pey ain. Nuo merckent. Wenn man 
spricht : got ist die minne, da moechti ain frag invallen, wely mynne er 
waere, wann me mynne ist denn ain, und damit so gieng man von ain. 
Und darumbe das man beleibe bey ain, so sprich ich : got ist mynn. 

Das sprich ich umb vier sache. — Die erste sach ist : got iaget mit 
seiner mynn aile creaturen, mit dem das sy got begerent ze mynrien. 
Der mich frage was got waere, ich antwûrti yetz also : Got ist ain guot 
das da iaget mit seiner mynne aile creaturen, darumb das sy in wider 
iagent, also lusticlich ist got das er geiaget wirt von den creaturen. — 

1 Comp. Pfeiflfer, Deiit Myst.^ Il, 638. 



256 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

Ze dem andern mal : aile creaturen die iagent got mit ir myiine, wana 

es ist chain mensch so unsaelîg das er darumb siinde tuo durch der 

poshait willen ; mer, er tuot sy durch ainen mynnelichen lust. Ainer 

schlecht ainen ze tode, das tuot er nit darumbe das er ûbel tuo ; in 

duncket des, die wile iener lebend was, das er nimer ze fride in im selber 

choeme; darumb wil er lust suocfaen in fride, wann fride mynneclich 

ist. Also iaget aile créature got mit mynne, wann got mynne ist. So 

begerent aile creaturen der mynne. Waer ain stain vernûnftig, er muost 

got iagen mit mynne. Der ain boem fragti warumb er baeri sin fruocht, 

waer er vernûnftig, er spriche : das ich mich vernûwe in der frucht, das 

tuon ich darumb das ich der nûwe minem ursprung mich naehi] won 

dem ursprung nach sin, das ist mynneclich. Got ist der ufsprung und ist 

mynne. Darumbe chan die sele nit genuegen denn an mynne; die 

mynne ist got. Sanctus Augustinus sprichet : Herre, gaebest du mir 

ailes das du gelaisten macht, daran genueget mich nit, du gebest denn 

dich selben mir. Sanctus Augustinus sprichet auch : O mensch, mynne 

das du mit der mynne erwerben macht, und behalt das, das deiner sele 

genuegen mag. — Ze dem drytten mal sprich ich : got ist mynne, wann 

got hat sein mynne zersprait in aile créature, und ist doch an im selber 

ain, wann an allen creaturen an ainer yeclicher etwas mynneclich ist ; 

darumb so mint ain yeclich créature etwas an der ander das ir glich 

ist, die echt vernûnftig ist. Darumb begerent die frowen etwenne rotz, 

das sy ir genuegde an dem lust wellen nemen, und wenn sy ir je- 

nuegde nit daran vindent, so begerend sy etwen gruens, und mag doch 

ir begirde nit erfûlt werden, und ist das darumb, sy nement den lust 

ainvaltig, sy nement das tuoch dermitte, das da enthalt ist der varwe, 

die da lustig scheinet. Und wann alsus einer ieglichen creaturen etwas 

Idstliches schinet, darumb so mynnent die menschen nuo das und denn 

das. Nuo leg ab das und das; das denn da belibet das ist lûter got. Der 

ain bilde malet an ain wand, so ist die wand ain enthalt des bildes. 

Wer nuo mynnet das bilde an der wand, der mynnet die wand dar- 

mitte ; der die wand dann naeme, der naeme och das bild dannen. Nuo 

nement dannen die wand, also das das bilde beleibe, so ist das bild sein 

selb enthalt ; wer dann mynnet das bilde, der mynnet ain lauter bilde. 

Nuo mynnent ailes das mynneclich ist, und nit an dem es mynneclich 

schinet, so mynnest du lauter got; das ist ane zwivel war. Sanctus 

Dionysius sprichet : Got ist der sele ze nite worden, das ist das er ir 

unbechant ist. Darumb wann wir got nit bechennent, darumb so 

mynnen wir an den creaturen das da guot ist, und wann wir die ding 



SÊRUONS DE MAITRE ECKHART. ïSj 

mit der guete mynnent, das machet uns sdnde. Der englen der ist an zal; 
ir zal chan nymantgedencken, und yeclicheristain coli(?)jyeainerhoeher 
denn der ander; und der niderste engel^ enphiel dem ain spaenii^ als 
der ain spaenli snitte von aim hoitz^ und das vieli haer in dis zit auf 
ertrich in der edelkait als es ist in seiner nature^ aile ding auf ertrich 
die mussent blûen und fruchtbaer werden. So achtent denn wie edel 
der obrist engel sey. Der nu naeme aller engel edelchait so si hand an 
ir nature^ und aller créature edelchait als si sind in ir nature^ und mit 
der edelkait aller welte ze got welte gan^ man fund got nit darmitte^ 
wann es ist ailes. poshait^ won es ist ain lauter posheit und ist minder 
denn posheit^ won es ist ain lûter nit; also vindet man gotes nit^ won 
in ain, — Ze dem vierden mal so sprich ich : got ist mynne^ won er 
mynnen muosz aile créature mit seiner mynne^ sy wissens oder wissens 
nit. Darumb so wil ich sprechen ain wort das ich nuo naechst an fritag 
sprach: Ich wil got umb seiner gaben nymer gebitten^ noch wil im 
seiner gabe nimer gedancken^ wann waer ich wirdig seiner gabe ze 
entpfachen^ so mùsti er mir geben, es waer im lieb oder laid. Darumb 
wil ich in nit bitten umb sein gabe^ wann er geben muosz ; ich wil in 
wol bitten das er mich wirdig mâche seiner gabe ze enpfachen^ und wil 
im dancken das er also ist das er geben muosz. Darumb sprich ich : 
got ist mynne mit der er sich selben mint, und der im das benaeme, 
der benaeme im aile sein gothait. Wie das sy das er mich minnet mit 
seiner mynne, damit mag ich doc h nit saelig werden; mer, ich wiirdi 
saelig damit das ich in mynne und bin saelig in seiner mynne. 

Nuo spriche ich : der in mynne ist, der ist in got, und er ist in ime, 
Der mich fragti wo got waer, so antwurte ich : er ist ûberal. Wer mich 
fragti wo die sele waeri die in mynne ist, so spraech ich : sy ist ùberal; 
won got mynnet und die sele die in mynne ist die ist in gotte und got 
ist in ir, und won got ûberal ist und si in got ist, so enist si ain und in 
gotte und anderst nit; und wann got in ir ist so muosz die sele von 
not libéral sein, wann er in ir ist der ûberal ist. Got ist ùberal in der 
sele und sy ist in ime ûberal ; also ist got ain al, und sy mit im ain al 
an al. 

Disz ist ain sermon der heiligen. Hie ain ende. Nuo sitzent aile stille, 
ich will ûch laenger halten. Ich wil ûch noch ain sermon sprechen :' 



47 



258 SERMONS DE MAITRE ECRHART; 



8« 

Ain nutze 1er. 

Die geschrift sprichet : Die sele die wirtain mitgotce und nit veraint. 
Des nement ain glichnûsz. FiîUet man ain vass wassers^ so ist das was- 
ser im vas veraint und nit ain^ wann da wasser ist da ist nit holtz^ und 
da holtz ist da ist nit wasser. Nuo nement das holtz, und werfent das 
enmitten in das wasser; so ist doch das holtz nit wan veraint und nit 
ain. Aiso ist es umbdie sele nit; die wirt ain mit gotte und nit veraint; 
won wa got ist da ist die sele, und wa die sel ist da ist got. 

Die geschrift sprichet : Moyses sache got von antlûte ze antlûte. Da- 
wider sprechent die maister und sprechent also : Wo zway antlùte 
erschinent, da sicht man gotes nit, wann got ist ain und nit zway, 
wann wer got sicht, der sicht nit won ain. 

Nuo nim ich ain wort das ich gesprach in dem ersten sermon : Got ist 
mynne, und der in der mynne ist, der ist in got und er ist in ime. Der 
also inminne ist,ze dem sprich ich ain woertlin, das sprichet sanctusPau- 
lus(I) : Gang in, getriiwer chnecht, in die froeddeins herren. Nuo nim 
ich ain woertlin : iSprach unser her : gang in getriiwer chnecht, ich sol dich 
setzen boben ail mein guot. Das ist ze verstanden in dreyer hand wise. 
Das erste, ich sol dich setzen enboben ail mein guot. Als al mein guot 
gespraitet ist in die creaturen, ûber die zertailung sol ich dich setzen in 
ain. Ze dem andern mal, als es ails versament ist in ain, ûber die ver- 
samnunge sol ich dich setzen in ainikeit, da ailes guot ist in einikait. 
Ze dem drytten mal, sol ich dich setzen in die art der einikait da der 
nam ab ist al versament, da ist got der sele als er darumb got sy das 
er der sele sy; wann waere das, das got it seines wesens oder seiner is- 
tikait, damit er im selber ist, behuebe das got vor der sele als grosz als 
gegen ainem hare, er moecht nit got sein, als gar ain wirt die sele 
mit got. Ich nim ain woertlin aus dem ewangelio das unser herr sprach : 
Ich bitte dich, vater, als ich und du ain sint, das sy werdent also mit 
uns. Ich nim ain ander woertlin auch aus dem ewangelio da unser herr 
sprach : Da ich pin, da sol auch mein diener sein : also gar wirt die sele 
ain istikait die got ist, und nit minrer, und das ist als war als got 
got ist. 

Lieben chind, ich -bitt ùch daz ir merken ainen sin. Des bitt ich lîch 



, SERMONS DE MAITRE^ECKHART. 259 

durch got, und bitte ûch das ir es tuogent durch myn willert, und 
disen sin wol bebaltent. Aile die also sind in ainichait^ aïs ich e sprach, 
won die ane bildunge sind^ so dûrffens nit waenen das in bildung 
waeger waer, das si nit ausgangen von ainichait, wann wer das taete, 
das waere unrecht^ und man moechti sprechen es waer chetzerey, wan 
wissent das da in der ainichait ist weder Chuonrat noch Heinrich, ich 
wil ûch sagen wie ich der laeute gedenck; ich wil mein selbs und aller 
menschen vergessen^ und fùge mich fur sy in ainichait. Das wir in ai- 
nichait beleiben^ des helf uns got. Amen*, 



9. 

Ain schoene bredig von der liebi gotes. 

Got ist die mynne und der in der mynne wonet der wonet in got und 
got in im. Got wonet in der sele mit ^llem dem das er ist und aile crea- 
tur. Darumb wa die sele ist da ist got^ wann die sele ist in gotte. Dar- 
umb ist och die sele wa got ist, die geschrift liège denn. Wa mein sele 
ist da ist got, und wa got ist da ist och mein sele, und ist als war als got 
got ist. 

Der engel ist als edel in seiner natur; waere ain spaenlin oder aln 
clain genastlin von im gevallen, es hetti erfûllet aile dise welt mit 
wunne und mît saelichait. Nuo merckent : wie edel ain engel ist in sei- 
ner natur, der och so vil ist das sy chain zale hand, ich sprich : es ist 
ailes adelich umb ainen engel. Soelti der mensch darumb dienen bis an 
den iungsten tag und bis an das ende der welt, das er ainen engel saech 
in seiner lauterchait, im waere wol gelonet. An allen gaistlichen din- 
gen so vindet man das das ains in dem andern ist ain ungetailet. Dadie 
sel ist in ir blossen natur abgeschaiden und abgeloeszet von allen crea- 
turen, die hetti in ir natur von natur aile die volkomenhait und aile 
froede und wunne die aile engel hand an zal und an mengi von natur : 
die han ich alzemal mit aller volkomenheit und mit aller ir froede und 
aller ir saelichait, als si sy selber in in selber, und ainen yeclichen han 
ich in mir sunderlichen als ich mich selber han in mir selber, ungehin- 
dert aines andern, wann enchain gaist beschlûsset den andern. Der 

1 Cûmp. Pfeiffer, Deut, Myst.f II, 80 (sermon 5). 



26o FERMONS DE MAITRE ECKHART, 

engel bleibet unbeschlossen in der sele, darumb geit er sich ainer 
yeclichen sele alzemal ungehindert ainer andern und got selber. Nit 
allain von natur^ me, lîber natur fraeuet sich mein sele aller froede und 
aller der saelichait der got sich selber fraeuet in seiner goetlichen natur, 
es sey got lieb oder leid, wann des enist nit denn ain, und da ain ist da 
ist ail, und da ail ist da ist ain. Das ist ain gewisze warhait. Wa die sele 
ist da ist got, und wa got ist da ist die sele. Und spraech ich das es nit 
enwaer, ich spraech unrecht. 

Eya, nuo merckent ain woertlin, das hait ich gar vvirdeclich, wann ich 
gedenck wie ain ère mir ist, als ob er aller creatur hab vergessen, und 
nit me sy denn ich allain. Nuo bittent fiîr die die mir enpfolchen sindi 
Die da icht bittent denn gotes oder umb got, die bittent unrecht} wann 
ich nichtes bitt, so bîtt ich recht, und das gebet ist recht und ist chref- 
tig. Wer ichtes it anders bittet, der bittet ainen abtgot an, und man 
moecht sprechen, es waer ain lauter chetzerey. Ich bitte nimer so wol 
won so ich nichtes nit bitte, und fur nieman bitte, noch fiir Hainrichen, 
noch fur Conraten. Die gewaren anbetter die bittent got in der war- 
hait an und in dem gaist, das ist in dem hailigen gaist ; das got in der 
chraft ist, das seyen wir in dem bilde ; der vater ist in der chraft und 
der sun in der weishait und der hailig geist in der guetichait, das seyen 
wir ia dem bilde. Da bekennen wir als wir bêchant sind, uncimynnent 
als wir gemynnent seyen. Disz enist och sunder werck, wann si wirt da 
enthalten in dem bilde und wùrcket in der chraft ah die chraft; sy ist 
noch enthalten in den personen, und stat nach muegenhait des vaters 
und nach wyshait des suries und nach der guetichait des hailigen gaistes. 
Disz ist noch ailes werck in den personen; hie oben ist wesen u,n- 
wiîrcklich; sunder dâ ist allain wesen und werck da si ist in got, ia 
nach anhangunge der personen in das wesen da ist werck und wesen 
ain, da es ist da sy die personen mynnet in der innêbleibung des we- 
sens, da si nie us kamen, da ain lauter weslich bild ist, es ist die wes- 
lich verniînftichait gotes der die lauter leibes chraft ist, intellectus, das 
die maister haïssent ain enpfenglichs. Nuo merckent mich, Darob 
mynnet si erste das lauter absolucio des freyen wesens, das da ist sun- 
der da, da es enmynnet noch engibet; es ist die blosz istichait die da be- 
robet ist ailes wesens und aller istichait. Da minnet sy got blosz nach 
dem grunde da da er ist, ûber aile wesen. Waer da noch wesen, so 
naeme sy \yesen in wesen; da enist nit denn ain grund. Disz ist die 
hoechst volkoemenhait des gaistes da man zuo choemen mag in disem 
leben nach gaistes art. Aber es ist nit die hoeste Volkoemenhait die wir 



SERMONS DE MAITRE EGKHART. 26 1 

immer besitzen sùllen mit leib und mît sele das, das der verserte 
mensch alsemal enthalten werde in dem understentnùsz, habe von den 
personen wesen also als die menschait und die gothait an der person- 
lichait Cristi ain personlich wesen ist_, das ich in demselben understant- 
nùsz habe des personlichen wesens^ das ich das personlich wesen selber 
sey alzemal lagenlich in mein selbes verstantnùsZj also als ich nach 
gaistes art ain bin nach dem grunde^ also als der grund selb ain grund 
ist; das ich nach dem ussersten wesen dasselbe personlich wesen sey, 
alzemal beraubet aigens vcrstentnùsz : dis personlich wesen, mensch, 
got, entwachâetund ùberschwebt dem ussersten menschen, alzemal das 
cr es nimer erfolgen chan. Staend er an im selber, er enpfachet wol der 
gnaden influs von dem personlichen wesen in maenger hand wyse, 
sùssîchait, trost und innichait, das guot ist, aber es ist das hoesti nit. 
Blib er also an im selber an understantnûsz sein selbes allain, er wol 
trost enpfîeng von gnaden und mit wùrckunge der gnaden, das doch 
sein bestes nit enist; so muoste der inner mensch nach gaistes arte sich 
herus biegen uszer dem grunde in dem er ain ist, und muoste sich 
halten nach dem gnadenlichen wesen von dem er gnadenlichen enthal- 
ten ist. Hierumb so mag der gaist nimer volkoemen werdcn, libe und 
scie werden volbracht also als der inner mensch nach gaistes art en- 
pfellet seines aigens wesens, da er in dem grund ain grund ist; also 
muoste och der usser mensch beraubt werden aigenes understantnùss 
und alzemal behalten understantnùss des ewigen personlichen wesens, 
das dasselb personlich wesen ist. Nuo sind hie zway wesen. Ain wesen 
ist nach der gothait das blos substantzlich wesen ; das ander das per- 
sonlich wesen, und ist doch ain understosz : wann der selb understosz, 
Cristi personlichait, der sele understosz ist, understendichait der ewigen 
menschait, und ist ain Cristus an understendichait, baide weslich und 
personlich. Also muosten wir och derselb Cristus sein, damite wir im 
nachvolgen in den wercken, also als er in dem wesen ain Cristus ist 
nach menschlicher art ; wann da ich dieselb art bin nach menschait, so 
bin ich also verainiget dem personlichen wesen, das ich von gnaden in 
dem personlichen wesen bin ain und och das personliche wesen, wann 
denn got in dem grunde des vaters ewiclich inné bleibend ist und ich 
in im, ain grund und derselb Cristus, ain understendichait meiner 
menschait; si ist als vil mein als sein an ainer understendichait des 
ewigen wortes, das beide wesen, leib und sel volbracht werden in 
ainem Cristo, ain got, ain sun. Das uns das geschech, des helf uns got. 



262 SERHONS DE MAITRE ECKHART. 



10. 

Ain bredig von sant Augustin , die mag ufF in gezogen 
werden von siner hohen wiszhait. 

Daniel der weissag spricht : Wir volgen dir nach von allem hertzen 
und fûrchtent dich und suochent dein antlûtz. Dise red fûgt wol zuo 
dem das ich gester sprach : Ich hab im geruofifet^ und in geladen^ und 
hab im gelocket^ und in mich ist komen der gaist der wishait^ und hab 
in geachtet fur allû chûnigrich und fur gewalt und herschaft und fiîr 
gold und silber und. fur edelgestain^ und aile ding hab ich geachtet gen 
dem gaist der wyshait als ain sandeschorn und als ain hor und als ain 
nit. t)as ist ain offenbar zaichen das der mensch habe den gaist der wys- 
hait, der allù ding achtet aïs ain liîter nit. Wer kain ding also achten 
mag, in dem ist nit der gaist der wyshait. Das er sprach : ain sandes- 
chorn, das was ze claine; das er sprach : als ein pfùl, das ist och ze 
klaine; das er. sprach : als ein nit, das was wol gesprochen, wann allù 
ding sind ain lùter nit gegen dem gaiste der wyshait. Ich han im ge- 
ruofiet, und im gelocket, und in geladen, und in mich ist komen der 
gaist der wishait. 

Es ist ain kraft in der sele, die ist witer denn aile dise welt. Es 
muosz gar wit sein da got inné wonet. Etliche laeute ladent got nit in 
dem gaiste der weishait; sy ladent in ingesunthait und in reichtum und 
in woUust, aber in die kumt nit der gaist der weishait. Darumb sy bit- 
tent, das ist in lieber denn got; als der ainen pfenning git umb ain brot, 
der hat das brot lieber denn den pfenning; si mâchent got zuo irem 
chnecht. Tuo mîr das und mach mich gesunt, spraech ain richer man; 
bitte was du wilt ich gaebe dirs, und baet er denn umb ainen helbling 
da:> waer ain affenhait, und baet er in umb hundert marck er gaebe im 
gern. Darumb ist gar ain torhait der got umb lit anders bittet denn 
umb sich selber. Das ist im unwert, wann er git nit libères denn sich 
selber. Ain maister sprichet : AUu ding habent warumb; aber got hat 
dekain warumb, und der mensch der got umb icht anders bittet denn 
umb sich selber, der machet got ain warumb. Nuo sprichet er : Mit dem 
gaist der wishait ist mir chomen ailes guot zemale : die gabe der wyshait, 
die edlest gabe under den siben gaben. Got geit der gabe enkaine, er 
geb sich selber zum ersten und glich und geberlicfa. Ailes das da guot 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 203 

îst, und lust und trost bringen mag^ das han ich ailes în dem gaist der 
wishait, und aile sùssichait^ das nit usbleibet als grosz als ainer nadlen 
spitz^ und waer doch ain clain ding^ man hat es denn zemale und glich 
und recht; als es got engebrdchet^ also gebrûch ich es glich dasselbe in 
seiner nature. Won in dem gaist der wishait da wûrcket es alleklich 
also das das minste wirt als das maiste^ und nit das maist als das minste : 
also der ain edel zwy pflantzet in ainen groben stock, da wirt aile die 
frucht nach der edelkait des zwyes und nit nach der grobhait des sto- 
ckes. Also beschicht in in disem gaiste. Da werdent allen werck glich, 
won da wirt das minste als das maiste und nit das maist als das minste; 
er geit sich selben geberlich, won das edleste werck in got ist geberen, 
ob ains in got edler waer denn das ander, won got hat seinen allen ge- 
lust an dem geberen. Ailes das mir angeboren ist, das mag mir nieman 
benemen; ailes das mir zuogefallen mag, das mag ich verliesen; won 
ailes das mir angeborn ist, das verlilr ich nit. Got hat allen seinen gelust 
in der geburt, und darumb gebirt er seinen sun in uns, das wir allen 
unscrn lust darinn haben, und wir denselben natdrlichen sun mit îm 
geberint; won got hat allen seinen lust in der geburt, und darumb so 
gebirt er sich in uns, das er allen seinen lust habe in der sele, und das 
wir allen unsern lust habent in im. Darumb sprach Christus,.als sant 
lohannes schreibt in dem ewangelio : Si volgent mir nach. Got aigen- 
lich nach volgen, das ist guot das wir seinem willen noch folgen, als ich 
gester sprach : Dein wille werde. Sant Lucas schreibet in dem ewangelio 
das unser herre sprach : Wer mir nachfolgen welli, der verzichi sich 
sein selbes und nem sein crûtz und folg mir nach. Der sich sein selbes 
aigenlich verzige, der waer aigenlich gotes und got waer aigenlich sin, 
des bin ich also gewisz als das ich mensch bin. Dem menschen sind 
allù ding als leichte ze lassen als ein linsi, und ie me gelassen ie lieber 
gelassen. 

Sant Paulus begerte durch gottes willen von got geschaiden sin durch 
seiner briider willen. Hiemit sind die maister sere bekumert und 
zweiflent sere daran. Etliche sprechent : er mainte ain weile. Das ist al- 
zemal nit war; als ungern ainen augenblick als ewiklich, undoçh als 
gern ewiklich als ainen augenblick > wann er gotz willen fUrsetzet, so 
es denn ie lenger waere ie lieber ini waere, und so die pein ie groesser 
waere ie lieber si im waere : recht als ain chaufmann der fùrwar wisti 
das er umb ain marck chaufti, das im das zechen gûltij was marcken 
er denn hetti, die laite er ail daran, und was arbaiteft er denn hetti, er 
sicher waer das er haim kaem mit lieb und dest me daran gewunnc, 



264 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 



das waer im als lieb; also was sant Paulus. Was er wisti das gotes willo 
waere, ie lenger ie lieber, ie me pein geliten ie groesser froede; woa 
gotes willen erfûllen das ist himelrich^ und ie groesser pein in gotes 
willen ie me saelichait. Verlaeugen dein seibes und put uf dein chraeatzl 

Das sprechent die maister, das si pitle : vasten und ander pine. Ich 
sprich : es sy pin abiegen ; won mit den froeden folget diesem wesen. Dar- 
nach sprichet er : Ich gib in das leben. Aber vij ander dinge die an ver- 
nùnftigen dingen sind^ die sind zeval ; aber das leben ist ieklicher créa- 
ture aigen als ir wesen; darumb sprichet er : Ich gib in das leben. Won 
got der geit sich alzemale; ainhain créature vermoechte das, das si en- 
gaebe : waer es mueglich das es chain creatur geben moechte, so het got 
die sel also zart das er es nit geleiden mocht, sunder er wil es selber 
geben. Gaeb es ein creatur, das waere der sel unwert; si achteti es als 
wenig als einen mucken. Recht als da ain chaiser ainem menschen ainen 
apfel gaebe, den achteti er hoeher denn ob im ain ander mensch ainen 
rock gaebi : also enmag die sele och nit geleiden das si es von ieman 
anders neme dann von got. Darumb sprichet er : Ich gib das die sel vol- 
komen froed hab in xlem gebenne. 

Nuo sprichet er : Ich und der vater sint ain. Die sel ist in got und got 
in ir. Der wasser taeti in ain vasz, so gieng das vasz umb das wasser, 
aber das wasser waer nit in dem vasze, noch das vasz waere och nit in 
dem wasser; aber die sel ist als gar ain mit got, das ains an das ander 
nit mag verstanden werden. Man verstat die hitze wol an das fur, und 
die^chin an der sunne; aber got chan nit verstanden werden an die sele 
und die sel an got, als gar ain sind si. 

Die sel hat nit undeschaides von unserm herren Ihesu Christo, won 
das die sel hat ain groeber wesen, won sein wesen ist an der ewigen 
persone. Wann als vil si ir grobhait ablat, und moecht si es alzemal ab- 
iegen, so waer si alzemal dasselbe; und ailes was man mag sprcchen 
von unserm herren Ihesu Cristo, das moecht man och sprechen von 
der sele. 

Ain maister sprichet : Gotes minstes des sind vol aile créature, und 
sein groesse ist in ainige. Ich wil lîchsagen ainmaere : Ain mensch fra- 
get ainen guoten menschen was das mainde das in etwenn als wol ge- 
lust ze andacht und ze gebet, und ze ainem andern mal gelust es in 
nit. Do antwurt er im also : der hund der den hasen gesicht, und er in 
gesmeckt, und er uf den spor kumt, so lauffcter dem hasen sere nach; 
aber die andern sèchent disen lauffen, und lauffent och, und si ver- 
drdsset och schiere, und lassent ab. Also ist es umb ainen menschen 






SERMONS DE MAITRE ECKHART. ;i65 

der gesechen und gesmecket hatt gotes : der lat nit ab, er lauffct im al- 
went nach. Davon sprichet David in dem salter : Smeckent und sèchent 
wîe sûss got ist. Disen menschen verdrûsset nit; aber die andern ver- 
drûsset schier. Etliche laeute die lofiFent vor got, etiiche neben got , et- 
liche die volgent got nach. Die vor got lofiFent, das sint die, die irm aigen 
willen volgent, und wellent nach gotes willen nit leben; das ist alzemal 
boes. Die andern die gant neben got, die sprechent : herre, ich wil nit 
anders denn das du wilt; sint si aber siech, so begertint si das es gotes 
will waere das si gesunt waerint, und das mag bestan. Diedrytte laeute 
volgent got nach; war er wil, da volgent si im willeclich, und dièse 
laeute die sind volkomen. Davon sprichet sant lohannes in dem buoch 
der tougin : Si volgent dem lam nach, war es gat. Dièse laeut volgent got 
nach war er si laitet, in siechtagen oderin gesunthait, ze gelûck oder 
in ungelûck. Sand Peter gieng vor got; do sprach unser herr : Tiefel, 
gan hinter mich I 

Do sprach unser herre : Ich bin in dem vater und der vater in mir. 
Also ist got in der sele, und die sel ist in got. Nuo sprichet er : Wir 
suochen dein antlùt. Warhait und gueti ist ain claid gotes; got ist ûber 

> 

ailes das wir geworten muegent. Verstantnùsz suochet got und nimet in 
in der wurtzen da der sun us gat, und aile die gothait; aber der wille 
der bleibet.usse und haftet an der gueti, wann gueti ist ain claid gotes. 
Die obrosten engel nement got in seinem huse, e das er gecleidet werdc 
mit gueti oder mit dekainen dingen die man geworten mag. Darumb 
sprichet er : Wir suochent dein antliîtz, wann das antliitz gotes ist sein 
wesen. Das wir dis begreififen und williclich besitzen, des helf uns got. 
Amen. 



11. 

UfF der unschuldigen kindlin tag. 

Mein herre sand lohans sach ain lamb stan uf dem berg Syon, und 
het geschriben voran an seiner stirnen seines vater namen und seinen 
namen und het bey imstent vier und viertzig hundert tauscnd. Er spri- 
chet : Es wâren ailes junckfrawen; und sungen ain wunderlich gesanck 
den nieman gesingen moecht denn si, und volgeten dem lamp nach war 
es gienge. 



266 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

Die maister sprechent das got die creatur alsa geordnet hat das ie 
aine ist ob der andern, und das die obrosten die nidrosten regierentund 
die nidrosten die obrosten. Das wyse maister gesprochen hant mit be- 
schlosnen worten, das spràechen die andern ofiFenbar^ und spraechen das 
die gûidin keten ist die lauter bloss natur, die gehoecht ist in got, und 
der nit ensmacket das usser im ist, und die got begriflfet. Ain yeclichen 
rûret die andern, und die obrost hat iren fuosz gesetzt uf die nidrosten. 
Aile creatur rùrent got nit nach der geschaffenhait ; und das ges- 
chafifen ist, das muos gebrochen sein und das guot herus choemen : 
die schal muosz enzwairi, sol des guoten und des chernen herus choe- 
men. Es mainet ailes ain inwachsen, wann der engel-, usserhalb der 
bloszen natur, enwais nit me als dis holtz; ja der engel, an disz natur, 
hat nit me den ain mûgg hat an got. 

Er spricht : Uf dem berge. Wie sol disz geschechen das man zuo 
diser lauterchait choeme ? Si waren Junckfrawen, und waren obnan uf 
dem berge, und waren dem lamb getrûwe und allen creaturen entru- 
wet, und volgeten dem lamb war es gienge. Etlich laeute die volgent 
dem lamb nach als lang es in wol gat ; aber so es nit noch irem willen 
gat, so koerent si wider. Das mainet der sin nit, wan er sprichet : Sie 
volgeten dem lamb war es gieng. Bis du ain junckfraw und bist dem 
lamb getrûwend und allen creaturen entrûwet, so volgest du demlamp 
war es gat ; nit, so leiden koemet von deinen friinden oder von dir selb 
von chaîner beschorung, das du dennzerstoeret werdest. Er sprichet : 
Sie waren obnan. Was obnan ist, das leidet nit von dem das underem 
ist, es sey denn das etwas ob im sey das hoecher sey denn es ist. Ain 
ungloebiger maister sprichet : Dieweil der mensch hoche ist und ent- 
rûwet allen creaturen und got getrûwend ist, der enleidet nit und 
soelti der liden, gotes ère wûrd getrofifen. Si waren uf dem berg Syon. 
Syon sprichet als vil als schowen ; lerusalem sprichet als vil als fride. 
Als ich nuo nûwelichen sprach zuo dem garten : Die zway zwingent 
got; und hast du die an dir, so muosz er in dir geboren werden. la wil 
ich eu sagen ain halbes maere : Unser herre gieng ainest under ainer 
grosser schar. Da cham ain fraw und sprach : Moecht ich berûren die 
vasen von seinem claide, ich w^ûrd gesunt. Do sprach unser herre : Ich 
bin. gerûret. Got segen, sprach sant Peter, wie sprichest du, herre, du 
seiest gerûret? ain grossi mengi gat umb dich und tringet dich. 

Ain maister sprichet das wir leben von dem tode. Sol ich ain hon es- 
sen oder ain rind, es muos vor tod sein. Man sol uf sich nemen liden 
und sol dem lamb nachgan in laide als in lieb. Die apostel nament uf 



/ 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 267 

sich glich laid und liep; darumb was es in ailes sûsz das si littcn ; in 
was als liep der tod'als das leben. Ain haidenscher maister glichet die 
creaturen got. Die geschrift sprichet : wir sûllen got gleich werden. 
Glich, das ist boesz und trùgenliche \ gleich ich mich ainem menschen 
und vinde ich ainen menschen der mir glicb ist, der mensch der gebae- 
ret als ob er ich sey, und er enist es ist. Die geschrift sprichet : Wir sûl- 
len got gleich seiju-Nuo sprichet ain haidenischer maister der mit natûr- 
lichen dingen darzuo chaem : Got mag als wenig glaich leiden als we- 
nig er nit geleiden mag das er got nit sey. Glichnûss ist das nit an gat, 
es ist ain sin in der ewichait; mer, glichait das ist ain. Waer ich ain, 
so waer ich nit geleich : glichait , das enist nit froemdes inné der aini- 
chait; es geit mir ain sin in der ewichait, nit gleich sin. 

Er sprichet : Si hetten iren namen und ires vaters namen geschriben 
an iren stirnen. Was ist unser name ? was ist unsers vaters name ?.Un- 
ser nam ist das wir sdllen sein geborn, und des vaters nam ist geborn 
da die gothait us glimmet usser der ersten lauterchait, als ich sprach 
zuo dem gartcn. Philippus sprach : Herre, zaige uns den vater so ge- 
nueget uns. Es mainet zuo dem ersten das wir sûllen vater sin, wann 
des vaters name ist geboren , er gebirt in mich sin glich. Sich ich ain ^ 
speise, und ist si mir gleich, so komet ain mynne daraus; oder sich ich 
ainen menschen der mir glich ist, so kumt ain mynne daraus. Also ist 
es ; derhimlisch vater der gebirt in mir sin gleich, und von der gleichait 
so chumet us ain mynne, das ist der hailig gaist, der der vater ist; der 
gebirt das chind natûrlichen. Der das chind hoebet aus der tauflfi, der 
enist nit sein vater. Boecius sprichet : Got ist ain guote stillestend, der 
aile ding beweget; das got staet ist, das machet aile dinge lauffent. Et- 
was ist so lûstlich, das bewegt und iagt und machet aile ding zelauffen, 
das si choemen wider dannen si geflossen sind, und bleibet es unbe- 
weglich in im selber, und ie me denne ainyeclich ding edler ist, ie stae- 
telichen es laufifet. Der apgrund iagetsy. Aile wyshait und gueti und 
warhait leit et was zuo; ain enleit nit zuo denn den grund disz wesens. 

Nuo sprichter : In ir munde ist chain lûgi, funden. Dieweil ich crea- 
tur han und dieweil mich creatur hant, so ist es lûgi und des enist in 
ir mund nit funden. Es ist ain zaichen aines guoten menschen, das er 
lobt guote laeute : lobet mich ain guoter mensch so bin ich warlich 
gelobet; lobet mich aber ain boeser, so bin ich warlich geschant. 
Schiltet mich aber ain boeser mensch, sp bin ich warlich gelobt. 
Was des hertze vol ist, davon redet der mund. Das ist alwegeh ains 
guoten menschen zaichen, das er gern von got rede; wan mit wa die 



268 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

• 

laeut umbgand^ davon redent si gern. Die mitden handwercken umb 
gand^ die redent gern von den handwercken; die mit predigen umb- 
gand_, die redent gern von predigen. Ain guot mensch redet nit gern 
wann von got. 

Ain chraft ist in der sele von der ich och me gesprochen han, und were 
die sele aile also, so waer si ungeschaffen und unschœpflich. Nuo enist 
des nit an dem andern taile ; so hat si ain zaosechen und ain zuohangen 
zuo der zeit^ und da riiret si geschaffenhait, und ist geschaffen vernùnf- 
tichait. Diser chraft enist nit ferre noch usser; das enunt (?) des mères ist 
ûber tausent meil, das ist ir als aigenlich kuntundgegenwirtig, als dise 
stat da ich inné stan. Dise chraft ist ain iunckfraw^ und volgetdem lamp 
nach war es gat. Dise chraft die nûst got blosz zemal in seinem istigen 
wesen ; si ist ain in der ainichait ^ nit gleich mit der gleichait. Das uns 
das widerfar^ des helf uns got. Amen. 



12. 

An der vij brueder tag. 

Mater tua et fratres tut foras stant. Nim war^ dein muoter und 
dein brueder stent da usseii und warten dein. 

Lobent, chinder, den herren der da machet die unberhaften wonende 
in dem hus gotes froelich, und ain muoter der chinde. Der name des 
herren si gebenedict von disem nuo untz in die ewichait I 

In disen worten sind wir getroestet zwaier dinge. Das erstedaser uns 
gelobet das wir gotes muoter sùUn werden. Das andre das wir gotes 
brueder sùUen werden. 

Nuo mercken das erste wort. Nim war, das trait vier dinge in ime. 
Das erste ist, das man das wort underprichet, und bedaeutet das es ain 
wunder ist das wir gotes brueder und muoter werden. Das ander, das 
dis wort unwandelbaer sol sein der da gotes mudler und bruoder wil 
werden. Das dritte ist, das dis wort (nim war ailes das es bezaichnet mit 
den worten! ) und maint das der mensche, der gotes muoter und bruo- 
der wil werden, das aile sein gedancke und sein girdesol gerichtet wer- 
den uf das wort das des ewigen vaters sun ist* Das vierde ist das disz 
woertlin : nim war, ist ain zuowort oder ain mitwort und maint das 
der mensche nit enmaine in allen seinen wercken denn das ewig wort. 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 26g 

Und sùUent gotes muoter und seine briîder werden, dasda ist ain wun- 
der; durumb sprichet chùnig David : Got der wùrket wunderliche 
ding in seinen hailigen} und sprichet ain maister das der engel sey in 
im selber ain gaist und ain wunder, aber in ordenunge ze got und zuo 
gote so ist er ain leichnam, und darumb ist es ain wunder das wir des 
muoter und brueder sûllen werden. Und davon stet geschriben in dem 
mynne buoch^ das sich die engel des wundern das die sele sei in dem 
leibe in der wuestunge ais ain ruoten des roches^ und hat sich genaiget 
auf iren lieben. Si sprechent : wir went das die sele gotes muoter und sein 
bruoder werde, das ist ain wunder, man enmag es nit gesprechen; es 
enhat nit namen, es trittet enoben zeit und enoben stat, wann es ain 
wunder ist; davon mag man es nit gesprechen. Darumb sprichet sanc- 
tus Johannes von dem wunder der clarhait des ewigen wortes : Wir 
hant gesechen seine clarhait als aines aingebornen von dem va ter. Nuo 
sprichet sanctus Crisostomus : Wann es ain wunder was und unmaes- 
sig was, darumb chunde er es nit gesprochen. Rechte sprichet er als ai- 
ner der aines chùniges herschaft hat gesechen und ist der als unzalich 
vil, der den fragti und spraeche : Was ist des chùniges herschaft ? und 
der antwurte und spraeche : Recht als eines chùniges. 

Nuo wer ist dise die uf get von der wuestunge als ain ruote des ro- 
ches ? und maint : wann als die ruote ist spitzîg obnan des roches, und 
dringet imer mère durch den luft, untz si als ungesichtlich wirt als der 
luft, und also gaistlich nimet man es, das der mensche der gotes muo- 
ter werden wil, das dar gar gaistlich sol sein und erhaben ùber aile ge- 
schafne ding und hat sich genaigat uf iren lieben herren. Was hais ist 
das get obnan us, als der wein uf wasser satze, der wein, wann der hais 
ser nature ist, darumb get sein chraft obnan us in das wasser, und wirt 
das wasser wein; und davon gat ain hitze, und was us im gat, das gat 
obnan us. Darumb hat si sich obnan genaiget , was usser gote gange, 
das das in sy gange, und engnueget ir nit, sy wil da baiten untz es ir von 
gnaden werde, herus si ensenke sich in den grund und schepfe selber in 
dem beginne aller goetlicher wercke. 

Nuo sprich ich : Es ist ain wunder das wir gotes muoter und seine 
brueder sùUen werden, wann wir sein us ainem bilde getreten, und sûl- 
len ainander bei der hand nemen und gelich wider intreten und wider 
ingebildet werden. Nuo sprich ich : SùUen wir gotes muoter werden, 



und och das ewig wort gebern als es der vater gebirt, so muos ich im 
verainet sein. Also sprich ich : Sol ich dasselbe wort sprechen das got 
sprichet, so muos ich im verainet sein. Nuo sprich ich : Ist got vater^ 



270 SERIIONS DE MAITRE ECKHART. 

ia so ist er och muoter; und si ist also sere verainet das si nit anders 
ist denn got. 

Sy stant da usse. Das mainet zway dine. Das erst^ das die sele nimer 
sol gote so sere verainet werden^ si sùlle duncken das si noch ussen 
ste. Das ander^ das diesele^ die gotes muoter werden wil^ sol ussen sein 
und von allen dingen geschaiden sein. Und wartent dein. Das maint 
das die sele die gotes muoter wil sein und werden wil^ sol sein selbes und 
aller dinge vergessen. Unser frawe, e si gotes muoter ward in der 
menschait^ do ward si e gotes muoter in der gothait, und von "der geburt 
das si in gebar in der gotbait so widerbildete sich die geburt gotes in ir 
das er menscblicb von ir geborn ward. 

Mein oberste chraft ist darzuo geordnet das si got begreiffet und sich 
in in giisset und sich mit im verainet. David spricht ain schoene wort : 
Mein herre sprach zuo meinem herren : ich han dich bute geborn ^ in 
dem widerschein der hailgen drivaltikait. Der vater gebirt seinen sun 
ane underlas in aile ding. Der vater sprichet zuo seinem sun : Ich han 
dich geborn in dem aller nidrosten meiner gothait ; und gebirt sich ane 
underlas in dem nidrosten der sele. Das ist gotes nature^ das er sich ane 
underlas in die sele geber ; das ist der sele nature^ das si enoben zeit und 
enoben stat ist an irem hoechsten. Ir nature^ si geruowet nimer si en- 
werkte sich in das hoechste da sich der vater selbe inné gebirt. Der va* 
ter gebirt seinen sun natdrlichen in die sele^ und sein geberen ist sein 
sprechen. Der vater sprichet zuo dem sun : Ich han dich geboren und 
ich gebùte dir das du dich geberst in lacob und ruowest in Sydn. Was 
ist lacob? ain seie die aile ding unterir fusse getreten hat^ und in dem 
menschen ufstat^ ain baisse brinnendii begerung. Da wirt der sun ge- 
boren als in dem himlischen vater^ also die vernunft got begreiffet an 
seinem blossen wesene. Das^ das got getan hat^ das tut die vernunft mit 
gote. Got hat enkaine hindernûsse seines flusses; des gûsset er sich al- 
zemale in seinen ainbornen sun^ und der ainborn sun liecht in uns. Das 
disz an uns volbracht werde, des helf uns die wesende warhait. Amen. 



18« 

Als Maria ûber daz birg gieng. 

Maria stuond uf und gieng snelle in daz gebirge. Die maister der 
hailigen geschrift sprechend daz an dem usilusse der créature us dem 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 27 1 

ersten ursprungen sei en cirkeliches widerboegen des endes uf den be- 
gin, wann als das usfliessen der personen usser gote ist ain formlich 
bilde des ursprunges der creaturen, also ist es och ein vorspiel der wi- 
derfliessenden creatur in got, als Augustinus sprichet. Die geschiht 
wenne das wort gotes sich personliche gùsset in die sele mit dem hai- 
iigen gaiste, und er es uns us dem runse der ersten gabe der sele 
schenketj davon die sele geraisset wird nach ze volgende mit den gaben 
an den personen, da die sele gaistiichen ufgetragcn wirt ze des ersten 
wesendes bloshait anblike, wider der glorien glantze. Da zuo fiirdert 
der gnaden liecht, das die sele pur machet von froemder formen und 
gleichnisse. Dise zuogabe, dise da uf tragent die sele nach den per- 
sonen, das ist bechantnds goetlicher wishait, darinne das ewige wort 
des vaters entgossen ist } darvon wirt es goetlichen smakende in die 
sele. Die ander gabe fliisset von der ersten nach des hailigen gaistes art 
den das wort von im entgûsset, und heiset mynne des gaistes. Mit disen 
gaben wirt geformet die vernunft der sele und och der wille. Wille 
swinget in die froemden forme des frigen wesendes gotes; so ist aile 
die sele vollenfdrt dazuo si got geschaffen hat, in ze bekennende und 
ze mynnende und ze versmaechende die welt und undertreten. Davon 
sprichet sanctus Paulus: Unser wandlung sol sein in dem himele, nit 
in der welte. Das maint och Augustinus da er sprichet : Wenne wir 
ewig ding bechennen und mynnen, so sein wir gesatzet us der welte; 
und davon sprichet das ewangelium das Maria stuond uf. Maria be- 
zaichent aine erlaeuchtende sele an bekantnisz, die von gotes person- 
licher inwonunge swanger worden ist. Dise sele stat mit gerunge uf- 
gerichtet ze aim widerwuorfe gegen dem hochgelobten guote gotes ; si 
stat geheftet in dem mitelpuncten, libertenet aller wesende. Das ist in 
dem Ûberswanke goetlicher volkoemenhait, wann die sele sprichet in 
dem buoche der weishait das ir wonunge sei in der fùUende der hail- 
gen, das ist in dem ursprunge ailes guotes. 

Darnach volget das ander stûke, das Maria stuond uf. Bei disem 
uftragende ist uns begriffen ain freihait von allen dingen, die mit crea- 
tùrlichen bilden, gotes unglichait, in die sele getragen werdent, bis das 
die sele sich entschiitet von allem anvalle leiplicher bilde, und darzuo 
dber des leibes chrefte sich ufgerichtet an das lauter gensterlin der sele, 
ze erbietende sich in lauterm liechte der vernùnftichait, gotes gegenwûr- 
tichait. Dis main^t unser herre da er uns manet das wir uns unser sel- 
bes verzeichen, ob wir im volgen wellen, da er uns nit allaine haisset 
verzeichen toetliche und froemde créature, sunder er haisset uns das 



272 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

wir unser selbes verzeichen und das wir uns ûber uns selber tragent in 
goetlich wesen^ das sich uns noch mer erbietende ist denn wir an uns 
selber sein. Und în der bioshait^ als er stat in im selber^ so stat er och 
in uns. Doch so entreit er nit us sich selber. so er sich vernùnfticlichen 
gûsset in micji durch den umbevang seines wesendes ûber aile gaiste^ 
als das buoch saget des weishait. 

Maria^ das ist ain erlaeuchte sele, die stet uf wenne si got swinget us 
ir selber in sich. Wer des bevindet, der widersaget der weite falsch 
troste. 

Nuo merkent das wort das Maria mit ainer gaeche gieng in das ge- 
birge. Nuo sond wir merken welches das gebirge sei in das Maria gieng. 
Das ist die Aibersubstancieliche hoehi der goetlichen maiestaet^ die aile 
créature ist ùberswenckende^ wann uns der vorhangder vinsterniszvor 
den augen hanget; doch begert die sele in der mynne buoch dise hoehi 
ze schowende und sprichet : Herre^ zûchemich nach dir; wann ane sein 
hantgelaite muegen wirdarnitgeraichen. Nuo sprichet das ewangelium 
das Maria mit ainer gaeche gieng in das gebirge. Do verstan ich der 
goetlichen personen drivaltichait die in eines wesendes einikait stant, 
doch mit personlîchem underschaide, das ist vater und vaterlichait^ sun 
und gaist. Nuo merkend die hoehi des gebirges. Augustinus sprichet 
das der vater sei ain ursprung al der gothait^ des sunes und des gaistes^ 
beide personliche und wesliche. So saget Dionysius das in dem vater si 
ein usflutende oder ain river schenkende die gothait nach runse der na- 
ture in dem worte.des sunes, und nach flusse der miltekait des willen 
in dem gaiste. Nuo merkent wie dem sei ze dem usflusse des wortes us- 
ser des vaters hertzen und vernunft : muos das sein das got mit liechte 
seines bekantnisse uf sich selber blicket an ainer widerboegunge uf 
goetlich wesen, so enmoechte das wort enpfangen und nit gezogen, da- 
von nit got gesin, sunder es were ain creatur und das were falsch. Ze 
dem andern mal, von dem widerwurfe goetliches istes oder wesunge, so 
muos die vernunft des vaters sich bilden oder sprechen in ainer nach- 
folgunge einer natùrlichen gleichait, wanne one das so enwere das wort 
nit ain sun} wann aber in diser geburd des wortes die vernunft des va- 
ters und der widerblick des widerwurfes (das ist got, nicht substancie) 
und das usgrûnende wort, dièse dreye sind ain an dem wesende umb 
das wir heten ainen underschaid an den personen, so sprichet lohannes : 
Das wort was in dem beginne bei gote; und da brûfent wir des under- 
schaides zaichen. Zem dritten maie, muos das widerboegen und das 
widerbliken gotes uf sich selber in ainer ewigen stete uf das hoechste 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 2jî 

gespannen gegenwûrtige werke und uebunge, davondiegeburt ewig ist; 
wann, und liesse got die vernunft an aingeistiiche muoskait (ob ich das 
von im gesprechen toerste) von disem widerbliken ain stunde, so ver- 
gienge aller der drivaltikait underschaid, und bleibe nit me denne ain 
blos got an underschaid^ als die luden und haiden an got glaubent^ 
die der personen usflusses laugnent. Von disem dritten stûcke ist das 
wort des vaters ewicliche in dem ursprunge seiner geburt^ und in dem 
iste der geburt^^und in dem ende der geburt; davon ist er imer enpfan- 
gen^ und ist geborn, und wirt geborn. Der nement ain bilde in der lùch- 
tunge der luft : da ist ursprung der clarhait und* des tages wesenhait, 
und des endes volkomenhait allein. Das ist das dritte stûcke. 

Darnach mercke wie wir den hailigen gaist vinden in disem gebirge. 
Das secht und merkent also. Die substancie der vernunft ist ain bekant- 
nisse; die muos och haben neigunge nach den formen die in der ver- 
nunft enpfangèn sind in ir ende. Dise neigunge das ist wille. Nuo mer- 
kent den vorwurf der mynne nicht nach dem gleichnisse der formen 
der nature, als der widerwurf der vernunft blenchet in dem liecht der 
bekantnisse; und wenne dis wort flûssetus dem usblike des vaters nach 
der formen der nature mit personlichem underschaide, so haisset sein 
entgiessung von dem vater ain geburt. Wann aber dise weise an dem 
usrunse des willen und der mynne nit enist, davon die persone, die 
nach der mynne fluote entgossen ist von des vaters und des usgedrukes 
bilde in ewigem abgrunde, enmag weder sun heissen noch geborti. Da- 
von gibet Paulus unserm gaiste airi inwendig und zuo tribende ma- 
nunge und sprichet : Wer vom gaiste gote gotes getriben ist, der ist go- 
tes sun, ob er dem triben williclichen volget. Nuohan ich mitchurtzen 
worten usgesprochen die ewigen gebirges hoehi und seinen ursprung. 

Nuo sond wir och mercken wie die sele her zuo keklimmen muege 
Das ist der berg uf dem Moyses mit gote wonte in der vinsternisse des 
unbegriffenliches glantzes der goetlichen clarhait. Da sprach er im zuo 
als ain frûnd redet mit seinem frûnde, und wonte mit ime viertzig tage 
von antliîtze ze antlutze ane leipliche speise. Nuo sond ir wissen, guoten 
kind, wenne die sele gaistlich in dis gebirge gat, das ist so si mit einer 
vergessenen sinechait sich ufgetreit in die hohen obersten chreften der 
sele, in den si vindet ainen widerglantz des ûberweslichen liechtes. 
Der berg ist ain usgedrucket bild der heiligen drivaltichait, beide wes- 
liche und personliche. Hie von sprichet die alte geschrift : Die sunne 
warf ir licht in das verguldete schilt und davon widerschinen die berge. 
Dise sunne ist das liecht der substancie des goetlichen wesendes, das 

18 



274 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

• 

sprichet : sein liecht glentzet us dem vater in die guldene schilte der 
goetlichen clarhait^ das ist in dem sun und in dem haiiigen gaist; und 
davon widerschinen die berg_, das sind die hohen selen an dem bilde 
der haiiigen drivaltikait. Davon sprichet Augustinus das an dem obros- 
ten taile der sele das da mens oder gemuet haisset, da hat gôt gesche- 
pfet mit der sele wesende eine chraft die die maister baissent ain schlos 
oder ain schrein gaistlicher formen und formlicher bilde. Dise chraft 
bildet den vater der sele durch sein usfliessende gothait, von der er ent- 
gdsset allen den hort goetliches wesendes in sein wort und in den gaist, 
doch mit personlichem underschaide^ als das gehûgnisse den chreften 
der sele us gûsset den schatz der bilde. So die sele in der kraft schowet 
der ussersten creaturen bilde^ ioch aines engels undioch irs selbes^ noch 
denne ist das bilde des vaters nit lauter usgedrucket in der sele. So 
aber die wesliche vernunft ingot us der sele, so vindet si got mit we- 
sunge ligende gegenwurtig in der chraft beslossen *. 



14. 

An sant Jacobus tag. 

Es ist geschriben in dem ev^angelio das Maria J^cob und Johannes 
muoter bat Cristum und saite : Sprich das, das die meine zwen siine 
ainer sitze zuo der rechten hand und einer zuo der lincken. Cristus ant- 
wurt und sprach : Ir enwissent was ir bittend, ze sitzende ze miner 
rechten und ze miner lincken hand ; es ist mein nit lich ze gebenne; es 
ist des dem es mein vater bereitet hat. Nuo sprichet er : Es ist mein nit 
dch ze gebenne. Das ist zway weis ze verstan. Des ersten nach mensch- 
licher natur und istalso das Cristus nach menschlicher natur ni hatze 
gebenne das reich gotes, noch danne das die sel Christi so nahe der got- 
hait ist das aile gaist in dem ew^igen leben darzuo nit langen muegen 
das die sel Ihesu Cristi begriffen hat von der gothait, noch dann ist es 
ir nit ze gebenne nach geschafifenhait. Das ander ist das er sprach : Es 
ist mein nit lich ze gebenne, urid dis ist ze verstan nach goetlicher nature 
das er sait : Es ist mein nit ûch ze gebene. Es ist wunderlich das er sait : 

*■ Comparer la fin de ce sermon avecle commencement -du sermon 99 chez Pfeiffer 
(o. c, 318, 4 ss.). 



SERMON^ DE MAITRE ECKHART. 276 

und doch nit mein ùch ze gebenne; mein und nit mein ist sere wunder- 
lich ; als an ainer andern stat in dem ewangelio^ do sprach er och : Mein 
1er ist mein nit. Mein und nit mein das ist sere wunderlich^ und es ist 
war. Es tnainet : es ist mein nit ùch ze gebenne; es ist des dem es mein 
vater beraitet hat; awer es ist mein nit ùch ze gebenne, mer, wend ir es 
nemen, so mussent ir es nemen in dem ursprung da ich es nime. Es 
ist wol mein, wann ich han es von dem vater; awer es ist nit mein 
ùch ze geben ; mer, nement es da ich es nime, das ist in demselben ur- 
sprung da ich es nime, in dem grund da ich und der vater ain weslich 
art sind in dem usflusz da ich ewiclich von dem vater flùsse. Da mus- 
sent irs nemen, und darumb, wenne das der vater ùr vater wird als er 
mein vater ist, so mag ich ùch es nit geben noch enhan es nit ùch ze 
gebenne, ir nement es da ich es selber nime, in dem grund da der vater 
reich ist, das ist in seiner ursprînglichait. Und sol si das reich da ne- 
men, so muosz si derselb sun sin, der ewiclich ain sun des goetlichen 
vaters gewesen ist, won anders so ist das reich nit ze nemenne wann in 
dem grunt da der vater ain natùrlich ursprung ist des sunes, und des 
enmag nieman wann der sun des vaters nach der ainichait. Und dar- 
umb, soit du es nemen, so muost du derselb sun sin des vaters. Dar- 
umb spricht Cristus : Es ist mein, wann ich han es von dem vater; 
mer, es ist mein nit ùch ze geben; darumb da mussent ir es nemen da 
ich es nime, das ist usz dem ursprung usz dem ich ewiclich geflossen 
bin. Des enmùgent ir nit tuon, ir sigint denn der sun ewiclich us dem 
ursprung fliessend ist, in dem ir ùr saelichait nement sind. Das wir her- 
zuo komint, des helf uns got. Amen. 



Das ist von fùnf armueten. 

Cristus der sprichet : Selig sind die armen des gaistes, das himelreich 
ist iu 

Es sind fùnf hande armuet. 

Das erst ist ain tùfeliche armuot. Das sind die nit enhant und gern me 
hettent, es sey uswendig oder inwendig ; das ist ir belle. 

Das ander haisset ain gùldin armuot. Das sind aile die da sitzent in 
eren und in guote und gant doch ledige u^ und in, aiso, wenn si us 



276 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

sint^ waer das es ailes satnpt verbrunne wassi gelaisten muegen, das si 
dennocht unbewegt beliben. Dise iaeute habent himelreich von not und 
si muegen nit minder haben denn himelrich. 

Die dritte baissent willige armuot. Das sind ail die mit willen arm 
sindj die da hant gegeben frûnde und mag, guot und ère, leib und sele. 
Die dis zemal gegeben hand von rechtem freien willen, dise sûUen be- 
sitzen an dem iungsten tag das urtaîl mit den zwelfboten. Dise bechen- 
nent sich das si gelassen hand, und wegent es gar gros ; darumb gend 
si urtail, wann si bechennent das es besser ist das si gelassen hand, 
denn die da besitzent. 

Die fierden haissent gaistlich armen. Die habent nit aliain gegeben 
frùnden und mage, ère, leib, sele und guot, me, si sind zemal ledig 
aller guoter wercke; si haitent weder boesz noch guotes, wann das ewig 
wort das wurcket die werck; wann si sind an underlasz das werck lei- 
dent; wann in dem ewigen worte ist weder boes noch guotes: Darumb 
sind si berait das wercke ze leiden und sind doch ledig. Die habent 
mit dem urtail nit ze schaffen, wann si sind ir selbes ledige und aller 
ding. 

Die fûnften sind goetlich armen. Die sind nit aliain ir selbes ledige, 
me, si sind och gotes ledige und sind sein als recht ledige, das er chain 
stat vindet in in da er wûrcken muege. Und fûnde er ain stat darin er 
woerchti, so waer die stat ain und er ain anders. Die menschen habent 
chain stat, und si sind zemal ledig und blos aller zuofallender forme. 
Hie sind aile menschen ain mensch und derselb mensch ist Cristus. 
Hievon sprichet ain maister das das ertrich disz menschen nie ledige 
wart noch nimer sol ledige werden, wann der mensch ist ain enthalt 
himelriches und ertriches. Waer der mensch nit, so waeren si och baidù 
nit. 



16. 



O du susse nature des ungebornen liechtes, rainig meinen gaist und 
claer mein verstantnisse, das ich von dir wissen mueg ! Cristus sprach : 
Mein vater hat mich gesant den armen guote botschaft ze tuone. Bi- 
schof Albrecht sprichet : Got ist in allen dingen, also daz die tugende 
got in ir beslossen hat; und die weishait die ist in got, also das got die 
weishait in im beslossen hat. Sanctus Johannes sprichet : Wir wissen 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 277 

daswir mynnen; das wissi wir dabei, das wir mynnen sunder mitel. 
Der vater ist unsmitseîm hertzen, alseruns gewesen istmitseîmsune. 
Sanctus Augustinus sprichet : Herre I ich mag dich nit gemynnen; mer, 
kuom in mich und mynne dich selber in mir. Sanctus Paulus sprichet: 
Wir sùlleri von uns legen das bilde unsrer nature und sûUen an uns 
nemen ain goetlich bilde. Sanctus Augustinus sprichet : Lege von dir 
das wesen deiner nature, so sol infliessen und offenbar werden das we- 
sen goetlicher nature. Sanctus Augustinus sprichet : Die da suochen 
und vîndent, die envindent nit; wer da suochet und nit envindet, der 
ist allein der da vindet. Sanctus Paulus sprichet : Ailes das ich was, daz 
enwas ich nit ; me, es was got in mir. Doch sprichet Paulus : Wir sint 
boten oder chnecht des gaistes. Sanctus Augustinus sprichet : Ich der 
ich ie was in gote und immer me sein sol, mir waere lieber das ich nie 
Avorden were noch nimer werden solte, e denne wir daz minst wort er- 
grùnden moechtin das man von gote sprechen mag. Sant Bernhart 
sprichet : Wir sùln gote volgen da er uns laitet; wellen wir it hoeheres 
denne wir han, so verlieren wir; und das wir gerne hetten, das enwirt 
uns nit. Sant lôhannes baptiste ward gefraget von seinen iungern : 
Wann, her, gangen wir und sechen Ihesum? Do sprach er : Warzuo 
solte ich das flaischlich sechen das ich gaistlich siche? Sant lohannes 
swangelista sprichet: Das liecht ist von dem liechte, und got von gote; 
in der substancie ward der sun geborn von dem vater. Die weîshait 
sprichet in irm buoche : E das himel underde gemachet ward, do was 
Ich usgegangen von dem allerhoechsten in einer ewigen geburt. Och 
sprichet die weisheit : Ich han ufgetane das ù ain liecht geborn ist in 
dem himel, das sol dch nit erleschen. 

Es sprechent die maister von den innern sinneiî, die sint zwayerlay : 
die obrosten und die nidrosten. Die nidrosten sind zwischen den obro- 
sten und den usren sinnen, und sind den ussern so nach, so das or it 
gehoeret oder das auge icht gesichet, zehant nimet es die begerung, das 
es lûstlich ist inné; da ist die beschowerin, und besichet es mit fdrsich- 
tichait. Ist es denne geordnet, so gibet si es den obrosten chreften; die 
nement es und tragen es uf der obrosten chraft sunder gelichniîsse, 
wann si nit enpfachet forme, noch bilde und haisset sinteresis, und ist 
ailes ain mit der sele nature, und ist ain fùnkli goetlicher nature; si mag 
nit erleiden was nit guot ist; si wil sin sunder allen flecken in volko- 
mender lauterkait, und zemal erhaben sein von zeitlichait, und wil wo- 
nen in unwandelberer staetichait geleich der ewichait. Was herin cho- 
men sol, das muos zem ersten geschaidén sein von manigveltichait in 



278 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

ainveltichait, das aile diç chrefte der sele darinne gesamnot sint usser- 
lich und innerlich. Was da chumet în die obrosten chraft^ daz wirt ako 
getragen von ainer chraft zuo der andern^ und dis werck haltet sich 
nach der ewichait; es ist so schnelle geschechen aïs ob es gescheche suur 
der zit, 

Ain haiden sprichet : Das herz ist lauter^ das nichtes nit angeliden 
mag da von es der welt gefellet. Ain hailig sprichet : Die creaturen die 
uns got gegeben hat ze ainer bantlaitung in got ze wisende^ die han 
wir uns selber ze ainer musvallen gemachet und sint in ir beliben^ uf 
dem wege der uns ze herberg bringen soit... Ain subtiler haiden spri- 
chet : Was wir verstan von der ersten sach^ das sint wir me selber 
denne es die erste sache sige ; wann si ist ûber ailes verstan. Gregorius 
und Origines sprechent : Der mensch verzichet sich seines selbes^ der 
von seiner stolzhait sich cheret in gantze demuetichait, und von 
gittichait sich cheret in verschmechnùsse irdischer àinge^ und usser 
seinem aigem willen sich cheret und gotes willen fiirderlicher suochet 
denn sein aigne saelichait^ und doch nit uf dem ze belibene ; wenne aber 
man in staetichait der ainichait (kumen wil?)^ so sol dâs ailes abe^ und 
allain wùrcken umb das man wùrck und umb kainen warumb. Es spri- 
chet ain haidenscher maister: Was du wùrckest und was du tuost^ zû- 
chet es dich von stolzhait und von manigvaltichait in demuetikait und 
in ainichait^ so ist es ane zweivel guot. Boecius sprichet : Wilt du die 
warhait lauterlich bevinden^ so leg abe froede und forcht^ zuoversicht 
und hoffnung und peine und aile aigenschaft ; es ist ailes mitel. Es spri- 
chet ain haiden : Leg abe ailes dis und das^ hie und nuo^ und hait dich 
nach dem das du selber bist nach innerkait. 

Der ist getrieben us seinem vaterhaim^ der sich nit regniert und rich- 
tet nach dem gerechten gemuet das in innekait beslossen ist. Amen. 



17* 



Liebe chind^ ir sond wissen das ware gaistlich leben leit an rechter 
bloshait sein selbes und aller dinge^ das der mens2h im selber nit ensuo- 
che, noch beger^ noch hab^ noch well^ wann das er sich selbst lasse der 
ewigen ordenung die allen dingen erlich gewiset und geoffenbaret ist , 
der es recht erchanti ; was aber nieman erchennen mag, er sey denn von 



SERMONS DE MAITRE ECKHART. 279 

innen geainiget und von unserm leben in der erberen ordnung die von 
unserm herren Ihesu Cristo volkomenlich volbracht ist. 

Die da inné lebent^ die chôment in recht ainîchait; wann^ wer die 
warhait verstan sol^ der miios in der ainichait verstan^ und das er in der 
ainchait sei ; wann wer von selbes gaist ùt wissen wil^ der mag von go- 
tes geist niît wissen^ noch enpfachen. Wann wenn das ist das er waisz 
und bechennet^ so enist er nit blosz; wann das hoechste wissen und 
bechennen ist das man wisse und bechenne in unwissent und in unbe- 
chennent. Wann wer von im selber lit wissen wil^ der mag von gotniit 
wissen. Und wer wil das im got sy^ das ist im ain hinderniîsz^ wann 
ain hailig spricht : Wer wil das im got sey^ der wirt hochfertig von in- 
r*an ; wann der sele der recht ist, ie me ir got ist , ie minder es ir ist; 
wann got ist im selben aile dinge. Der recht demuetig gaist wirt clain 
in im selber davon das im der weg der warhait gewiset wirt. Hie leit 
ware gaistlich diemuet inné; wann die sele niedert groesser diemuet vin- 
det denn an unserm herren Ihesu Cristo, der da selber sprichet : Ich 
bin von mir selber nit. 



18. 

Do unser herr Ihesus Cristus das craeutz wolte tragen zuo der mar- 
ter, do redt er zuo seiner muoter frùntliche und mynneclichiî wort. 
Dise wort sond wir verstan als got redet in die edeln sele, des n^an nit 
geworten mag. Die maister sprechent : Das man nit geworten chan , 
das ist das aller lauterste. Cristus offenbart seiner muoter ail sein haim- 
lichait, das si chaînes trostes bedorfte, wann si was gestercket mit der 
warhait. 

Die warhait hat vier tugend an ir. Die erste ist das si sich nit darf 
verhelen. Die ander das si sich nit darf bergen. Die drytt das si sich nit 
darf entschuldigen. Die vierde das si starck ist an ir selber. Dis ist uns 
bewaert mit allen den friinden unsers herren. Die warhait in ir selber 
chan nieman liberwinden. Hierumb sol man warhait mynnen, wann 
ir nit gleich ist denn got allain. Got lobet warhait in ir selber, und of- 
fenbart si vor allen laeuten. Das ist uns bewaert mit Cristo und mit al- 
len seinen gemynten friinden, die sind ail tod durch die warhait. Woel- 
tend si der warhait han geswigen und sich der créature han underwun- 
den und nidergeneiget, so het man in des lebens wolgùnnen. Darumb 



/ 



280 SERMONS DE MAITRE ECKHART. 

so clagend ail die friint unsers herren^ die da sind in der ewichait^ und 
die^ die noch hie sind in der zeit^ das der so vil ist die der warhait sche- 
ment^ und aber der so recht wenig ist die der warhait lebend. Und das 
clagen si der ewigen warhait die got selber ist. 

Die laeute die da lebend in der warhait^ die habent ain angezogen 
antlùtz und ain gedultig leidung und ain durchnaechtig wandlung. Es 
sind etliche laeute die waenent die laeute betriegen^ und sind si die be- 
trognen. Der laeute sond ir nit mynne han; nement ir achte^ si bewei- 
sent dicke das si sind und sunderlich da si vellent uf zergencklichû 
ding der zeitlicher begirde, der nement si me an sich denn der warhait 
gezeme. Ich wais wol das wir nit me haben denn ainen got; des haben 
och wir nit me denn ainen gaist^ das ist der gaist der warhait. Der gaist 
der warhait der stat alwege in der warhait. So er ie me leidet durch die 
warhaitj so er ie me begert ze leiden. Moecht er ailes das geleiden das 
Cristus und ail sein gemynnte frùnde ie gelitent^ die da sind im himel 
und uf erde : das woelt er ailes leiden an ailes warumbe^ und ist aller 
derselben laeute mynne gerichtet und geordnet in der gerechtechait des 
gaistes. 



1». 

Dis lerte meister Eckhart : 

Herre^ himelscher vatter^ durch dine ewige minne die dich neigete in 
menschliche nature^ so neige dich in mich. 

Herre Ihesu Criste^ durch die triiwe das du dine werg wûrketest 
dime vatter zuo lobe und zuo eren^ so wùrke in mir dines vatters lop in 
dem hoehsten. 

Herre Ihesu Criste^ durch diner muoter ère und durch dines todes 
kraft, so doete an mir aile ungelicheit, und wurtzel an mir din goetlich 
bilde nach din selbes lop. Amen. 



Gemaine und schlechte wort, 
Verborgne und froemde sinne ! 



POÉSIES MYSTIQUES. 



281 



\ 



III 



POÉSIES MYSTIQUES. 

Ich wil ûch sagen mere, 
Sprâch ein nonne guot; 
Uns koment bupdegere. 
Des frauwet sich min muot. 
Sie sagent uns guode wort, 
Sie wollent uns entslùzzen 
Den hymelischen hort. 

Scheidet abe gar, 
Nement godes in ûch war, 
Senkent .ûch in synekeit, 
So werdent irs gemeit. 

Der werde lesemeister 
Der wil in einer sin (51c), 
Er wil die sele reizzen 
Mit der niinnen fùrbitt (sic) ; 
(Mit) seiner minnen sticke 
Duot er ir also heiz^ 
Daz sy von rechter minne 
Nût erwidern enweiz. 

Scheidet abe gar^ 
Nement godes in ûch war^ 
Senkent ûch in synekeit^ 
So werdent irs gemeit. 

• 

Der hohe meister Diderich 
Der wil uns machen fro 



} 



282 POÉSIES MYSTIQUES. 

Er sprach lûterlichen 
Al in principio. 
Des adeleres fluken 
Wil er uns machen kunt ^ 
Dy sele wil er verzuken 
In den grunt ane grunt. 

Scheidet abe gar^ 
Nement godes in ùch war^ 
Senkent ûch in synekeit , 
So werdent irs gemeit. 

Der wise meister.Hechard 
Wil uns von nihte san; 
Der das niht enverstat, 
Der mag es gote clan ; 
In den hat niht gelùchtet 
Der godeliche schin ! 

Scheidet abe gar^ 
Nement godes in ûch war^ 
Senkent ûch in synekeit, 
So werdent irs gemeit, 

Ich kan ûch nit berihten 
Waz man uns hat geseit . 
Ir soit ûch gar vernihten 
In der geschafienheit. 
Geit in das ungeschaffen; 
Verlisent ûch selber gar 5 
Aldar habt ir ein kafifen 
Al in daz wesen gar. 

Scheidet abe gar, 
Nement godes in ûch war, 
Senkent ûch in synekeit j 
So werdent irs gemeit*. 

'Le texte que nous avions sous les yeux portait: ligne 6: entssuzzen. ~ 1. 11: 
gewar. — L 16: Seiner minnen sticke, sans «mit. »> — 1. 19: nùtemiden, — 1. 30 
versenken. — 1. 36 : gesat — 1. 41 : hat sioh. — De plus , le refrain «« Scheidet abe 
gar, » etc., ne s'y trouvait en entier qu*aprës la première strophe, et sous une form o 
plus ou moins tronquëe après les autres. 



POÉSIES MYSTIQUES. 283 



3« 



Ich will von der minne singen 

Die in dez vaters herzen bran; 

In der hoher verholener tougener stille 

Einen sun cr im gebar 

In aller voiler gelicheit sin; 

Dez gihet er îme al offenbar 

In deme stillen widerschin, 

Daz bliken und daz widcrbliken 

Daz under einander da geschihet^ 

Ir jeclicher anschowet sin nature; 

Alsus so hant si sich vergen. 

Si liihtent in ir selbesheit, 

Doch hant si in in beslozen 

Aile drie ein einikeit. 

Driveltecheit, d i bist ein brunne^ 
Ein urspring aller dinge ; 
Gar ein wesen der guete 
Bist du genemetj floegende 
In die geiste klar 
Nût welden in ir selbes sind ; 
Alsus werdent si gezogen 
In die edeln gotbeit sin. 

Die einicheit^ die hohe nature^ 

Die haltent sich drige an underscheit^ 

An eigenschaften ich daz meine^ 

Daz bev^iset die personlicheit. 

Seht^ diz ist der understoz : 

In der wesenlicher eine . 

Sint si der eigenschefte bloz ; 

Eigenschefte sint bisunder 

In der gelobeten drinitet. 

Si Idhtet sich ein^ daz ist gemeine 



284 POÉSIES MYSTIQUES. 

Ir jegelich an ire selbesheit; 
Alsus so haldent si sich ein : 
Seht^ alsus ist uns bewiset 
Ein gedriget und doch «in^ 

^ Le goût de la mëtaphysique rim^e paraît avoir ^t^ aases rëpandu à Tëpoque des 
grands docteurs mystiques. Voir plusieurs poësies analogues chez Ph. Wackemagel, 
Dos deutsehe KirchenUedf Leipzig, 1864, II, 310 ss. Les CatUUènes attribuées à Tanler 
par Pierre Ganisius (Pierre de Nimëgne), dans son édition des œuvres de Tauler 
(Cologne, 1543), appartiennent au même genre littéraire. 






CATALOGUES DBS PROVINCIAUX d'aLLEMAÛNE DE l'oRDRE DBS DOMINICAINS. 285 



IV 



CATALOGUES DES PROVINCIAUX D'ALLEMAGNE DE 

L'ORDRE DES DOMINICAINS. 



9. 



rlic est catalogus provintîa- 
lium defunctoram provintîe 



AUso wil ich hie beschrei- 

ben die namen imser lieben 

vetter der provincialen ^ die teutonie : 

da von angenge bisz auf die 

zeitte tûzscher provinze ge- 

wessen sind, und hab willen 

daz ich allein ir name und nit 

ir leben hie wole schreiben 

und das von kùrtze wegen , 

wan ich ouch nit willen het 

die cronica der meistem als 

lang und grosse zuo machen. 

Beatus Conradus eligitur 1 22 1 ; 
primum capituium celebravit in 
Madenburg 1226^ tantum novem 
fratribus extraneis supervcnienti- 
bus. 

Nomen secundi non reperi^ 
quamvisinactis capituli apud Tre- 
verim celebrati i236 habeatur qui 
pro fratribus B. et C. fiet\ sicut 

1 Comp. Mone fQuellensammL zur b{id. Landesgeach., IV, 2: c< A. 1233 war C... prior 
provincialis in Teatonia. • Les catalogues que nous publions ici rectifient sur bien 
des points les listes de proylnciaux que Mone et M. Preger (Vorarb,, p. 24 ss.) ont 
tente de donner avant nous. 




286 



CATALOGUES DES PROVINCIAUX D ALLEMAGNE 



A. d. 1233 do ward provincial 
in diser provintze br. Bertholdus 
Dracho, und waz by siben jaren an 
dem ampt. 

A. d, 1240 br. Hitto^ und was 
by neun jaren an dem ampt. 

A, d. 1249 br. Edmundus und 
was by zweyen jaren an dem ampt. 

A. d. i25i br. Hermannus von 
Haudelberg^ gar ein heilliger man^ 
durch den got grosze wunder wùr- 
ken was, Er was by 3 jaren an dem 
ampt. 

A. d. 1254 br. Albertus ma- 
gnus^ der grosze meister, er was 
darnach byschoffzuo Regens pure. 
Er was by 3 jaren an dem ampt. 



A. d. 1258 br. Alexander und 
Was by 2 jaren an dem ampt. 

A. d. 1 260 br. Hermannus von 
Haudelbergzuo dem andern male^ 
und was by 5 iaren an dem ampt. 



A. d, 1 265 br. Gwoswinus, und 
was by eime jar an dem ampt. 



factum fuisset si mortui essent in 
officio provincialatus} quare for- 
tasse sequens primus nominatur, 
quia in officio defungitur. In actis 
etiam capituli provincialis apud 
Wormatiam celebrati 1254, effici- 
tur predicator generalis fr. Hugo, 
quondam provincialis, quare plu- 
res fuerunt quam communiter as- 
signantur. 

Fr. Bertholdus Draco eligitur 
in Gandavo 1233} praefuit annii 
septem, 

Fr. Hitto eligitur in Halverstat 
1 240 ; praefuit annis novem. 

Fr. Edmundus eligitur in Tre- 
veri 1 249 î praefuit annis duobas 
et absolvitur. 

Fr. Hermanus de Hauelberg, 
vîr sanctus, génère nobilis eligitur 
in Leibtz 1 25 1 ; praefuit tribus an- 
nis et absolvitur. 

Fr. Albertus magnus, beatus, 
natione Sue vus, génère nobilis, 
philosophorum maximus. Eligitur 
Wormatiae 1254; praefuit annis 
tribus, postea in episcopum Ratis- 
ponensem eligitur. Obiit 1 280. 

Fr. Alexander eligitur Vienne 
1258 ; praefuit annis duobus. 

Fr. Hermanus de, Hauelberg 
eligitur secundo Argentine 1260, 
et praefuit annis quinque et abso* 
lutus est. Claruit multis mira- 
culis. 

Fr, Groswïndus, prîor Maden- 
burgensis eligitur Friburge 1 265 ; 



DE L ORDRE DBS DOIONICAINS. 



A. d. 1 266 br. Edmundus^ zuo 
dem andern mal^ und was by 3 Ja- 
ren an dem ampt« 

A. d. 1 269 br. Wolframus und 
was by 3 jaren an dem ampt. 

A. d. i273br. UolrichvonStras- 
burg, eîn man grozer tugenden 
und hoher kunst und was by 5 ja- 
ren an dem ampt. 

A. d. 1277 br. Cuonradus von 
Esslingen ein gerechter man^ und 
was by 4 jaren an dem ampt. 

A. d, 1281 br. H. Engerlinund 
was by 5 jaren an dem ampt. 

A. d. 1286 br. Hermannus von 
Minda. Diser was gar ser fast ge- 
flissen an dem àmpt und erwarb 
vil freyheiten von einem legaten 
fdr die provinze. Er sant auch vier 
swestern von dem swestercloster 
Otenbach in das angefangen swe- 
stercloster Brunnaderdaz man nant 
sant Michels-Insel^ das sy solten 
leren die selben swestern des or- 
dens gewonheiten. Er war by vier 
jaren an dem ampt. 

A. d. 1290 br. Cuonradus von 
Esslingen zuo dem andern mal und 
was by 3 jaren an dem ampt. 

A. d. 1293 br. Theodricus^ mei- 
ster goetlicher kunst^ und was by 
3 jaren an dem ampt. 

A. d. 1 296 br. Cuonradus von 
Tr^bense^ der do was do zu mal 
prior zuo Mentze, und was by 4 ja- 
ren an dem ampt. 



287 

pràefuit uno anno et absolvitur. 

Fr. Edmundus eligitur secundo 
in Treveri 1266, et pràefuit annis 
tribus. 

Fr. Guolframus eligitur in Lo- 
vanio 1 269 ; pràefuit annis tribus. 

Fr. Udalricus Engelbert, com- 
pilator sume, Basilee eligitur 1272; 
pràefuit circiter quinque annos. 

Fr. Conradus Gurli de Eslinga 
eligitur Ratispone 1272; pràefuit 
annis quatuor et absolvitur. 

Fr. Henricus Engerlin eligitur 
in Minda 1281; pràefuit quinque 
annis. 

Fr. Hermanus de Minda eligitur 
1286; pràefuit annis quasi qua 
tuor. 



Fr. Conradus Gurli de Eslinga, 
eligitur secundo Friburge 1 290, et 
pràefuit tribus annis. 

Fr. Theodoricus, magister in 
theologia , eligitur Argentine y 
1293; pràefuit annis tribus et ab- 
solvitur. 

Fr. Conradus de Trest eligitur 
Argentine 1296; pràefuit annis 
quatuor. 




288 



CATALOOUES DES PROVINCIAUX D ALLEMAGNE 



ï 



A. d. i3oo br. Hugo von Zurich 
gar ein seliger andechtiger man^ 
und was by 3 jaren an dem ampt^ 
und starb daran, 

A. d. i3o3 br. Antonius und 
was by 2 jaren an dem ampt. 



A. d. i3o5 br. Egno von Stof- 
fen^ edel von geslecht und von tu- 
genden und was bey 3 jaren an 
dem ampt. 

A. d. i3o8 br. lohannes von 
Liechtenberg^ ein hoher meister 
gotlicher kunst^ und do er ein jar 
was gewesen an dem ampt, do 
ward er byschoff zu Regenspurg 
do vor mais der grosz Albertus 
byschoff gewesen was. 

A. d. i3io do ward erwelt in 
einem provincial der andehtig va- 
ter meister Eckard, aber er ward 
nit bestettiget, unddarumb muost 
man des selben jars ein welung 
tun und diegeschach zuo Zurich in 
dem convente, und ward erwelt 
br. Heinrich von Gruningen, und 
was by 5 jaren an dem ampt. 

A. d. 1 3 1 5 br. Egno von Stof- 
fen zuo dem andern mal, und was 
nit ein jar an dem ampt, und starb 
und ward begraben in der brueder 
convente zuo Zurich in den kor fdr 
den fronaltar. 

A. d.- i3i6 br. Jacobus von 
Welsperg, und was by 5 jaren an 
dem ampt. 

A. d. i323 br. Heinrich von 



Fr. Hugo de Turego eligitur 
Colonie 1 3o i ; praefuit annis tribus. 



Fr. Antonius Confluentinus eli- 
gitur ibidem i3o3. Sub isto-dividi- 
tur provincia in Theutoniam et 
Saxoniam. Primus provintialis di- 
vise provintie prasfuit duobus an- 
nis. 

Fr. Egno de Stoffen, génère no- 
bilis, eligitur Winpine 1 3o5 ; prae- 
fuit annis tribus et absolvitur. 

Fr. Johannes de Leichtenberg, 
magister in theologia, eligitur Ant- 
werpie i3o8; praefuit uno anno, et 
ad episcopatum assumitur; post 
quem Eckardus, vir sanctus, ma- 
gister in theologia eligitur, sed non 
confirmatur. 

Fr. Henricus de Gruningen con- 
ventus esslingensis, eligitur Spire 
i3io; praefuit annis quinque et 
absolvitur. 



Fr. Egno de StofFen eligitur se- 
cundo in Brisaco 1 3 1 5 ; anno se- 
quenti moritur. 



Fr. Jacobus de Welsberg^ vien- 
nensis, eligitur Nurenberge i3i6, 
et prdsfuit annis fere quinque. 

Fr. Henricus de Gruningen eli- 



I 



DE L^ORDRB DES DOMINICAINS. 



2â$ 



Gruningen zuo dem àndern mal, 
und was bey 3 jaren an dem ampt. 

A. d. i326 br. Heinrich von 
Lingo und was bei 5 jaren an dem 
ampt. Bey dis provincials zeiten do 
wolt man den orden etwas bass re- 
formieren und der i5. meister des 
ordens Barnabas was sich fast do- 
mit bekûmern, aber der provinzial 
und etliche brueder der provinz 
warentnitdarzuo geneiget, unddar 
umb ward die sach so gross, das es 
fur den bapst Johannes den XXII. 
dis namen kam, und der selb bapst 
gab der provintze von teutschen- 
land zuoeinem vicariengenannt br. 
Bernhardus Tarrerii und was von 
der provintze Tolosana. 

A. d. i33i do ward erwelt der 
selbe br. Bernhardus Tarrerii zu 
provincial der von dem bapst der 
provintze gegeben was zuo einem 
vicarien und was bey 3 jaren an dem 
ampt. 



A. d. i334 br. Jacobus von 
Welsperg von Wienne zuo dem àn- 
dern mal, und was by 6 jaren an 
dem ampt. 

A. d. 1 340 br. Johannes de Duo- 
bus Montibus und was by 14 ja- 
ren an dem ampt. 

A. d. 1354 br. Bartholomâus 
von Bôlsenheim meister gotlicher 
kunst und ein seliger man. Der 
andechtig vater br. Heinrich Seuse 
und diser edler provinzal warend 



gitur secundario in Basilea i323^ 
et praefuit annis quasi tribus. 

Fr. Henricus de Lingo eligitur 
Confluentie i326, et praefuit annis 
quinque. 



Fr. Bernardus Tarrerii eligitur 
Argentine i33i, et praefuit annis 
tribus. lUo tempère fuit magna 
discordia in provintia quia Barna- 
bas magister ordinis volebat refor- 
mare ordinem, sed precedens Hen- 
ricus de Cigno obstitit et ad papam 
Johannem XXII appellavit, qui 
eum a provincialatu absoluit. 

Fr. Jacobus de Welsberg eligi- 
tur secundo Berne i334, et prae- 
fuit annis sex. 

Fr. Joannes de Duobus Monti- 
bus eligitur in Qewiler 1340; prae- 
fuit annis 1 3. 

(Hucusque tabula.) 



19 



290 CATALOGUES DES PROVINCIAUX D^ALLEMAGNE 

' ein ander gar lieb und geheim^ und etiicher siner buecher gab va- 
ter Heinrich dem provinzial zuo libersehen und zuo ùberhoeren und 
zuo bewaren, by sunder teuzsche buecher die er gemachet hat. Aber 
die lateinischen buecher die er machet^ gab erdem XVI. meister des 
ordens Hugo^ und sy bewerten tugenlichen die selben buecher und 
meinten das es were ein kerne der geschrifiTt und tugenreiches guotes 
lebens. Diser provinzial was an dem ampt by 6 jaren und starb. 

A. d. i362 br. Gerhardus de Huntnis, meister goetlicher kunst, 
und was by 6 jaren an dem ampt. 

A. d. i368 br. Johannes Cùsin ein grosser und gelertter meister 
goettlicher geschrifft^ und was bey 4 jaren an dem ampt. 

A. d. 1 372 br. Uolrich Wintener von Regenspurc^ und was by 1 2 ja- 
ren an dem ampt. 

A. d. 1384 br. Peter Engelin von Augspurg, meister gotlicher 
kunst^ und was by 6 jaren an dem ampt. 

A. d, 1 390 br. Uolrich Theobaldi von dem convente zuo Basel ^ 
meister gotlicher kunst und ein andehtig man^ und was bey 8 ja- 
ren an dem ampt. 

A. d. 1398 br. Petrus Florin und starb desselben jars. 

A. d. 1399 br. Petrus Engerlin zuo dem andem mal, und was by 

3 jaren an dem ampt. 

A. d. 1402 br. Adam von Coelne, meister goetlicher kunst, und was 
by 6 jaren an dem ampt. 
A. d. 1408 br. Giselbertus, und was by 18 jaren an dem ampt. 
A. d, 1426 br. Nycolaus Notai von Gemûnde, und was 21 jar und 

4 manet an dem ampt, und kein provincial von anfang des ordens 
ist also lang an dem provincial ampt gewesen in diser teuzscher 
provintze als diser provincial. Er regiert auch die provintze gar wol 
und was auch gar ein erberer lieber vater. 

A. d. 1446 br. Petrus Wellen von Antwerp, meister goetlicher 
kunst und gar ein seliger man, dçr do mit grossem âeiss die provintze 
und aile bruederconvente und swestercloester gar wol gefùrdert hat 
und durchohtet fast die sûnde, bosheit und missthat in welen clostren 
er sy fand, und meret geistliches lebens. Er ist jetz in dem neunden 
jar an dem provincial ampt und dienet uns mit seiner arbeit und 
visitatio getreulich, also daz er gewenlich aile jar von einem couvent 
zuo dem andern faren ist, nit an sunder mue und arbeit. — Do nun 
der provincial Peter Wellen was an dem ampt gewesen 9 jar, so be- 
gehrt er darvon und ward absolviert. 






DE l'orDRB des DOMINtCAlNS. 29 1 

A. d. 1455 do was das provincialcapitel zuo Francfurt an Sant- 
Marthen der heilligen junckfrawentag; do ward erwelt ze provincial 
hie ùber die teuzche provinze br. Heinricus de Twenaco^ ein meister 
goetlicher kunzt, und was an dem ampt etwas mer den ein jar. 

A. d. 1457 ward erwelt wider zuo dem amptbruoder Peter Wellen^ 

und was an dem ampte zuo dem andern mal 1 1 jar und etliche ma- 
net, und det vil guotz mit reformie vil bruoderconvent und swester- 
cloester. 

A. d. 1469 ward erwelt zu einem provincial br. Wilhelm Rosslauf 
von dem convente zu Gemûnd, ein meister der heilligen geschrift, und 
was an dem ampt 5 jar, darnach ward er absolvirt. 

A. d. 1475 do ward .erwelt zuo einem provincial bruoder Jacob 
von Stubach von dem convente zuo Wen (?), ein meister der gotli- 
chen kunst. Den befiel ich euch in eur andechtig gepet^ Do er die 
provinz regiert do ward disz buoch geschriben *. 

1 Ces catalogaes ont dëjà figure dans TAppendice de notre JS^ai sur le mf/$t, 
spéciU. de M, E. Strasb. 1871 ; nous les reproduisons sans antre changement qu*une 
disposition plus exacte des noms d^aprës Tordre chronologique. 

Pfeiffer, dans les papiers inédits duquel nous les avons rencontres, les avait tires 
tous deux d*un manuscrit du couvent de Sainte-Catherine à Augsbourg, comme le 
montrent les notices suivantes qui les accompagnent dans la copie qu^il s'en était 
procurëe s 

1. CciUdogtu Provincialmm provincîoi olim Teuiomœy modo 8axcmœ^ dessumptus ex 
me. codice papyrciceo in fol, in bibliotheca monkUium (uL S, Oathar. Auffustœ ad- 
eervaiOy guem eirca amnuim 1483 confecU monialie quaedam^ et mdgo adpellatua : Das 
Ambt Buch. 

2. Catalogue JProviniialium TBuUmiœ ex antiçua tabula tn moncuierio San-Oathariniano 
Augtietae adeervoia, deecriptue. 



292 TRAITÉ d'un libertin SPIRITUEL. 



! 

1 
I 

1 



V. 



TRAITÉ D'UN LIBERTIN SPIRITUEL. 

f 

m 

Un petit traicté du commencement pour pervenir de 
plaire a Dieu, par le moyen de son filz lesus Christ. 

LE PROLOGUE. 

A-près qu*ai ocuppé, arreslé et mis mon temps a cercher, demander, 
m*enquester, et par dessus tous thresors povoir obtenir le vray moyen 
et principal sentier, qui mayne, conduict, asseure et a droict multiplie, 
et enrichit au vray chemin de la vie immortelle de Christ, selon l'esprit 
de la tressacrée sapience, laquelle voye, vérité et vie (qui de vray est) 
moyennant le Seigneur par son filz lesuschrist i*ay trouvé, donnant 
premier la gloire a mon Dieu, en ceulx qui m* ont iusques a présent 
conduict et enseigné a ceste mesme doctrine, et aussy afin que lînable- 
ment ie les honnore et ayme comme pères et mères,, non seulement 
par bouche, livres, lettres et escriptures : ains bien perfaictement et 
droictement en une vie fidèle, chrestienne et celeslielle, ce que i'ay veu 
et certainement cogneu en iceulx, selon la droicte forme, sens et ma- 
nière des escriptures, et sapiente doctrine procédante de Christ en 
l'esprit; pourtant, voiant plusieurs poeuples en toutes régions, a dextre 
et a senestre, principallement en celle ou de présent l'habite, que pour- 
royent estre ignorantz d'icelle saine, spirituelle et véritable doctrine : 
me suis (soubz correction) humblement advancé (selon la mesure de foy 
que i'ay receu de mon Dieu éternellement benict, en sa renaissance et 
puissance immortelle, véritable et éternelle) pour esprouver si par au- 
cun moyen, mon Seigneur Dieu me vouldroit prendre comme un tesson 
ou pot cassé, pour servir envers aucuns a sa gloire et louenge. Priant 
aussy qu'un chascun (le petit comme le grand) tendent et mettent paine, 



i 



TRAITÉ d'un libertin SPIRITUEL. 293 

de vouloir plaire et estre aggreables, riches et plaisantz au Seigneur^ 
ce qui est iuste et droict^, de travailler a obtenir ces bons dons, et 
ces plus célestes et glorieuses richesses de Dieu : combien que c'est 
chose merveilleusement a redoubter et craindre, de s*advancer a la 
déclaration d'un tel sy excellent, puissant, fort et admirable sens de 
Tesprit, et se vouloir entremettre de vouloir mener, instruire et ensei- 
gner un aultre, la ou mesme on ne seroit point enseigné, ou instruict, 
ou de vouloir précéder, et conduire un aultre, la ou on est mesme sourd, 
muet et aveugle, lesquelz a iuste cause le Seigneur appelé desro- 
beurs et larrons, ouy meurdriers : leur concluant d'ensemble tomber 
en la fosse. 

Parquoy^ ayant (selon mon petit entendement) excogité et recoulé 
toutes ces choses, ay d'aultre part aussy regardé qu'un chascun peult 
(moyennant le Seigneur) en ce qu'il ha receu de Dieu, faire son debvoir 
de son talent, en marchandant pour soy et un aultre, afin d'adviser 
de faire quelque petit gaignaige; car combien que le petit mercier ou 
bannetier n'est pas le grand marchant, sy est-ce qu'il court le marché 
comme les aultres, et trouve souventes fois quelque simple lourdault, 
qui prendt, marchande, er achapte quelque pièce de luy, par laquelle 
il vist et substente son ame, avec sa famille : ie dy selon l'esprit. 

Au semblable, afin que nul ne me repute et estime que selon ma 
petitte richesse ou évaluation, et aussy que par mon escript ne veuillez 
laisser la lecture de livres de mon Seigneur et Maistre, desquelz est la 
perfaicte veine de toute sapience superfluante comme Euphrates, 
scaichez (comme i'ay devant escript) que je me veulx tenir selon mon 
endroict, ma chairge, et mon quartier, ayant aussy mes gentz obedientz 
soubzmon enseigne et estandart lesuschîist, portansle zeledemon coeur 
en leurs coeurs, habillez des livrées de mon Dieu dedans et dehors , 
n'oyantz ou escoutant aultre son, tambour ou phiffre, sinon du sens 
de Christ, tenans mon mot du guet sur la veille, et de nul aultre soit 
d'ange, d'homme, ou de diable : lequel mot est la mortification, et 
cruciation de la chair pécheresse, laquelle est intérieurement générée, 
et engendrée de la faulse et orgueileuse semence du serpent, conceue 
avec la grande paillarde pourprée, mère defornication : faisantz leur œuvre 
en l'abisn^e de noz pensées et imaginations, ou gist et consiste la pre- 
mière et dernière régénération, suivant la Saincte Parole du Seigneur, 
disant : Quiconque ha les piedz (ou pensées lavées), il est net par tout, 
estant faict un sainct temple et habitacle de Dieu benict. 

A laquelle chose pervenir, par cy devant (a scavoir avant les iours 



294 TRAITÉ D^UN LIBERTIN SPIRITUEL. 

d'icelluy Enseigneurdontpremierray parlé) n'estoit donnée Touverture, 
ou cognoissance de comprendre ou entendre la profundité^ et éternelle 
ancienneté de Tesprit^ a cause que son iour et manifestation en Israël^ en 
la plénitude et perfection des temps, n'estoit point encoire venu. Ce qui 
est maintenant clairement veu, et apparu de pouvoir recouvrer et obtenir, 
par la seule et exsudante miséricorde de Dieu en son âlz lesuschrist, 
lequel est libéral largiteur de* toutes choses, a ceulx qui le cerchent et 
craignent. Pour lesquelz le Seigneur suscite, ou esveille un vaisseau 
tel qu'il luy plaist, par lequel il faict son œuvre, ainsy qu'il faisoit en 
sa primitive Eglise, par ses Apostres et Prophètes : les ayant envoyé 
devant sa face en la vertu et soufflement de son Esprit, qui nous est une 
figure, ou instruction du temps présent, en son dernier iour, heure, 
minute et iect d'œil. Pourtant un chascun de vous se haste de cercher, 
d'enquérir, et demander sans tarder ou donner temps, iour ni heure 
(avec le prince Ozias et les anciens de Bethulie) au Seigneur pour trou- 
ver et fidèlement approcher de ceulx, que Dieu par sa puissante main 
ha ordonné et envoyé en ce présent temps d'éternité a ce mesme, en 
plus pcrfaicte ofiice apostolique que devant n'est dict. Aussy ausquelz 
Dieu tout puissant ha donné puissance de lyer et deslyer, de condem- 
ner et iustifier, guérir et blesser, comme Christ l'ha parlé de sa véri- 
table et sacrée bouche en son Evangile, disant aux- fidèles croyantz 
avecques Pierre Apostre que les portes d'enfer ne pourront rien a ren- 
contre d'eulx. 

Laquelle function ou ofiice plusieurs (avant ces iours) ont usurpé, et 
usurpent sans quelque révélation, puissance ou soufilement de l'Esprit : 
dequoy est sours, et sourdent grandes erreurs et séductions en l'univer- 
sel monde. Ce qui est maintenant (Dieu mercy) cogneu de plusieurs, a 
la louenge et priz de Dieu. 

Mais a nous n'est fisdct ny pensé ainsy, sans tesmoignage, puissance, 
ou vertu. O non : et aussy nostre bouche et oeuvre de l'esprit, porte sa 
lumière avec elle, accordante avec la ParoUe du Seigneur : ascavoir 
que si aucun vient a vous, et n'apporte point ceste doctrine de soy 
mortifier, ne le saluez et ne le recepvez point. Oultre dict-il : vous les 
cognoistrez a leurs oeuvres de l'esprit, le fruict des lebvres, ou la reson- 
nance et sifflement de la voix, a laquelle les brebis accourent et s'as- 
sembfent, et elles s'enfuyent de l'estrangier et mercenaire, duquel les 
brebis, ne l'appel ou huchement n'est du Seigneur. 

Combien qu'il pourroit estre trouvé des patres pelues et pharisaicques 
diseurs, qui parleroyent et feroyent signes comme l'aigneau : mais 



TRAITÉ d'un libertin SPIRITUEL* 295 

auroient le sens du tout eslongné et estrangé de Dieu, et sa Parolle, 
leur fyans a la menstruosité et souillure de leurs oeuvres, qui sont 
toute hipocrisie et fainctise : desirans et demandans estre veux des 
hommes, es coings des rues. Mais non point ainsy avec nous. Car il 
fault que nous nous tenons comme en ténèbres, iusques a ce que notre 
Dieu s'apparoistra triumphamment en lumière, en un dechassement 
et départie de toutes ténèbres et obscurité. Lequel temps attendons par 
patience : n'aiantz ce pendant de quoy nous iustifier, monstrer, ny 
exalter, sy non de plorer, gémir, et lamenter nostre infâme, meschante 
et abhominable précédente vie : laquelle nous rendt (avec noz pères et 
ancestres) confuz : qui cause que soions du tout nous appuyant et 
confyant en la seule miséricorde de Dieu en son filz lesuschrist, la- 
quelle miséricorde il ha franchement favorisé et donné a ceulx qui 
croyront, obeyront et se confyeront en luy, et qui de tout leur coeur, 
imagination, sens et pensées, tascheront d'entendre et concepvoir son 
sens : pour en ce mesme luy servir, le craindre, et obeyr : sans espar- 
gnerpere, mère, soeur ny frère, ne soymesme (qui tout excède) dedans 
et dehors. 

Voila (très chers) le chemin par lequel nous suyvons le Seigneur et 
sa Parolle : auquel ensuivre vous vous advancerez, et adioindrez, si 
ne voulez périr entre les mortz et mauldictzdu Seigneur, en un vermi- 
nant ver, lequel les démangera a tousiours éternellement. Ce qui 
adviendra par vostre defifaulte, si ne suivez et obéissez au conseil de 
Dieu, lequel vous est tant clairement annoncé. Considérez a quelle 
utilité et prouffict viendra vostre labeur, quand vous aurez faict par 
cela détriment a vostre ame, et qu'aurez amassé un thresor d'ire au 
iour de vengeance. Ne savez-vous point que la racine de tous maulx 
est convoitise de richesses? et que cçs cerchantz d'icelles sont tombez 
en plusieurs douleurs ? Aussy n'est-il pas escript, que le riche fist rom- 
pre ses greniers, pour les faire plus grandz, amples et spacieux afin 
qu'il y eubt lieu pour mettre les biens qui luy estoyent parcreux? et 
ayant faict ce, disoit a son ame qu'elle se reposast : dequoy du Seigneur 
(en la mesme nuict de sa vaine attente de repos) luy fut demandée son 
ame. Voiez et lisez la thesaurization et assemblement de celuy qui est 
sans Dieu. N'est-ce pas une fumée de toute son oeuvre, et penser, sans 
icelluy benict, estant accomparé au fol, qui ha édifié sa maison sur le 
sablon et vanité, contre laquelle les ventz et la tempeste ont couru et 
ha esté ietée par terre, et sa ruyne faicte grande. 

Pourtant craignez, et vous enquerez des voyes de Dieu, afin que 



296 TRAITÉ D UN LIBERTIN SPIRITUEL. 

cheminiez en icelles. Cognoissez et aymez vostre Créateur et Dieu. 
Ostez de voz yeulx dedans et dehors ce qui vous empesche ou nuist a 
le suivre. Ne scavez-vous, ou debvez scavoir^ qu'il vous ha créez a un 
priz de sa gloire ? et qu'il vous ha tant aymé et cheiy de vouloir libre- 
ment habandonner et délaisser son seul filz unique lesuschrist le luste; 
en toute calamité^ souffrance^ passions et mort, pour vous feire sainctz 
et esleuz a une ymage et éternelle louenge de son Nom ? et que par ce 
moyen fussiez destournez et delibvrez des lyens de vous mesmes, qui 
est le diable. Vous donnant par Christ, une loy sainc^e, spirituelle et 
bonne, surmontante et excédante celle de Moyse ou de la lettre, voire 
bien plus perfaicte et vivante, autant que le dedans est la vertu et puis- 
sance du dehors. Auquel dehors poeult, ou pourroit estre faicte quel- 
que fraulde ou déception, par une extérieure vesture d*aigneau ou de 
brebis : dont dedans seroient trouvez loups ravissantz et deschirantz, 
qui cautellement (comme devant est dict) apparoistroient en une vie 
de chasteté et de pieté, mais par dedans nyantz en leurs coeurs la vertu, 
ou force d'icelle. Ce qui ne poeult estre trouvé ny demeurer caché en 
la loy de l'esprit : laquelle par sa prudence ou sapience admayne tout 
en lumière par la vertu de son iour lumineux et clair. Surquoy vous 
pouvez cognoistre et veoir la diflference en ceulx qui contredisoyent et 
contredisent de présent a Christ : l'ayant crucifié et crucifient iournel- 
lement en leurs coeurs : le voulant reprendre en sa vie et conversation 
par leur loy, laquelle ilz n'avoyent puissance d'observer. Et aussy ilz 
n'avoyent cause de le reprendre, entant qu'il estoit observateur d'icelle : 
ayant en soy une loy plus pénétrante, et de plus perfaicte et spirituelle 
cognoissance, sans laquelle nul vivant ne poeult venir a salut : consi- 
déré que Tune (qui est spirituelle) vivifie, et l'autre (qui est chamelle) 
occist : l'une blesse et Taultre guerist : Tune aveuglist, et Taultre feict 
veoir. Parquoy a iuste cause, le Seigneur lesuschrist ne /esmouvoit 
point de leur dire pourtant que son Père estoit en luy, etluyau Père, ou 
en la loy de l'esprit. Dequoy avons a parler, et du tout avoir noz sens 
et entendement fichez et arrestéz a T intelligence, ouverture et cognois- 
sance d'icelle loy spirituelle, vivante et éternelle. Afin que ne soions 
pas seduictz, ne divertiz du Seigneur nostre Dieu, par quelque saincte 
deceptive apparence extérieure, par sepulchres blanchiz, lesquels amai- 
grissent leurs faces, pour farder leur trongne ou visaige comme pail- 
lardes : pour mieulx decepvoir le simple et ignorant, qui ne voidt que 
par dehors : ne se guettant ou doubtant que soubz tel habit sont les 
pocques ou veroUe. Mais a nous qui suivons (par grâce) la voye, la vie 



TRAITE D UN LIBERTIN SWRITUEL. 297 

et le salut de Christ, en sa loy ardente, admirable et spirituelle, nous 
oingdons (ou desirons qu'elles soient oinctes) noz feces : afin que n'ap- 
paroissons aux hommes ieusnans, ou qu on ne feice aucunne çstyme de 
noz oeuvres intérieures ou extérieures. Ainsbien coyettement et invisi- 
blement desirons qu'elles soient veues de nostre Dieu, principallement 
quand elles sont maulvaises, afin qu'il nous reprenne misericordieuse- 
ment a emendation et rechangement comme nostre vray Père. Et ainsy 
petit a petit aspirons et travaillons a faire son vouloir : en imprimant 
et formant de iour en iour sa perfaicte crainte en noz coeurs, iusques 
a ce qu'icelle loy spirituelle y soit escripte de son doigt ou main. Afin 
d'ainsy procéder en avant (sans quelque simulation, ou déception) en 
nous mesmes premièrement, puis (en passant nostre chemin) s il y ha 
aucun frère ou soeur de bonne volonté, ayant vouloir et désir a ce 
mesme chemin et voye de Christ, pour son grand bien et utille salut, 
nous luy aydons par nous mesme (a scavoir par la coghoissance et ren- 
contre de nostre péché) en la force de l'esprit du Seigneur (auquel gist 
tout) a s'humilier, applatir et abbaisser soubz la puissante main de 
Dieu : pour ensemble estre feictz semblables a un petit enfant, en 
la rénovation des sens, pour estre chastréz, et faictz capables du 
Royaume des cieulx. Qui est le vray fondement de la doctrine de 
Christ. Sur lequel sens sa saincte congrégation. Eglise .et assemblée est 
et sera fondée éternellement et a tousiours. Et aus§y la castration ou 
circoncision en l'esprit, est celle qui se faict pour le Royaume des 
cieulx : la principale, qui excède les chastréz du ventre de leur mère, 
ou qui le sont des hommes. Car icelle circoncision est de Dieu par 
Christ, en la loy spirituelle : dont lesuschrist est l'inciseur, la pierre 
et le Cousteau : le commencement et fin de toutes choses. 

A laquelle circonscision (mes bien aymés frères et soeurs) il vous 
fault pervenir, si desirez d' estre saulvez, et qu'il vous vienne a gré de 
nous évoquer et appeller, avec Cornolis : lequel invocqua Pierre, pour 
scavoir le chemin de son salut. Non pas que ie dye que Pierre Apostre 
et Esleu du Seigneur, fut pervenu a une telle cognoissance comme elle 
est de présent, o non : car le temps n'y estoit point pervenu. Et aussy 
le commencement n'est pas la fin, ne l'enfant l'homme. Ce neantmoins 
que si estiez venuz aussy avant, que pour lors estoyent- les Disciples 
et Apostres de lesuschrist nostre seul fondement, vostre chemin et 
voye seroit abrégé d'une bonne lieue. 

Toutefois espérant par grâce (faisant diligence et debvoir), toutes 
choses sont possibles au croyant. Voiez (selon chose humaine) com- 



I98 TRAITÉ D UN LIBERTIN SPIRITUEL. 

ment de présent au monde toutes choses sont abbregées et practiquées 
en tout artz et estatz^ par dessus le sens et entendement du temps 
passé. Si doncques les choses terrestres sont ainsy enrichyes^ et perve- 
nues en subtilité^ combien plus donc s'enrichyt et envieillyt Tesprit et 
sens de Dieu en T homme nay de sa nature. 

A ceste cause,, advancez vous en ce qui vous poeult fidre vivre, et 
donner éternelle joye : et le Seigneur vous recepvra, engendrera et re- 
créera. Luy seul vous conduyra, subtantera et enseignera en toute 
doulceur et clémence. Ce qui vous semble estroit et pénible, il le vous 
fera large et facile. Approchez-vous. Ne craignez point. Ouvrez voz 
yeulx, et regardez ses bagues, dorelotz et richesses : car telles perles, 
rubis ny emeraugdes n*ont oncques esté veues au monde. Cerchez 
les bien (elles sont a trouver). Vendez ce que vous possédez, et achaptez 
le champ ou elles sont enfouyes : et vostre ame sera remplye de ri- 
chesses éternellement. Privez-vous intérieurement et extérieurement 
avec la veufve de Zarephta de Zidon, de ce qui nourr)rt la chair, et 
rhabandonnez a Elye : pour recepvoir la vie infaillible de Tesprit. 
Mettez tout vostre vivre (ie dy selon Fesprit) aux dons de Dieu. Et 
soiez veufves avec la veufve : afin que soyez trouvez ayantz plus d' en- 
fans, que celle qui ha mary. Ne songez point, puis qu*on vous offre 
gaing. Ouvrez et estendez les mains, puis qu'on vous veult donner, 
et point oster, fors que le maulvais sens, et ce qui nuygt et empesche a 
vostre ame. Cognoissez que ce qui est descendant d*enhault du Père 
des lumières, que c'est une pluye qui produict tout bon fruict, et 
admayne en avant le maulvais et zizanique : afin que vous vous gardez 
de manger d'icelluy. Savourez et goustez ce qui est bon, délectable et 
vivant. Ne perdez point de F oeil ce qu'avez receu en Touye et aureille. 
Enquestez-vous ou se faîct l'assemblée. Oyez le bruict du tabourin, et 
escoutez aprez le son du phiffre, de quelle part il gasouille en sa fleute. 
Enquerez vous ou sont leurs ennemys, et vous destournez de leur 
camp : vous adioignant a la bonne querelle. Scaichez a droict la cause 
de la noyse, et vous accompaignez et assocyez des bataillantz soubz 
Dieu. Ne vous admusez ou empeschez point des négoces séculières 
(qu'aultant que la nécessité temporelle le requiert) ou aultrement 
seriez incommodes a batailler soubs Dieu. C'est le dict de TApostre 
et le conseil de l'esprit. Parquoy venez avant devant qu'il soit plus 
tardt : afin que n'attendez trop longuement, et que soiez forcloz de 
la vie éternelle de Dieu. Il heurte a vostre huys : ouvrez, et le 
laissez entrer : afin qu'il prenne lieu et demeure avec vous et vous 



TRAltÉ d'un libertin SPIRITUEL» 299 

avec luy. Car croyez véritablement que quiconque sera trouvé sans 
Dieu mourra la mort éternelle. Considérez ce qui est iuste, et vous 
donnez le tort^ et au Seigneur tout droict et louenge. N*est-il pas 
digne d'estre aymé et obey par dessus nous mesmes? en tant qu'il 
nous ha faict^ et point nous : ou de nous ayantz quelque povoir (ô 
non) de faire un cheveul blanc ou noir en sa taincture. C'est bien loing 
, de le créer en sa forme, vertu ou force. 

Pour ceste cause (mes tresaffectez frères) ne vous laissez périr, perdre 
et destruire par vostre nonchalloir. Approchez-vous de vostre créateur, 
rédempteur et auxiliateur. ^e craignez point son ioug ne sa chairge, 
car elle est legiere : ouy plus legiere que ne le povez croire. Vray est 
qu'elle vous semble pesante, pourtant que vostre nature est entière- 
ment contraire a la sienne : mais quand par foy accolerez son gorreau, 
vouloir et commandement, lors la chairge est a demy allégée. Croyez-le 
car ie vous tesmoigne la chose estre véritable, comme celuy qui mesme 
ha craint et doubté le faix. Et aussy vous debvez scavoir, que ma vie 
et nature estoit autant, ou plus meschante que la vostre, et m'estoit 
dur et difficile d'en départir. Mais quand ie conceu qu'il o*y avoit 
point d'aultre moyen ou eschappatoire pour venir a la vie (laquelle ie 
desiroye) sinon. par Christ : ascavoir tribulation et affliction dehors et 
dedans, lors ie me bendy en mes reins et mémoire, comme faîct (char- 
nellement) l'homme a la bataille, soustenant la querelle de son Roy, 
prince ou seigneur a rencontre de ses ennemys : habandonnant toute 
sa vertu et puissance au gaing ou perte de celuy soubz lequel il s'est 
submis, pour un petit sallaire. Au semblable, ie fey selon l'ouverture 
de la cognoissance de mon Dieu, qui lors»par foy me fut donnée, 
comme pour un salut immortel et certain bien, donné par celuy qui 
est, estoit, ha esté et sera tousiours éternellement infaillible et véri- 
table : voiant l'aultre (comme il est dict) habandonner toutes choses 
pour ce qui est périssant et mortel. Et moy donc, et vous (mes frères) 
avec moy, est-il maintenant temps de dire : ie crain et suis tremblant 
d'entreprendre un tel chemin, auquel on gaigne et acqueste une telle 
et inexprimable richesse et bien? Veu que l'homme charnel (selon son 
entendement) y va tout ryant, sans regarder derrière soy, ou vaciller a 
l'espérance de sa vaine attente. Combien plus nous pour la vie immor- 
telle, laquelle nous est tant copieusement en habondance asseurée de 
Christ, ouy de Dieu mesme par ses Apostres et Prophètes : parlantz 
des le commencement du monde, d'une telle fruytion et iouyssan«c a 
ceulxqui accomplyront sa parolle et commandement, l'exprimant par 



300 TRAITÉ d'un LIBERTIN SPIRITUEL. 

oeuvres spirituelles a dextre et senestre^ dedans et dehors^ a un juge- 
ment et tesmoignaige de ceulx qui y contrediront. Desquelz contredi- 
seurs et ennemys de la croix de Christ, il fouit que vous et moy vous 
vous eslonguez, et que leur monstrez (par vostre approchement et bon 
vouloir a l'obédience de la vérité) ce chemin pour vous suivre. Afin 
que finablement tout homme bon ou maulvais n'ayt quelque excuse 
d'ignorance devant Dieu nostre Seigneur : ains bien par nous une 
occasion et instruction de bien faire. Faisantz ainsy que Christ, nostre 
Enseigneur et Maistre, ha faict pour nous qui estions ses ennemys et 
estrangéz. Lequel par sa bonne conversation , et visceralle miséricorde 
de sa grâce, nous crye et prye d'approcher de luy : a celle fin que gous- 
tions et savourions sa divine bonté, et qu'aprez l'avoir gousté, et estre 
faictz semblables a luy, nous facions la pareille aux indigentz d'icelle. 

C'est laie premier commencement de l'introyte de mon petit, indocte 
et rural traicté. Auquel ay délibéré (selon mon petit povoir) donner le 
sentyment de ce que i'enten du principe de pervenira plaire a Dieu, par 
le moyen de nostre seul enseigneur lesuschrist, l'envoyé et oinct de 
Dieu, d'une sapience, entendement et unction, laquelle ne fut jamais 
sceue et cogneue iusques au iour présent. Comme il ha dict et res- 
pondu a ses Apostres, aprez leur demande du temps de la restitution 
d'Israël : a vous (dict-il) n'est et ne poeult estre donné a cognoistre 
ces choses (pourtant qu'este enfantifz). Mais a ceulx qui sont ordonnez 
des la création, et avant la constitution du monde, de par mon Père. 

Par ainsy recepvez le traicté de moy ,*ç2^, petit en l'intelligence. 



■w- 



touteffoisgrand en foy au désir d'y pervenir. A la gloire et seule louenge 

de mon Dieu, par lesuschrist, 

qui est , estoit et sera a 

tousiours mais, en 

tout et par 

tout éternellement benict. 

Amen. 

i547 

Premièrement et avant toutes choses, si aulcun veult pervenir a 
Christ et estre faict un membre ou outil servant a sa gloire, et obtenir 
salut, il Éault qu'il croye, entende et cognoissc, que lesuschrist la 
parolle du père, nous est envoyé, distribué et baillé, non seulement en 
l'extérieur pour signe et figure, mais principalement pour un intérieur 



TRAITÉ D*UN LIBERTIN SPIRITUEL. 3oi 

spirituel et perfaict entendement de la cognoisçance et vie de Tesprit, en 
rimmortelle régénération de la puissance de la force. Combien que 
vray est que premier qu'ayons ou puissions pervenir a un tel entende- 
ment et sens intérieur^ il falloit que par sa bonté il commenceast et se 
plyast visiblement comme un père a son enfant, une mère a sa fille, un 
maistre, pédagogue ou enseigneprason disciple. Car aultrement estoit- 
il impossible que le sens enfantif eust poeu comprendre ou entendre un 
tel, hault et excellent mistere, comme vous voiez que par nature nous 
povons concepvoir, entendre et apprendre toutes choses visibles, leur, 
sens, leur cours, leur fin et commencement, et qu'aussy font les enfans 
selon la chair, lesquelz facilement par acoustumance de veoir la con- 
versation, Taller, le venir et parler de leur père, ilz perviennent a une 
telle manière de faire, en parolles, faictz et oeuvres, tellement qu*aprez 
le deces ou trespas du père, on dict que le filz luy est semblable dedans . 
et dehors : a scavoir de face, de hauteur, de contenance et de parler. 

Puis doncque qu'ainsy est qu'avons poeu comprendre visiblement 
(avec lean baptiste) ce qui ha esté de Christ selon la chair, lequel lean 
, baptiste, aprez le retour de ses disciples envoyez a Christ, lesquelz luy 
dirent qu'ilz luy avoient veu donner la veue aux aveugles, et faire aller 
les boyteulx droicts, resusciter les mortz, et creudt et entendit par cela 
que c*estoit le Christ et celuy qui estoit envoyé pour le salut et rédemp- 
tion d'Israël. Mais son croyre et intelligence n' estoit (comme i'ay dict 
devant) que visible, terrestre, tastable ou maniable : point esprit, le- 
quel n'ha chair ni os : ains estoit chair, ainsy que luy mesme le tes- 
moigne d'estre terre et parlant de terre, savourant et goustant ce qui 
estoit terrien. Combien qu'entre tous ceulx quî naissent de femme n'en 
fut de tel que lean, ne plus sapient ou angeiique avant Christ : entant 
qu'il avqit l'ouverture et cognoissance litterallement de tous les pro-» 
phetes, lesquelz ont eu leurs cours et envoy iusques a luy en l'extérieur. 
Mais aprez qu'il eust ouy en la prison les oeuvres de Christ, il tes- 
moigna de luy disant : Celuy qui est descendu du ciel est céleste, et 
est pardessus tout. Il fault qu'iceluy croisce, et moy que ie sois amoin- 
dri : qu'il règne et que ie sois aboly : entant qu'il est la vie et la 
sapience de Dieu, le sens, l'entendement et la vertu de la vie de l'esprit : 
pour donner vie aux mortz, la veue aux aveugles et la droicte alleure 
aux boyteulx : ce que lean entendoit corporellement, comme aussy 
pour lors se faisoit. Mais lesuschrist entendoit et tachoit (comme il 
fault que nous facions) de pervenir a une aultre guarison, paroUe et 
intelligence, a une aultre vision, alleure et résurrection de l'esprit : a 



302 TRAITÉ d'un UBERTIN SPIRITUEL. 

un aultre baptesme^ une aultre confession et mortification. Comme 
lean ha dict : ie vous baptise en eaue (dict-il)^ mais il y en ha un au 
milieu de vous^ lequel ne cognoissez point : icelluy baptise en feu et 
vertu de l'esprit : duquel le van (ou la verge) est en sa main : il pur- 
gera par icelle son aire (ou nostrecœur) et assemblera son froment (ou 
paroUe) en son grenier : mais les pailles (ou vaines parolles) seront 
soufflées au vent. Ou aultrement (si vous Fentendez mieulx), il r'assem- 
blera les zizanies par fagotz ou faisseaux^ et les jectera au feu inextin- 
guible. 

Voilà donc (mes très ayméz frères) en brief le contenu de ce qui est 
visible ou terrestre : afin que plus-facilement puissiez entendre le 
céleste. Ce qui est impossible a vous d'y pervenir par quelque travail^ 
estude ou labeur que pourriez faire iour et nuict. Car les dons célestes 
se font sans labeur : et par labeur non pas de nous : mais par la seule 
prière en la foy en lesuschrist. Lequel ne vous orra ou escoutera^ si 
premier ne vous habandonnez de tout vostre cœur et sens a luy : en 
luy manifestant entièrement a vostre confusion^ en la présence de ceulx 
qui cheminent le mesme chemin que desirez ensuivir^ toutes voz ini- 
quitéz et transgressions^ sans retenir en vous quelque chose de caché^ 
absconse ou muré. Et ainsy bien humblement vous prosterner en une 
vraye confession et obédience de cœur devant luy, disant : 

Seigneur le Dieu de mon salut, qui as crée le ciel et la terre, la mer, 
les estoilles, et toutes les gloires et beaultéz contenues* en iceulx. Je te 
pcie, donne moy a cognoistre le chemin a la vie en ton fils lesuschrist, 
et me dresse et conduy avec ceulx qui craignent ton Nom, et me des- 
tourne de la voye des meschantz, et de ceulx qui cheminent en fraulde. 
Et me donne d'estre renay de ta puissance céleste, par la vertu de ta 
paroUe, laquelle de présent tu as donné et favorisé en la bouche de tes 
serviteurs, prophestes et apostres : qui selon la vie immortelle et éter- 
nelle de ton esprit cheminent en tes voyes, afin qu'avec eulx, ie soye 
&ict un enfant, en Tobedience et discipline de ta parolle, et que fina- 
blement ie puisse pervenir en un virille et ancienne grisesse de ton 
esprit, a un prix de ton Nom éternellement benict. Amen. 

Et par ainsy (très chers) en continuant et persévérant nuict et iour, 
par prières et pétitions devant le Seigneur sans cesser ou vous lasser : 
mais plustot luy estre moleste avec la veufve, iusques a ce qu'obte- 
niez vostre requeste et que heurtiez tant oultraigeusement a son ttuys, ' 
qu'il vous donne des pains tant et sy largement qu'en ayez a suffisance, 
pour festoyer vostre amy qui est venu de dehors : a scavoir lesuschrist. 



TRAfrÉ D*UN LIBERTIN SPIRITUEL. 3o3 

Et que le puissiez substanter et festoyer, selon la noblesse et loyaulté 
de sa personne. Vous advanceant ainsy 'de toute vostre ame et force , 
pour cognoistre et entendre (par ceulx qui ont ceste cognoissance de- 
vant vous) comment c'est qu il fault faire pour scavoir départir le bien 
du mal : et par ce moyen petit a petit escouter en voz pensées (aprez 
que le Seigneur vous ha touché) ce qui est lumière ou ténèbres. Car 
sytost qu'il ha attainct aucun de son esprit, la bataille se commence es 
pensées : la font-ilz trois contre deux et deux contre trois, légion contre 
légion. Christ contre Belial et Belial contre Christ, en telle manière se 
commencent a dresser et eslever les domestiques de vostre maison, et 
s'opposent mortellement et inimicieusement a rencontre de Christ et 
de vous, et eslevant la bataille aussy durement contre vous, que vous 
faictes a rencontre d'eulx. Puis aprez que Christ voidt que vous vous 
ioignez avec luy, et que n'espargnez chair ne sang du vieil homme (ou 
vieil Adam), lors il s'asseure petit a petit en vous et avec vous : et les 
assault, et leur livre asprement le combat. Et quand il advient qu'en 
combattant ilz vous iectent par terre, et que vous cryez a son ayde, il 
sault soudaynement a vous en secours et ayde. Puis doulcement (selon 
vostre puissance), par la loy de son esprit, il vous reprent, tence et 
chastye. Et quand il voidt que gémissez et plourez en dueil et repen- 
tance vostre cheute et improvidence, lors il se contente et est recon- 
cillyé par soy (pesme en Tobedience de vostre coeur au sens de sa 
parolle. Loi^ a mesure qu'il voidt l'accroissement de vostre douleur et 
tristesse du mal qu'avez commis, il multiplye et accroist au semblable 
coyettement en voz pensées la ioye et la cognoissance du bien : et vous 
ouvre les yeulx (par sa loy) de degré en degré, tellement qu'il 
se faict puis aprez une si dure bataille, qu'on n'y voidt entrée 
n'yssue, bort ne ryve : advironnéz de toutes partz d'ennemys dedans et 
dehors. En telle sorte qu'on vient a estre surmonté en ses pensées, tant 
qu'on ne voidt ayde a dextre ne senestre : en tant que le Seigneur s'est 
absconse de nous, tenant touteffois secrètement le combat pour nous, 
ne donnant ou permettant au tentateur de nous tenter oultre nostre 
povoir : considéré qu'il (benict) baille la mesure de tentation selon la 
foy. Par laquelle foy nous cryons : Seigneur, Seigneur nous périssons, 
ayde-nous ! Lors incontinent aprez nostre cry au dangier, il vient et 
s'advance a nostre ayde, et nous relieuve le couraige : et affermit noz 
pensées, nous r'enforceant d'autant que nous estions foybles et non 
plus. Veu que de l'un vient l'aultre. Puis aprez il nous envoyé auprez 
de nostre frère, ou enseigneur en lesuschrist, qui ha esté r' encontre 



304 TRAITÉ D*UN LIBERTIN SPIRITUEL. 

de ce mesme : et luy venons a racompter nostre fortune, et le dangier 
de nostre nécessité. Adonc il entendt que la chose va bien, puisque le 
Seigneur nous donne telles attainctes, et que la besongne s'advance ; et 
s'esiouyt de ce que povons estre encoire partîcipans de la grâce et misé- 
ricorde de Christ, en ses aflftictions et tribulations, tellement qu'il 
nous console de ce mesme qu*ha souffert lesuschrist pour noz péchez 
et offences, par les escriptures en la vertu de sa parolle en Tesprit, 
laquelle luy est donnée de Dieu par grâce. Et ainsy par plusieurs 
admonitions, il plante et arrouse nostre nature sprirituelle donnée de 
Dieu : afin que par ce moyen le Seigneur donne accroissement, et qu'il 
luy plaise florissamment nous fructifier, en sa filiale crainte et nature, 
qu'avons misericordicusement receu de luy, par la régénération et re- 
changement de noz sens en l'obédience intérieures et extérieure de sa 
spirituelle et divine parolle. Procédant en avant en crainte, en la vraye 
nature et innocence de Tenfant en l'entendement. 

Puis venir par la mesmô voye au iouvenceau, la ou premier se com- 
mence a enforcer la bataille : a cause que l'entendement entendt plus 
vivement les navreures de la loy, et commence a cognoistre ses enne- 
mys de plus près. En telle sorte qu'il ne regarde plus derrière soy, pour 
donner la fuyte ou reculler pour la crainte d'iceulx : ains au contraire 
est du tout préparé a la mort, selon le florissement de son adolescence 
et ioeunesse, tellement qu'il ne le fault plus contraindns ny poulser a 
la poursuyte de .ses ennemys : car il n'y est que trop aspre. Pourtant le 
Seigneur vient en rudesse a Fencontre de luy, et le reprendt fermement : 
afin que par la gloire de son eage il ne se perde soy mesme ; et aussy 
qu'il cognoisse que c'est adonc que l'ennemy par sa cautelle le pour- 
suyt, le voulant eslever en sa fleur nouée, le glorifiant et exaltant en sa 
beaulté et sapience : se monstrant devant luy comme une belle déesse 
ou royne, aornée d'habitz de gloire et de beaulté, luy attribuant et 
donnant toute liberté, afin qu'il s'approche d'elle, et que couvertement 
elle le faice paillarder a son amour. Surquoy le Seigneur au contraire 
le vient a blasmer, enlaydir et reiecter, reprendre et chastier : et luy 
donne a cognoistre les embusches de Satan et de sa paillarde : afin que 
par ses acclicotemens elle ne le deçoipve et luy faice perdre sa beaulté 
et ioeunesse. Et ainsy luy vient-il a mettre au devant les dangiers et le 
péril ou elle le poeult faire tomber, et le vient a abbaisser encore plus 
bas qu'il n'estoit en son enfance, l'advironnant d'ennemys dedans et 
dehors : afin que par le grand empeschement et occupation de l'un, il 
oublye l'aultre, et qu'ainsy il vienne a accroistre et meurir d'obédience 



TRAIxé D UN LIBERTIN SPIRITUEL» 3o5 

en obédience^ d'humilité en humilité^ de crainte en crainte, de pleurs en 
pleurs. Pour par ce moyen apprendre perfaictement a cognoistre ses enne- 
mys, lesquelz nous costyent perseveramment et accroissent avec nous, 
non seulement dehors, mais principalement dedans iusques au temps 
de la moysson (ou de la perfection) que la sye ou la faucille trenchante 
(la parolle) séparera Tun de Taultre éternellement et a tousiours. 

Par ainsy donc, voiez qu'il fault de bataille en bataille estre r'enfbrcé 
en Tobedience de la loy intérieure de Christ, ayant les aureilles aspres 
après icelle : voire se bender et trembler de paour de tomber ou cheoir 
en la transgression et prévarication d' icelle loy spirituelle. Et ainsy 
tousiours veiller en l'esprit et pensées : afin que- du tout on per- 
vienne a cognoistre la voix de Dieu ou du diable, l'esprit de Christ ou 
de Belial) l'esprit d'humilité ou d'orgueil, l'esprit de simplesse ou de 
faulseté, l'esprit d'amour ou de hayne, l'esprit de paix ou de discorde, 
l'esprit de chasteté ou de paillardise, l'esprit de sobriété ou de gour- 
mandise, l'esprit de libéralité ou d'avarice, l'esprit de gaingou de perte, 
l'esprit menant a la vie ou a la mort. Afin que sommairement on les 
délaisse, et qu'on soit faict ennemy du tout de l'un, et qu'on s'adioingne 
inseparablement.a l'aultre qui est lesuschrist selon l'esprit : bataillant 
et vaincquant avec luy. Car si nous avions esté loyaulx et obedientz en 
l'enfance et innocence, et vouloir après estre inobedientz en nostre 
iuventute et adolescence (quand l'esproeuve attainct et pénètre de plus 
prez), que prouffiteroit tout cela, sinon de demourer tousiours comme 
un serviteur soubz tuteurs et curateurs, sans iamais estre capables ou 
ydoines de posséder l'heritaige. N'est-il pas ainsy? 

Pour ce nous faut-il entendre de procéder en avant : et ainsy gradue- 
ment (en poursuivant nostre bataille) pervenir au iouvenceau, auquel 
se forme le bouton par la fleur de l'enfant en la chaleur du soleil par 
la consolation de la pluye et rosée d'enhault : conservé et garde de ses 
fueilles, porté par ses branches et substanté de sa racinne par son 
tronc. Iusques a ce qu'il soit pervenu a un fruict perfaict, viril et com- 
mode en la bouche des faméliques mangeantz, et une sanité en ses 
fueilles (ou parolles) a la guarison des gentilz. Afin qu'en toutes choses 
l'homme soit une gloire a son Dieu éternellement benict, par lesus- 
christ, nostre seul vaincqueur et salut. 

Or doncques veu qu'ainsy est que nous nous sommes humblement 
advancéz de parler de l'enfant et iouvenceau, selon la petite possibilité 
de nostre rural entendement, il ne sera contentieux ou moleste aux 
anciens si ie m'advance a parler de l'homme selon mon sentyment 

20 



3o6 TRAITÉ D*UN LIBERTIN SPIRITUEL. 

enfantif en la vie immortelle de Christ. Et aussy ie scay que l'homme 
sapient et ancien est immuable en tout,, et supporte tout quand la 
chose procède d'un bon zele^ sans oultrecuidement ou malice. Ce qu'il 
ha soudainement senti et veu par l'esprit de sa sapience en Dieu benict^ 
qui est lé scrutateur des coeurs, reins et pensées. Et par ainsy pour 
poursuivre ce que i'ay entreprins par la grâce de mon Dieu. Il est a 
noter et entendre qu'aprez que le iouvenceau est pervenu et parcreu en 
son eage, par moult d'assaultz, batailles et tribulations, il commence a 
entrer au principe de l'eage, en laquelle le Seigneur mesme appréhende 
la cause et la conduite, et ne s'attendt plus a homme vivant, quelque 
céleste ou angelique qu'il soit : non pas a son filz lesuschrist sa 
sapience et gloire. La cause est, qu'icelle eage touche et attaint Tesprit, 
et pourtant exced-elle l'ame : comme le Royaume de Christ. Et aussy 
entant que T homme vient a estre puissant en paroUes, asseuré en pen- 
sées, ne se laissant dimouvoir pour vent qui vente, ne s'esmouvoir de 
quelque chose qui reptile en ciel ny en terre, sinon de son Dieu seul en 
l'esprit de sa force. 

Il n'y ha plus ne loy ny Evangile qui ayt pouvoir sur luy, ny puis- 
sance de l'espoventer. Il accroist et commence d'approcher de l'ancien- 
neté grise. Car les choses qui au paravant le faisoient reculler et 
craindre, il les approche franchement : pourtant qu'il est l'afFranchy 
de Dieu en icelles. Il scait prendre le feu sans se brusler et scait entrer 
en l'eaue sans se noyer: sçaichant manger le glayve ou espée de Dieu 
sans se blesser. Il ne craint deffence ne commandement sinon ce qui 
est conforme a celuy de son Dieu. Car il est le filz de Dieu mesme, 
ayant son Père habitant et demourant en luy, lequel le rendt fort, 
puissant et immuable : ne povant produire ne donner de son coeur et 
thresor, que ce qui est de Dieu : car Dieu mesme parle par luy. Et est 
fidèlement un advocat pour la deffension des indigentz veufves et 
orphelins : les consolant et aydant en vertu et puissance de son 
esprit. A cause qu'il est remply de toutes richesses spirituelles : telle- 
ment que nul (ayant faim ou soif) ne part de luy, qu'il ne soit du tout 
consolé et aydé, de telle sorte qu'un chascun donne louenge a Dieu 
par icelluy. 

Ce neantmoins (mes très chers frères et soeurs) combien qu'il soit 
pervenu a une telle virillité et puissance de la sapience de Dieu, si est-ce 
qu'il fault qu'il procède et chemine plus oultre : asçavoir en l'ancien- 
neté, d'éternité en éternité, en la grisesse et perfaicte éternité de l'an- 
cienne et dernière plénitude de l'esprit. A laquelle pervenir, le Seigneur 



\ 



TRAITÉ d'un libertin SPIRITUEL. ' ioj 

mesme se vient a tourner a rencontre de luy^ aprez qu'il est échappé 
de Laban et d'Esau^ et luy vient du tout a retourner sa sapieiice en 
insipience^ sa lumière en ténèbres^ ses amys en ennemys,, son exaltation 
en abbaissance, sa force et vigueur en foiblesse et impuissance^ sa vérité 
en mensonge, sa richesse en paovreté, sa beaulté en laideur. Tellement 
qu'il le faict plus misérable et plus paovre, que iamais n'avait esté 
beau, plaisant, noble ou riche : et luy oste toute foy, esprit et vie, 
s'absconsant dedans luy au lieu le plus secret de son temple. Lors 
aprez qu'il l'ha bien tenté et esprouvé iusques au bout, et qu'il voidt 
que du tout son aspirement est aprez luy, adonc il le r'admaine de 
degré en degré (de Tabysmense fosse en laquelle il l'avoit mené) pas a 
pas : et le commence de rechef a revestir de toutes les choses lesquelles 
il luy avoit despouillé, et luy rendt (oultre icelles) plus habundantes 
possessions qu'il n'eubt iamais : et faict venir dire peccavi a ses contre- 
disantz. Et Dieu reçoipt la face (ou prière) d'icelluy pour iceulx. Adonc 
le Seigneur se contente, et prendt du tout son éternel habitacle avec 
icelluy ancien, cheminant en ses saltes en toute esiouissance et félicité 
éternelle de son coeur, en attendant le dernier iect d'oeil auquel sera 
la consummation de toutes choses et le iugement de toute chair en une 
ardeur de feu. Aussy attendt-il ses frères, et les ayde de tout son povoir 
pour pervenir a ce mesme temps selon leur degré, estât et lieu : afin 
que le corps précieux de Dieu et de Christ resuscitent ensemble perfaic- 
tement a l'éternelle gloire de la vie immortelle de Dieu. 

A ceste cause (vous qui aymez le Seigneur) mettez paine et diligence 
de pervenir a un tel sens, entendement et cognoisçance : pour par 
aprez vivre et régner avec Dieu en son filz lesuschrist. Lequel vous 
enseignera, et conduira en toute vérité, plus que langue ou main ne 
scauroit parler ou descripre. Combien que pour vous faire appro- 
cher a ce haultain et divin office, il fault qu'on vous en escripve quel- 
que chose : afin que cela vous induyse de venir aux fontaines d'eaux 
vives, courantes soubz le sueil ou marchepied de Dieu : et qu'oyez de 
voz aureilles, et sentez de vostre coeur par le regard de voz yeulx, les 
très excellentes richesses du Royaume de Dieu : et appreniez en toute 
humilité le moyen et la voye d'y pervenir. 

Premièrement (comme devant est dict) soiez faictz et engendrez un 
enfant capable au Royaume. 

Puis aprez un iouvenceau. 

Tiercement un homme : auquel commence la génération. 

Puis pardessus tout un ancien et gris. 



3o8 TRAITÉ d'un libertin SPIRITUEL. 

Finablement (cl*eternelle en éternelle perdurable eage) un ange éter- 
nellement vivant, iour et nuict assistant devant Dieu en perpétuelle 
louenge. 

Qui est la fin de ce que i'ay maintenant a vous dire, du principe de 

pervenir a plaire a Dieu par le moyen 

de son filz lesuschrist, par 

les trois eages dont i'ay 

faict mention a [un 

prîz de Dieu 

et salut de 

vos âmes. 

Amen. 



Vu par le Président de la soutenance : 

F. BONIFAS. 

Vu par le Doyen : 

Sardinoux. 

Vu et permis d'imprimer 
Le Recteur: 

Ch. Dreyss. 



Strasbourg, typ. do G. Flschbaeb, socc de Q. SUbennann. -~ 104S. 



T 



TABLE DES MATIÈRES. 



PagM. 
Pbéumihaiebb. 

Introduction •• 1 

Le Néoplatonisme 3 

Denys de TArëopage (Pseudo-Denys) 3 

Scot Erigëne ' 5 

Joachim de Flore 13 

Ghapitbs I. — Xin» siëcle. 

David de Dinant 14 

Amaury de Bënê et les Amalrioiens 20 

Les Vaudois panthéistes 31 

Le panthéisme des ëcoles 34 

Ortlieb de Strasbourg et les Ortlibiens 36 

Chapiteb n. — XIV» et XV» siècles. 

Les Bëghards et les Béguines , les Frères et les Sœurs du libre esprit . • 42 

Maître Ëckhart 57 

Les Frères du libre esprit (fin) 94 

Marguerite Porrette , Jeanne Dabenton et les Turlupins 109 

Les Hommes de Tintelligence, de Bruxelles 111 

Les Adamites ou Picards de Bohème . • 116 

Ohapitius m. — Xyi« siècle. 

Les Libertins spirituels 119 

Les Anabaptistes, David Joris, Nicolas Frey 163 

Henri Nicolas et les Familistes 200 

Les Libertins spirituels (fin) * 202 

Conclusion 205 



3 1 TABLE DES "MATIÈRES. 

Pages. 
Appehdicb. — JHèûeê inédite», 

I. TVaitéi de Bulman Menwin eur Uê Frère» du libre e»prk et sur le» pré- 

dieoHon» de maiire Eekhart, 

1. Das baner baechelin 211 

2. Das baoch Yon den dryen dnrchbrdchen, und Ton eime gnoden- 

ricben gelerten pfaffen der meister Eckebarten den grossen 

lerer stroffete * . . 215 

n. Sermon» et pièce» diverse» de maUre Eekhart. 

1. Pater noster qni es in cells 231 

2. Ain guote closterler und colatze 236 

3. Das sint gar boch fragen und materien 240 

4. Scbœn fragen. 246 

5. EUiche bocb fragen 252 

6. Ain .g^ote kurtze 1er 253 

7. Am j sonntag nach der ootaff der iy kînig 255 

8. Ain nutze 1er 258 

9. Ain sobœne bredig von der liebi gotes 259 

10. Ain bredig von sant Angastin, die mag off in gezogen werden 

Yon siner boben wiszbait 262 

11 Uff der onscboldigen kindlein tag 265 

12. An der yIj bnieder tag ............ 268 

13. Als Maria ùber daz birg gieng 270 

14. An sant Jacobus tag 274 

15. Das ist Yon fdnf armueten 275 

16. O du sdsse nature des ungeboren liechtes 276 

17. Liebe cbind, ir sond wissen das ware gaistlicb leben iei( an 

recbter bloshait 278 

18. Do unser berr Ibesus Cristus das craeutz wolte tragen..... . . . 279 

19. Dis lerte meister Ëckehart 280 

III. Poésie» my»tique», 

1. Poësie d'une nonne sur les prédications de maître Ëckbart et 

de Théodore de Saint-Martin , eto 281 

2. Poësie sur la Trinitë 283 

lY . Catcdogue» de» prieur» provinciattx de V ordre de» Dominicain» de la pro- 
vince d'Allemagne ' 285 

V. Traité d'un Libertin spirituel. 

Un petit traictë du commencement pour perrenir de plaire a Dieu, 

par le moyen de son filz Jesuscbrist 292 



II 



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